N°82. Mission Foch 2020. La contamination au coronavirus sur le Charles-de-Gaulle. Un cas d’école ? (v2)

(B2) Le Coronavirus a atteint le porte-avions français Charles de Gaulle au cœur, avec un nombre de testés positifs dépassant les 50%. La question qui se pose aujourd'hui est : pourquoi avoir maintenu une mission à tout prix, alors que des cas suspects étaient déjà intervenus à bord d'autres navires plusieurs semaines avant ? Avec cette chronologie, vous pouvez voir plus clair dans l'enchaînement des évènements

Le groupe aéronaval en mer du nord fin mars. Les premiers cas suspects apparaissent (Crédit : DICOD / État-major des Armées)

La mission Foch démarre

Jeudi 16 janvier 2020, le président français, Emmanuel Macron, annonce, lors de ses vœux aux Armées sur la base d’Orléans, la mission Foch : « Le groupe aéronaval viendra soutenir l’opération Chammal » [contre le groupe État islamique / Daech] de janvier à avril 2020, avant de se déployer en Atlantique et en mer du Nord.

Mardi 21 janvier 2020, le porte-avions français Charles-de-Gaulle et le groupe aéronaval appareillent de Toulon pour une mission de trois mois entre Méditerranée orientale, Atlantique et mer du Nord, en formation uniquement française.

— Les Européens ne veulent pas se joindre à la première partie de la mission ('Chammal') mais uniquement à la partie Atlantique ou mer du Nord (à l'exception de la Grèce pour les exercices en Méditerranée). Lire : Un groupe aéronaval autour du Charles-de-Gaulle se déploie, avec des Européens épisodiques

Du vendredi 21 au 26 février 2020, une partie du groupe aéronaval français, composé notamment du porte-avions Charles de Gaulle, du pétrolier ravitailleur Var et de la frégate grecque Psara effectuent une escale à Limassol, selon l'ambassade de France à Chypre.

Le « 4 ou 5 mars » 2020, se pose la question de l’annulation de l'escale de Brest, selon le général Lecointre interrogé sur TF1 samedi (18.4). « On a décidé de la maintenir, car il y avait la nécessité d’une escale logistique indispensable pour que le porte-avions puisse poursuivre sa mission dans des conditions très exigeantes. »

Du samedi 7 au 13 mars 2020, exercice prévu en Atlantique avec plusieurs navires européens et un porte-avion américain (selon le programme originel).

Du vendredi 13 au lundi 16 mars 2020, escale à Brest pour le Charles-de-Gaulle, accompagné des frégates françaises Chevalier-Paul, portugaise Corte-Real et allemande Lübeck ainsi que du destroyer lance-missiles espagnol Blas-de-Lezo.

  • Dimanche 15 mars 2020, premier tour des municipales maintenu malgré la crise du coronavirus qui touche la France.

Lundi 16 mars 2020, le groupe repart en mer du Nord l'exercice Frisian Flag, au large des Pays-Bas. Les malades sont mis en quarantaine (selon le Fr. Lecointre, chef d'état-major des armées).

Le début des symptômes

Vendredi 20 mars 2020, un marin de la frégate belge Léopold Ier aux symptômes suspects est débarqué au port le plus proche, le port néerlandais de Den Helder.

— Une dizaine de cas suspects apparaissent selon Nathalie Guibert du quotidien français Le Monde (09.4). « Les malades ont été confinés petit à petit en toute discrétion », confie un militaire.

— selon un marin interrogé par France-Bleu (le 15.4), le pacha (commandant) du navire aurait proposé d’interrompre l’exercice dès connaissance des cas, après l’escale de Brest.

Lundi 23 mars 2020. début de l'exercice Frisian Flag, au large des Pays-Bas, organisé par l'armée de l'air néerlandaise. Prévu pour se dérouler jusqu'au 3 avril, il est écourté et se termine le 27 mars, avec des exercices principalement de nature aérienne

Mardi 24 mars 2020, le cas suspect de la frégate belge Léopold Ier est confirmé positif. Ordre est donné de préparer le retour en Belgique. L’état-major (français) du groupe aéronaval est prévenu. L'information remonte aussi par voie ministérielle.

Mercredi 25 mars 2020, la marine belge annonce stopper sa participation à la mission Foch et rentrer de façon prématurée. Le Léopold Ier est une deux seules frégates belges. Lire : Covid-19. La Belgique a-t-elle fait le bon choix en interrompant la mission Foch à temps

— Une semaine après les Britanniques, la France annonce suspendre ses opérations de formation en Iraq pour cause de coronavirus.

  • Jeudi 26 mars 2020, dans la nuit, la frégate danoise Niels Juel intègre le groupe aéronaval.

Vendredi 27 mars 2020, fin de l'exercice Frisian Flag. La frégate belge arrive à 9h20 à sa base de Zeebruges. L’équipage est accueilli par la chaîne médicale. Tout le personnel est mis en quarantaine pour une période de 14 jours. Lire : Un cas de coronavirus détecté à bord. Le Leopold Ier rentre (v2)

Mercredi 29 et jeudi 30 mars 2020, le porte-avions et six de ses escorteurs jettent l'ancre devant le port de Frederikshavn (Danemark), arrêt nécessaire au ravitaillement. En raison des mesures de précaution et des directives sanitaires danoises, il n'y a (officiellement) pas d'escale à terre. L’échange de matériel, de carburant ou de vivres est réalisé, sans embarquement ni échange de proximité entre personnes. La frégate allemande Lübeck fait de même devant son port de Wilhemhaven.

  • Vendredi 31 mars 2020, USA. Le San Francisco Chronicle publie un appel désespéré du commandant du porte-avions américain USS Theodore Roosevelt, le captain (capitaine de vaisseau) Brett Crozier, demandant l'évacuation de 4800 marins de Guam, ayant une centaine de cas déclarés de coronavirus à bord (sur 4000).

Du 29 mars au 4 avril, l'exercice prévu, au large de l’Écosse Joint Warrior (selon le programme originel) est annulé. Le groupe aéronaval, composé des navires français, espagnol et portugais, reprend la route du sud.

Samedi 4 avril 2020, « les premiers cas apparaissent », selon le général Fr. Lecointre interrogé sur TF1 (le 18.4).

Dimanche 5 avril 2020, « nous avons 18 cas communiqués au commandant », selon le général Fr. Lecointre interrogé sur TF1 (le 18.4).

Lundi 6 avril 2020, « nous en sommes à 36 cas et le commandant comprend que c’est symptomatique du Covid-19 », selon le général Fr. Lecointre interrogé sur TF1 (le 18.4).

Mardi 7 avril 2020, la ministre française des Armées Florence Parly affirme (après coup devant l'Assemblée nationale le 17.4) avoir été prévenue par le chef d'état-major de la marine de 38 cas asymptomatiques et avoir décidé de l'arrêt de la mission.

  • USA. le ministre délégué à la Marine (secretary) Thomas Modly remet sa démission, victime indirecte de l'affaire du USS Theodore Roosevelt. (1)

Mercredi 8 avril 2020, l'arrêt de la mission Foch, avec retour anticipé à Toulon, est annoncé à la presse dans un communiqué diffusé à 9h du matin. 40 cas suspects sont signalés. Une équipe médicale arrive par voie aérienne sur le porte-avions Charles-de-Gaulle dans l’après-midi. Des prélèvements sont effectués. Le médecin repart dans la soirée du 8 avril avec les prélèvements, aux fins d’analyse. Lire : Retour au port pour le porte-avions Charles-de-Gaulle, contaminé par la pandémie (v3)

— Du côté belge, on confirme à B2 qu'aucun nouveau cas suspect n'est intervenu.

— La quatrième partie de l'exercice prévu dans l’Atlantique autour de Lisbonne, du 15 au 20 avril, est annulée.

Jeudi 9 avril 2020, trois marins sont évacués à titre préventif au matin, par un hélicoptère NH90 Caïman Marine, vers l’aéroport de Lisbonne, au Portugal. Là, ils sont pris en charge par un avion Falcon 900 médicalisé et transférés à l’hôpital d’instruction des armées (HIA) Sainte-Anne, à Toulon.

Vendredi 10 avril 2020, « la présence de 50 cas positifs au Covid-19 » à bord est confirmée par l'état-major français, à midi, sur 66 tests réalisés. Lire : 50 cas détectés positifs au coronavirus sur le ‘Charles’

Dimanche 12 avril 2020, le porte-avions Charles-de-Gaulle et la frégate Chevalier Foch rejoignent Toulon (10 jours avant la date prévue).

Mercredi 15 avril 2020, l'état-major annonce (le soir) les premiers résultats des tests : 668 cas positifs sur les 1767 marins du groupe aéronaval, 30% des tests n'ayant pas encore « livré leurs résultats ». Soit selon nos calculs un taux de 54% (et non de 30% comme annoncé). Lire : Le groupe aéronaval français atteint au cœur. La situation minorée par les Armées

Vendredi 17 avril 2020, devant les sénateurs, la directrice du service de santé des armées (SSA), la générale Maryline Gygax Généro, reconnait que la situation est plus grave. « 940 marins ont été testés positifs, 645 négatifs, les autres résultats de tests n’étant pas encore connus » (sur 2300 marins testés). Devant l’Assemblée nationale, le même jour (à 15h), la ministre française des Armées, Florence Parly, donne un état des lieux plus complet : « au 17 avril, sur 2010 tests effectués, 1081 marins sont positifs au Covid-19 ». Soit un taux de contamination de 53,8% (exactement le taux résultant de notre calcul basé sur les tests du 15.4).

Dimanche 19 avril 2020, 1046 marins du Charles-de-Gaulle sont détectés positifs, soit 60% des marins du porte-avions (1760 au total officiellement). « On pense que cette contamination s'est produite à l'escale de Brest » reconnaît le chef d'état-major des Armées, François Lecointre, sur France-Inter. Il reconnait un point : Lire : Une opération en Méditerranée a justifié le maintien de la mission Foch

... à suivre

(informations rassemblées par Nicolas Gros-Verheyde)

Mis à jour le 20.4 avec des précisions sur les exercices en mer du nord et le dernier bilan à bord du Charles-de-Gaulle

  1. Une décision qui aurait pu jouer dans la soudaine prise de conscience au niveau ministériel français.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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