Au Yémen, l’urgence est de sauver les infrastructures qui s’effondrent (CICR)

Au Yémen, l’urgence est de sauver les infrastructures qui s’effondrent (CICR)

Alexandre Faite vient de finir un mandat de deux ans au Yémen. (Crédit : ©Leonor Hubaut / B2)

(B2 - exclusif) Trois ans après le début d'un conflit qui a déjà fait 10.000 morts, qualifié de « pire crise humanitaire dans le monde » par Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU, nous avons rencontré Alexandre Faite, chef de la délégation au Yémen du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Entretien.

La communauté internationale a annoncé plus de 2 milliards de promesse de dons lors de la conférence sur le Yémen, le 3 avril dernier. Est-ce un bon résultat ? 

Oui, je suis plutôt positif. La conférence est un élément important. Elle a permis de souligner un certain nombre de réalités et difficultés, et de montrer à quel point la situation au Yémen est extrêmement critique. Mais surtout, il y a une prise de conscience. Il y a deux ans, lorsque je suis arrivé au Yémen, pas grand monde en parlait. L’attention était monopolisée sur la Syrie, notamment avec les flux de réfugiés. Aujourd’hui cela a changé. Je me réjouis que le Yémen devienne un centre d’attention.

Vous venez de passer deux ans sur le terrain. Comment décririez-vous la situation sur place ? 

La situation est tragique. En 2017, une épidémie de choléra a fait plus d’un million de cas et plus de 2000 morts. J'ai vu la détérioration au gré des deux années. Il y a un très grave problème de sécurité alimentaire, d'énormes problèmes d’accès aux soins, à l’eau et plus généralement aux biens de premières nécessité. Les importations de médicaments aujourd'hui représentent à peine 30% des importations avant la guerre.

Ce sont les effets indirects du conflit ?

Ce sont les effets indirects, oui. Le Yémen était un pays relativement bien structuré avant. Maintenant, on assiste à une dégradation. Il n’y a plus d’électricité à Sanaa (la capitale). Les hôpitaux fonctionnent difficilement, les stations de pompage ne sont plus alimentées que par des générateurs… rien n'est entretenu. On ne trouve plus de médicaments pour des problèmes auparavant bénins, plus d’insuline pour le diabète. Ces effets nous préoccupent car c'est le pays et ses infrastructures qui s'effondrent. Comme la solution politique ne semble pas proche, cela ne peut qu’empirer.

L’aide humanitaire n’est donc pas suffisante ?

Non, l'aide humanitaire ne suffit pas. C’est l'un des fils rouges de tous mes efforts. Il faut aller plus loin et avoir une plus grande ouverture du commerce et permettre l'entrée des biens de première nécessité dans le pays. Par exemple, le gaz pour cuisiner. Il n’y en a pas assez, donc le prix augmente, ce qui affecte dramatiquement la population. Ce n’est pas aux ONG d’apporter une solution. Il y a un grand vide. Nous ne sommes pas une agence de développement mais il faut agir.

Comment l'expliquer ? Est-ce lié à l'embargo [déclenché par la coalition menée par l'Arabie saoudite] ? 

L’aide humanitaire entre dans le pays sans vraiment de problèmes. C’est le commerce qui fonctionne au ralenti, ce qui est un grave problème. Le Yémen vit un état de blocus. L’embargo ne devrait théoriquement affecter que les armes…. mais dans la pratique, on se rend compte que l’impact est évident sur l’importation des biens de première nécessité. Les organisations humanitaires ne parviennent pas à remplir le vide.

Selon l'OIM, il y a eu plus de 15.000 bombardements sur le Yémen depuis le début du conflit en 2015. On se rappelle que plusieurs hôpitaux de MSF ont été touchés voire détruits par ces bombardements. Comment travaillez-vous avec des bombardements quasiment quotidiens ? 

C’est peut-être le côté positif de la situation. Le nombre de ces problèmes a diminué. Les attaques et dommages collatéraux sur les installations médicales ont plutôt régressé.

Et avec les groupes terroristes, comment faites-vous ? 

Nous ne parlons pas de groupes terroristes, mais de groupes armés. Nous ne jugeons pas. De manière générale, le paradigme du CICR c’est d’expliquer à tous les groupes armés ce que nous faisons, de leur demander autorisation pour entrer dans les territoires. Nous leur expliquons que nous sommes neutres, que nous n’avons pas de rôle politique d’aucune sorte. Une fois que nous obtenons leur feu vert, nous allons là où nous le voulons.

Vous pouvez donc vous rendre partout ? 

Aujourd'hui, il y a des lignes de front que l’on traverse, d’autres que l’on contourne. Toujours en coopération avec le Croissant rouge yéménite. Grâce à son accès à toutes les parties du conflit, le CICR peut se rendre à des endroits qui sont, a priori, difficiles d’accès, comme la ville de Marib ou la ville assiégée de Taëz, divisée par la ligne de front… où nous avons fait entrer notre président. L’accès humanitaire au Yémen est plus facile qu’en Somalie.

Vous évoquez la Somalie. La situation du Yémen est-elle fort différente ?

Le Yémen est très différent des contextes où j’ai eu l’occasion de travailler auparavant. C’est l’inverse de ce que l’on pense trouver. Souvent, on imagine les camps de déplacés dans les campagnes, où les gens doivent marcher 12 km pour avoir accès aux points d’eau. En Somalie, oui, c’est comme cela. Mais pas au Yémen.

Depuis quelques mois, la crainte de voir le Yémen devenir un sanctuaire terroriste semble se renforcer. Qu'en pensez-vous ? 

Au Yémen, il y a tout le spectre des groupes armés que l’on peut imaginer. Le paysage politique s’est développé un peu comme cela, il y a des raisons historiques aussi… C'est un élément délicat pour le futur. Il faut y faire attention.

Vous êtes à Bruxelles pour rencontrer des responsables du SEAE et de la Commission européenne (DG DEVCO et ECHO). On imagine que vous avez argumenté en faveur de plus d'action européenne. Quelles ont été les réactions ? 

Ce qui m’a frappé depuis que je suis à Bruxelles, mais aussi à Berlin ou ailleurs, c’est de voir la distinction qui est faite entre l’humanitaire et le développement, le « nexus » dans le jargon bruxellois. C'est une question absolument fondamentale dans un pays dont le gouvernement central, après trois ans de guerre, n’est pas à Sanaa mais Aden, et dont les infrastructures commencent à disparaitre. L’exercice yéménite montre que ce nexus n’est pas seulement une réflexion intellectuelle à Bruxelles, mais quelque chose que nous nous vivons tous les jours sur le terrain au Yémen. Il faut être capable aujourd'hui de réagir là où des structures préexistantes commencent à ne plus être fonctionnelles parce que les organismes qui les ont gérés jusque là ne sont plus présents ou n'existent plus.

Comment cela se traduit-il dans les projets du CICR en 2018 ? 

Nous allons augmenter les efforts sur les effets directs, liés notamment aux bombardements, à savoir de la chirurgie de guerre, l'aide sanitaire de première urgence, la distribution de nourriture dans les villes assiégées. Nous avons également ouvert une nouvelle structure à Hodeida, pour faire face à l’offensive qui vient le long de la Mer rouge. Nous allons par ailleurs nous déployer davantage dans l'Est du pays, car pour l'instant nous sommes surtout présents sur les collines, autour de Sanaa. Mais pour moi, une très grosse priorité est que la délégation puisse, de façon résolue, commencer à entrer en matière sur les effets indirects du conflit. Et justement, répondre au nexus entre développement et humanitaire. Si une station de pompage tombe en panne, il faut pouvoir agir sans trop de poser de questions. C'est probablement le gros sujet à venir (1).

Après avoir été témoin de l'horreur de ce conflit, vous croyez qu'une paix est possible ? 

Je ne sais pas si une solution est possible, mais je peux vous dire pourquoi elle est nécessaire. Il faut en sortir parce que l’effondrement des structures ne va pas s’améliorer. Le manque d’entretien, d’investissements, ce manque de tout, va précipiter la crise humanitaire de plus en plus… même si les combats s’arrêtent, même si l'on restait dans une situation de statu quo, le système va continuer à s’écrouler progressivement. Il faut une solution politique. Il y a un nouvel envoyé spécial de l’ONU. On l’a rencontré. Il a l’air d’avoir parlé à beaucoup de monde. J’espère qu’il pourra faire avancer les choses...

(Propos recueillis par Leonor Hubaut)

Entretien, en tête à tête, au bureau du CICR à Bruxelles, lundi 9 mai. 

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(1) Le CICR a ainsi commandé une étude aux spécialistes de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, pour connaitre l'état du système de santé du Yémen.

Les centres du CICR se trouvent principalement à l'Ouest du Yemen. (Crédit : CICR)