L’Union, ultime espoir pour la défense européenne ? (3e entretiens de la défense européenne)

(B2) Si l'Union est l'ultime espoir pour la défense européenne, alors le bilan est bien faible. Les Européens ont du mal à prendre des décisions. C'est le constat des participants aux 3e entretiens de la défense européenne

(crédit : MOD Pays-Bas)

Pour répondre à la question « L’Union, ultime espoir pour la défense européenne ? » les 3e entretiens ont donné la parole mercredi (4.11) à Sven Biscop, professeur à l’université de Gand et directeur du département Europe de l’Institut Egmont (Belgique), Ana Gomes, ancienne eurodéputée (2004-2019) (S&D, Portugal), Michael Gahler, eurodéputé (PPE, Allemagne), ainsi que Jean-Paul Palomeros (cf. article séparé). Débat clos par Nathalie Loiseau, présidente de la sous-commission défense du Parlement européen (SEDE) (cf. encadré).

Un constat critique des avancées

Une coopération structurée permanente en sous-régime

Sven Biscop s'est dit « déçu que l'on n'utilise pas » la Coopération structurée permanente. « On la regarde comme un Fonds européen de défense bis, on l'utilise comme un smartphone. On utilise 10% de ses possibilités. » Il recommande : « Une vraie PESCO ». Cela signifie « adjoindre des capacités expéditionnaires, harmoniser les équipements, planifier les équipements. On doit faire un saut de l'interopérabilité vers l'intégration. Aujourd'hui, il y a 25 pays dans la PESCO tout simplement car ils ne voulaient pas être dehors. La seule solution aujourd’hui est d'avoir un noyau dur – qui serait de près ou de loin les mêmes que l'initiative européenne d'intervention ».

Un FEDEF sans un réel contrôle démocratique

« J'ai voté contre le Fonds européen de défense », admet Ana Gomes, ancienne députée européenne de 2014 à 2019. La raison : « la façon dont il a été conçu, donnant un avantage aux grands États membres avec les règles du co-financement ». Au contraire, « il faut laisser à tous les États membres, surtout petits et moyens, qu'ils puissent se retrouver dans ce fonds ». En plus, « le Parlement européen a abandonné une arme qui était fantastique : le contrôle (oversight) du fonds. On perd tout (transparence, etc.) mais aussi la légitimité démocratique. Je ne conçois pas de défense européenne sans un contrôle démocratique. »

L'autonomie stratégique manque d'une définition 

Le dernier mot de la ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer sur l'autonomie stratégique n'en finit pas de faire couler l'encre (1). « Cette notion n'a jamais été définie au Conseil. Au lieu de dire que cela signifie le remplacement du rôle crucial des USA, il faut la définir », fait remarquer le député Michael Gahler. Pour lui, « l'autonomie stratégique signifie avoir une base industrielle renforcée, de produire nous-mêmes nos capacités plutôt que de dépendre des autres. Aussi, c'est être toujours capable d'agir, avoir un QG opérationnel, pour remplacer l'OTAN, quand elle ne peut agir. L'exemple de la Turquie est frappant car l'agenda [du président turc] RT. Erdogan diverge largement du nôtre, sur les Balkans, la Libye, la Méditerranée, l'Azerbaïdjan... Cette autonomie stratégique signifie pouvoir prendre des décisions. »

Quelques idées pour y remédier

Conseil européen de sécurité, la fausse bonne idée ?

À ceux qui proposent un Conseil européen de sécurité, Sven Biscop, lui répond : « je ne vois pas l’utilité ». Ce conseil suppose « se demander qui est dedans. Et quand le conseil décide, il devra quand même avoir recours aux institutions pour engager des moyens militaires. Pourquoi on pense que c'est plus facile de trouver une solution avec moins de monde ? Même Paris et Berlin ne trouveraient pas un consensus. Si on le crée, doit être supranational dès le début, sinon ça ne sert à rien ».

La majorité qualifiée à essayer

À la place d'un Conseil de sécurité, il faut donc « plutôt essayer de faire voter le Conseil de l'UE à la majorité qualifiée » pour la Défense, propose Sven Biscop. Et « ceux qui s'expriment en faveur avec une majorité qualifiée prennent l'initiative ». Michael Gahler n'est pas contre non plus, mais à une condition : « Passons à la majorité qualifiée, et ceux qui ne veulent pas participer ne votent pas. C'est une abstention constructive. Avec une exception près : ceux qui ne sont pas d'accord, ne participent pas. On ne peut obliger personne à participer. »

Ne pas modifier les traités

La raison des tergiversions, selon Ana Gomes, est la suivante. « Les leaders européens ont du mal à saisir que nous avons des intérêts stratégiques communs. Malgré des progrès il y a eu aussi des retours en arrière. Je ne pense pas qu'il faille modifier les traités. Le gros défis pour la défense européenne ce sont les résultats, plutôt ».

Faire pression pour avoir une volonté politique

Elle démontre : « En 2006, le Parlement européen a pris position bien avant le Conseil quand les Nations Unies demandaient l'assistance européenne pour assurer la bonne tenue des élections en République démocratique du Congo. En 2011, nous avons voté une résolution pour l'envoi d'une mission en Libye. Les gouvernements n'ont pas agi, s'en est suivie une vraie cacophonie et divergences, qui ont interdit une action concertée. La situation en Libye, aujourd'hui, c'est un peu le résultat de cela. En Syrie, c'est pire. Il y avait des possibilités : l'interdiction complète de survol, des corridors humanitaires. Au final... aucune initiative. C'est une question de volonté. C'est le problème principal : ce manque de volonté politique. C'est la pression extérieure, la pression US qui va obliger à nous mobiliser. »

(propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde et Aurélie Pugnet)


Une Europe de la défense qui se cherche encore

« Il y a encore trop de pesanteur dans les décisions à l'Union européenne » a conclu Nathalie Loiseau (LREM/Renew), présidente de la sous-commission défense (SEDE) du Parlement européen.

Une cadence ralentie sur le moins disant

Avec l'unanimité, « c'est le pays le moins allant et le moins enthousiaste qui fixe la cadence. On le voit sur la Facilité européenne de paix, en discussion depuis deux ans : on a rarement les pays les plus impliqués qui ont des avis les plus pertinents et retardent toute issue, là où on en aurait cruellement besoin. On a voulu une PESCO plus inclusive, et il n'y a pas surprise qu'elle soit moins efficace que prévu. »

PSDC, capacités, le grand écart entre le dire et le faire

« Beaucoup de missions PSDC manquent d'ambitions, sont en sous-effectif et manquent d'équipements », regrette celle qui a fait campagne pour une défense européenne. « Loin des grands discours, les États ont des difficultés à réconcilier leurs paroles et leurs actes. » Sur les priorités qui sont des capacités cyber, des drones et lutter contre les risques CBRN (chimiques, biologiques, radioactifs et nucléaires), Nathalie Loiseau n'est « pas sûre que nous soyons vraiment préparés ». Nous avons d'ici 2030 pour « ouvrir les yeux et mettre nos actes en corrélation avec nos discours ».

Avec nos alliés si on peut, en autonome si nécessaire

Si « les quatre ans de Donald Trump [à la présidence des États-Unis] ont été un incitant pour l'autonomie. Mais on ne doit pas dépendre tous les quatre ans de quelques milliers de voix en Pennsylvanie », estime Nathalie Loiseau. Il faut avoir cette fameuse 'autonomie stratégique', c'est-à-dire « faire avec nos alliés chaque fois qu'on peut. Et de façon autonome chaque fois que c'est nécessaire ».


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