Après neuf mois de prison en Iran, Roland Marchal raconte

(B2) Roland Marchal a été libéré le 20 mars. D'autres n'ont pas eu cette « chance ». C'est ce qui le pousse aujourd'hui à témoigner

Arrêté sans raison valable, si ce n'est celle d'être une monnaie d'échange contre un ingénieur iranien emprisonné en France et menacé d'extradition aux États-Unis, le Chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI-SciencesPo), spécialisé dans les conflits en Afrique est aujourd'hui libre et n'a pas perdu son franc-parler.

Une arrestation soudaine, sans raison

Vous avez été arrêté à l'aéroport de Téhéran, le 20 mars 2019, alors que vous veniez y rendre visite à une collègue et amie, l'anthropologue franco-iranienne Fariba Adelkhah. Comment cela s'est passé ?

— Il était aux alentours de 15 heures. J’attendais au bureau des visas-touristes, je remplissais les formalités, quand un groupe de gens de la sécurité m’ont sorti un papier en persan m’expliquant que j’étais arrêté. J’ai été placé dans une salle aveugle, à l’aéroport. J’y ai été interrogé jusque 20/21h, avant d’être transféré dans Téhéran. J’avais un bandeau sur les yeux qui m’empêchait de voir exactement où, mais sans doute dans un camp militaire. J’ai été gardé dans une cellule, seul. Le lendemain matin, on m’a conduit à Evin, la prison de Téhéran. Je l’ai compris parce que le bandeau était plus lâche.

Saviez-vous qui vous avait arrêté ? 

— Il m’a fallu plusieurs semaines pour le savoir. Il s’agissait des Pasdaran, les Gardiens de la révolution. J’ai reconnu leurs points de vue disons assez originaux : leur hostilité farouche vis-à-vis de la France, de l’accord sur le nucléaire, reprochant à Macron de faire vivre cet accord, leurs propos très hostiles vis-à-vis des Américains, ou leur volonté d'une alliance stratégique être Iran, Chine et Russie.

Avez-vous compris pourquoi ? 

— En mai 2019, un jugement de la Cour de cassation française a considéré qu'un mandat d’arrêt américain contre un ingénieur iranien était valide et que cet ingénieur pouvait être extradé vers les États-Unis. Ils étaient tétanisés à l’idée qu’il puisse effectivement être extradé. J’ai été le premier universitaire arrêté juste après.

Vous avez subi de multiples interrogatoires. Comment cela se passait-il ? 

— Les premiers mois, j'étais interrogé plusieurs fois par semaine. Il y avait un 'bad cop' (mauvais flic) et un 'good cop' (bon flic). Mais c'est surtout le 'bad cop' qui m'a interrogé. Sa pratique restait la même : hurler. Le volume sonore était très difficile à supporter, surtout en sortant d'isolement. Ils ont menti, souvent, pour obtenir des réactions. Ils n'ont qu'une seule réalité : la leur. Celle qu'ils construisent. À force, j'en venais à chercher ce que j’avais pu faire sur l’Iran… Au bout de quelques mois, mon ambition n’était plus de hurler mon innocence, mais de comprendre comment les choses fonctionnaient, pour deviner la suite des évènements.

Y avait-il un fil conducteur dans leurs interrogatoires ? 

— Leurs questions partaient de mon parcours, me demandant ce que j’avais fait telle année, qui je connaissais. Répondre était souvent difficile, car ils remontaient très loin. Il fallait prouver que ce n’était pas moi qui avais écrit telle analyse… Tout était interprété sous leur prisme : une mentalité obsidionale aigüe et la croyance que l’Iran devait être le centre de l’univers. Ils étaient persuadés que mon travail sur l’Afrique me servait de couverture. Ils n’arrivaient pas à comprendre que je puisse m’occuper d’autre chose que de l’Iran. Le fait que j’ai travaillé au centre d’analyse et de prévision du quai d’Orsay dans les années 1990 me rendait suspect à leurs yeux.

Ce que voulaient les Pasdaran

Que vous reprochaient les Pasdaran ?

— Les accusations ont évolué au fil du temps. J'ai été accusé de travailler pour le comité de sanction des Nations unies, parce qu’ils pensaient que j’avais voyagé à Bangui (RCA)  pour rencontrer le comité de sanctions des Nations unies, non pour parler de Centrafrique et d’embargo mais d'Iran. Et puis je suis devenu un espion de la CIA en février 2020 ! Car je connaissais des diplomates américains, ce qui n’est pas original dans mon travail. J’avais été invité dans les années 2000 à des conférences du ministère américain des Affaires étrangères sur le Darfour. Cette invitation faisait de moi un serviteur du service. Leur raisonnement était souvent infantile, voire pathétique, c’était affligeant de constater à quel point ils ne savaient rien. Pour eux, un laboratoire de recherche dépend d'une université qui elle-même dépend du ministère de la Défense, chapeauté par les services secrets. Avec une telle logique, un universitaire ne peut jamais être un simple universitaire.

Avez-vous été interrogé sur la politique européenne ?

— Oui, avec des questions sur l’incapacité des Européens à mettre en oeuvre leurs promesses. Je sais tout ce que je dois au président français Macron pour ma libération, mais les Français et les Européens ont aussi laissé des fonctionnaires Américains mettre en garde les entreprises qui commerçaient avec l'Iran l’Iran, alors que le discours public était de critiquer justement les sanctions de Trump. Je pense que l’Union européenne a manqué de courage et de détermination face à un dirigeant comme Donald Trump.

Vos conditions de détention étaient-elles dangereuses ?

— Jamais ma vie n’a été en danger. Les Pasdaran sont des radicaux, idéologiquement parlant, mais ils ont pris soin ma santé physique, mais certainement pas de ma santé mentale.

Vous avez pourtant fait une grève de la faim ? 

— Il y a eu fin septembre un accord pour que j'appelle ma famille deux fois par mois, obtienne des livres, achète des produits frais, vois le consul et mon avocat plus régulièrement. Il n’a jamais été respecté. C’est pour cela que j’ai entamé une grève de la faim. C'était en janvier. Je voulais des explications que j’ai eues au bout d’une semaine et je me suis arrêté alors. Le 'good cop' m’a expliqué que mes conditions de détention dépendaient de l'amélioration de celles d'un iranien détenu en France.

Comment s'est déroulé la veille de votre libération ?

— La veille de ma sortie, ils sont venus me chercher dans l’après-midi pour m’emmener dans un studio pour un enregistrement vidéo. On m'a fait quitter l’uniforme de prisonnier pour des vêtements civils, on m’a rasé comme je l’ai rarement été pendant ma détention. L’interrogatoire avait des allures de pièce de théâtre. Il m’a aussi proposé de m’exprimer sur mes conditions de détention sans jamais m’interrompre. Evidemment, ce n’est pas cela qui a été diffusé sur les télévisions iraniennes.

Saviez-vous ce qu’il advient de votre collègue et amie, Fariba ?

— J’ai su fin 2019 qu’elle avait été arrêtée. Dans le quartier des femmes, elle avait le privilège de voir un bout du chemin qui menait de l’immeuble de ma cellule, à celui de la salle d’interrogatoire. Une fois, elle a crié « liberté » et j’ai reconnu sa voix. Une nouvelle audience, plus paisible, a eu lieu mi avril. Elle a refusé d’assister à son procès début mars car son avocat avait été récusé. Sa peine devrait être prononcée sous peu.

Vous avez côtoyé d'autres étrangers emprisonnés comme vous ?

— Non mais j'ai connu trois membres d’une ONG sur l’environnement, une fondation iranienne dont le président a la double nationalité, américaine et iranienne, et qui a bénéficié de fonds européens et peut-être d’États membres. Ils étaient accusés d’espionnage pour les Américains. L’un a été condamné à dix ans, l’autre libéré et un troisième reste en prison. Il y a aussi une vingtaine de chercheurs universitaires détenus en Iran à l’heure actuelle, dont la plupart sont binationaux.

Ce sont d'autres monnaies d'échange ?

— On peut penser qu’il y a une politique d’arrestation depuis deux ans liée à une politique similaire menée par les États-Unis. Donald Trump et Mike Pompeo ont fait des choix dangereux. Ils savaient que les sanctions allaient donner plus de pouvoir à ces gens là, plus radicaux. Ceux là font en quelque sorte leurs réserves, ils accumulent les monnaies d’échanges si quelque chose arrive.

Vous êtes-vous posé des limites à votre témoignage ?

— Oui. Sur les noms de mes interrogateurs bien sûr. Je ne parle pas non plus des conditions de la négociation. Je n'en connais que des bribes. Je suis un chercheur. Laissons les diplomates faire leur métier et faisons le nôtre.

Reprendre la vie...

Vous êtes surtout un spécialiste des conflits en Afrique, de la Corne de l'Afrique. Allez-vous reprendre vos recherches ?

— Oui. Je vais continuer mes recherches dans la Corne de l’Afrique. Je n'ai plus mon ordinateur. Lorsqu’on m’a libéré, on m’a dit qu’on me renverrait mes affaires lorsque l’ingénieur iranien aurait récupéré les siennes. J’attends.

Qu'observez-vous de la diplomatie européenne dans cette région ? 

— Il y a des questions politiques que l’on néglige. De façon générale, je pense qu’il y a une dépolitisation de cette diplomatie européenne, qui se réfugie derrière des arguments techniques ou formels pour ne pas questionner le fondement de certains choix, que ce soit dans la lutte contre le terrorisme (comme en Somalie ou au Sahel) ou ladite reconstruction des Etats après des crises existentielles comme en Centrafrique. On finance généreusement des processus électoraux sans s’inquiéter outre mesure des manquements démocratiques au quotidien. L’Union européenne tend à avoir les mêmes travers que les Nations unies à un moment où on la voudrait être proprement une puissance politique qui sait tenir bon face à la Russie, la Chine mais aussi les Etats-Unis.

(Propos recueillis par Emmanuelle Stroesser)

Interview réalisée par téléphone, mercredi 22 avril, relue et corrigée par Roland Marchal