Pour l’armée allemande, la remontée en puissance s’annonce difficile

Pour l’armée allemande, la remontée en puissance s’annonce difficile

(B2) En Allemagne, le pouvoir politique a entamé une remobilisation des efforts en faveur de l’armée. Des efforts budgétaire, capacitaire et humain qui pourraient amener la Bundeswehr à redevenir une force de premier plan à l’horizon 2032. À condition que l’Allemagne parvienne à surmonter les grands défis qui s’opposent à cette ambition

Atterrissage d'un hélicoptère allemand pour une évacuation sanitaire en Afghanistan. (© Bundeswehr / Andrea Bienert)

La Fondation pour la recherche stratégique (FRS) vient de publier une étude sous la signature de Gaëlle Winter. Doctorante et chercheuse associée à la FRS, ayant occupé plusieurs postes au sein des ministères de la Défense français et allemand, ses travaux portent sur la relation franco-allemande de défense.

Redressement de la Bundeswehr

En 2032, Berlin prévoit de ramener ses armées au premier rang des puissances régionales. Les plans actuels visent trois divisions terrestres, une flotte de quinze bâtiments de surface hauturiers, huit sous-marins, quatre « task forces » aériennes et un groupe spécialisé dédié au cyber.

Relancer une armée allemande en mauvaise forme

La relance capacitaire de l’armée allemande repose sur deux concepts clefs, conçus par le ministère de la Défense et rendus publics à l’été 2018 : la conception de la Bundeswehr (Konzeption der Bundeswehr) et le profil capacitaire de la Bundeswehr (Fähigkeitsprofil der Bundeswehr). Ils doivent permettre de remédier aux constats d’échecs de ces dernières années sur le plan opérationnel : de nombreux matériels aux disponibilités insuffisantes, une interopérabilité tactique en Afghanistan qui s’est révélée « désastreuse », un budget à la baisse et une forte difficulté à recruter.

Épaissir la structure militaire

« La Bundeswehr insiste sur la nécessité de remplir les structures vidées de leurs ressources par les précédentes réformes. L’objectif est, plus particulièrement, de pallier des insuffisances en termes humains et matériels » explique Gaëlle Winter. La Bundeswehr entend redéployer un modèle d’armée complet, capable de faire face à l’ensemble des menaces d’une guerre hybride, en concentrant notamment l'effort sur l’interarmées, avec une meilleure coordination entre les différentes forces (terre, air, mer, notamment). La limite de l’exercice ? Berlin admet qu’il ne sera pas possible d’être présent sur tous les fronts à la fois.

Remontée des effectifs

Pour cela, l’armée allemande doit revoir ses effectifs à la hausse. Elle vise aujourd’hui les 205 000 hommes en 2025. Mais c’est sans compter avec les difficultés de recrutement. Cela reste une problématique majeure pour la Bundeswehr qui peine à attirer les jeunes et à fidéliser ceux qui ont franchi le pas. D’autant plus depuis la suspension de la conscription en 2011. Au premier trimestre 2019, les effectifs atteignent péniblement 181 000 hommes, alors que l’objectif était de 185 000 en 2017. Et encore, sur ce total, un peu plus de 36 000 sont en formation : bon nombre d’entre eux pourraient ne pas rejoindre définitivement les rangs.

Résorber les lacunes matérielles

Pour assurer sa pérennité, le nouveau modèle d’armée allemande repose sur « une croyance technologique forte » remarque Gaëlle Winter. C’est celle-ci qui doit permettre aux forces allemandes de s’adapter aux menaces identifiées. L’auteure relève notamment la multiplication de programmes d’armements téléopérés, voire totalement automatisés. Elle note de plus que « la Bundeswehr manifeste son intérêt pour rester dans la course technologique dans les domaines à forte valeur ajoutée : le spatial, le renseignement stratégique ou encore la guerre électronique ». L’effort budgétaire sur le maintien en condition opérationnelle, qui a presque doublé entre 2014 et 2019 pour atteindre 4 milliards d’euros cette année, est un sujet majeur.

Un projet par étapes

L’un des moteurs de la remontée en puissance militaire allemande est son ambition de pouvoir être nation cadre de la composante terrestre de la force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation de l’OTAN (VJTF) en 2023. Le ministère de la Défense prévoit pour y parvenir un effort en trois étapes qui doit redonner du poids aux brigades, notamment terrestres, les unes après les autres. D’ici 2023, une première doit être totalement équipée, en attendant deux brigades supplémentaires en 2027, puis un état-major de corps d’armée multinational opérationnel en 2031. Cette logique doit aussi contribuer à rassurer les Alliés en montrant que Berlin peut fournir à court terme des renforts concrets pour faire face à des crises.

Lire : La force de réaction de l’OTAN (NRF) rénovée. La VJTF.

La défense est redevenue un débat politique

La question capacitaire dans le débat allemand

En Allemagne, la question capacitaire est restée en retrait au détriment d’un débat purement budgétaire, ce depuis la Réunification remarque l’auteure. Ce sont les réductions du portefeuille qui ont guidé les grands choix structurels, plutôt que des réflexions sur les besoins stratégiques du pays. Cela a entrainé des déficits dans certaines capacités. Une logique qui évolue depuis fin 2013 : Berlin aborde de nouveau le débat stratégique alors que les grands équilibres de puissance se transforment en Europe.

Un débat qui se médiatise

C'est alors que les questions de défense sortent progressivement de leurs enclaves habituelles, du Bundestag au ministère. Le sujet émerge dans la presse qui l’aborde massivement sous l’angle des carences matérielles. Gaëlle Winter remarque une nette augmentation des articles sur ce sujet. Le récit médiatique critique poussera la ministre Ursula von der Leyen à se positionner nettement : « Elle prend alors le contrepied de ses prédécesseurs, plus particulièrement de Franz Josef Jung (2005-2009) ou Thomas de Maizière (2010-2013). Alors que ces derniers niaient publiquement l’existence même d’un problème capacitaire allemand, la nouvelle ministre fait le pari de confirmer le discours médiatique et indique son intention de faire progresser les enjeux capacitaires dans la hiérarchie des préoccupations gouvernementales. »

Lire : Une ministre à la mauvaise réputation. Pourquoi Ursula von der Leyen ne fait pas l’unanimité en Allemagne ?

Calculs politiques

D’ailleurs, pour l’auteure, cette posture d’Ursula von der Leyen contribue à la construction d’une « stature de femme d’État ». Cette dernière a massivement occupé ce terrain face à une Angela Merkel parfois bien discrète. Mais les choix capacitaires et budgétaires entrent désormais dans les négociations des équilibres politiques. Plusieurs logiques ont émergé et sont à prendre en compte. La montée en puissance de Bündnis 90 - Die Grünen est la plus évidente : leur volonté de se construire en une formation politique cohérente les amène à étoffer leur pensée – et leur discours — politique sur la défense, au-delà du pacifisme et du rejet du nucléaire, sur des problématiques comme l’automatisation des plateformes de combat par exemple. Or le départ d’Ursula von der Leyen pour la Commission laisse une question en suspens : comment vont se rééquilibrer les rapports de force sur les questions de défense ?

(Romain Mielcarek)

Télécharger l’étude de la FRS - Le redressement capacitaire de la Bundeswehr : un parcours du combattant.