Face au terrorisme, il faut défendre le corpus de la maison européenne (Margaritis Schinas)

(B2 - exclusif) Il faut agir avec détermination, défendre le mode de vie européen, ne pas laisser prises aux menaces, intégrer ceux qui souffrent, mais aussi renforcer la coopération policière, explique le vice président de la Commission européenne

M. Schinas après l'entretien dans son bureau du Berlaymont © NGV - B2

Margaritis Schinas, commissaire européen chargé de la 'Promotion du mode de vie européen', présente aujourd'hui plusieurs propositions. Dans un entretien exclusif à B2 et Sud-Ouest, il répond aussi à certaines questions délicates comme la formation européenne des imams ou la fragilisation de la société sous l'effet de la pandémie de coronavirus.

Vous présentez aujourd'hui un nouvel agenda contre le terrorisme. On ne part pas de rien. Il y a déjà eu plusieurs séries de mesures, depuis le début des années 2000, et plus récemment lors de la dernière vague d'actes terroristes en 2015-2016  ?

— Exact. C'est pour cela que nous commençons par une piqûre de rappel. Notre rapport de progrès sur l'Union de sécurité rappelle tout ce qui a été fait, mais aussi tout ce qui n'est pas mis en œuvre. Par exemple, nous avons une réglementation sur les armes. Mais 25 pays ne l'ont toujours pas transposée. Nous avons bien proposé une législation permettant de retirer les contenus terroristes haineux [en 2018] (1). Mais ce texte (TCO) est toujours en discussion (2). Nous disons donc : mettez en œuvre ce qui a déjà été décidé ou décidez ce qui doit l'être !

Contre terrorisme et radicalisation

Quels sont les axes de ce nouvel agenda ?

— Nous mettons l'accent sur la lutte contre la radicalisation. Un point essentiel après les attentats de Paris et Vienne [mi-octobre et début novembre]. Nous voulons aussi introduire quelques améliorations sur la planification urbaine qui n'est pas toujours amène avec la sécurité. Nous voulons stimuler la capacité des États, des villes et des régions, à construire et planifier des zones urbaines conformes avec la sécurité. C'est impératif. Ce qui a été réalisé à Nice après l'attentat [de 2016] est un bon exemple.

En pleine pandémie de coronavirus, le terrorisme reste donc une menace, malgré tout ?

— Oui. Je dirais qu'elle est même plus systémique. La question du terrorisme a toujours dépendu de la proximité des gens avec les évènements. Plus les gens étaient proches, plus ils se sentaient concernés. Plus ils étaient loin, plus ils se sentaient protégés. Aujourd'hui avec la pandémie, elle percute plus fort. Tout le monde est devant un écran, plus vulnérable, plus fragile. On ne se sent pas fort ou capable de réagir. C'est ce que les terroristes exploitent. Font ainsi surface toute une série de théories de la conspiration, des attaques hybrides. Cela s'est vérifié à Paris, Nice et Vienne. La pandémie est un accélérateur absolu de tous les maux.

Comment réagir alors ?

— Nous voulons être très clairs pour défendre notre mode de vie européen. Notre système universel d'éducation, de santé, de formation... tout cela n'est pas négociable. Nous ne voulons pas commencer à définir la menace du terrorisme, religieux ou pas, ou désigner l'adversaire. Au lieu d'attaquer l'ennemi, nous voulons défendre ce que l'Europe représente. Notre société, notre argent, nos moyens peuvent aider à l'inclusion, à l'intégration de tous. Mais on ne va pas négocier ou permettre à nos ennemis de défaire ce qui nous fait Européen. On ne tolèrera pas de menace ou d'attaques à notre corpus européen. On le défendra urbi et orbi.

Comment éviter la radicalisation de certains ?

— Il faut cerner qui sont les radicaux qui prennent les armes. Qui sont ces gens que nous n'avons pas réussi à intégrer dans nos systèmes, qui passent à travers nos fissures, et deviennent nos ennemis ? Il faut colmater ces fissures, faire en sorte qu'ils ne se radicalisent pas. Dans le nouveau cadre budgétaire, en préparation, on aura davantage de fonds disponibles pour cela, les ressources du fonds social européen et des fonds structurels par exemple, et non plus seulement celles du fonds des migrations.

Cela suffit pour lutter contre le terrorisme ?

— Non. Il faut aussi une certaine capacité de réaction. Nous voulons renforcer Europol. Cette agence est un formidable instrument pour la coopération policière. Mais le mandat actuel n'est pas suffisant. Il faut permettre à Europol de faire des choses nouvelles, de coopérer avec les parties privées [alors qu'elles se limitent à des coopérations policières], de pouvoir mettre directement des alertes sur les combattants terroristes étrangers, de constituer des big data pour traquer les criminels, de coopérer avec le parquet européen Eurojust ou de renforcer le rôle dans le développement des technologies.

Pour aller vers un parquet européen chargé du terrorisme ou un FBI européen ?

— Vous allez trop vite. Dans la politique anti-terroriste, on ne peut pas faire de saut important, passer de peu de compétences à une communautarisation absolue. C'est ma conviction. Il faut aller pas à pas. C'est aussi une question d'efficacité. On ne doit pas créer l'impression que l'Europe est en concurrence avec des agences nationales qui, par nature, communiquent difficilement. Il faut d'abord instaurer de la confiance, montrer que l'on apporte de la valeur ajoutée concrète. Il ne faut pas griller les étapes.

La formation des Imams

Autre point, il a été envisagé une formation européenne des Imams. Vous recommandez cela ?

— Ce n'est pas une question simple. Nous y avons beaucoup réfléchi. La voie montrée par les chefs d'État et de gouvernement [fin octobre], visant à « œuvrer au dialogue et à l’entente entre les communautés et les religions plutôt qu'à la division », c'est ça la réponse. L'Europe ne peut pas former des imams, de même que nous ne formons pas les évêques ou les rabbins. Cela ne figure donc pas dans nos propositions. Mais ce que nous pouvons faire, c'est favoriser l'intégration. Nous avons beaucoup d'instruments dans nos systèmes d'éducation, de santé, de services sociaux, nos valeurs démocratiques qui sont capables d'intégrer et inclure les gens avant qu'ils ne deviennent fragiles, victimes de djihadistes, d'antisémites ou d'extrémistes de la droite. C'est ça qu'il faut faire.

Donc vous ne recommandez pas la formation des imams...

— Je n'ai pas dit ça. Si les États veulent prendre cette route, chacun pourra le décider... Mais chacun en son âme et conscience. Il n'y a pas de décision collective.

Et on pourrait le faire avec un financement européen ?

— Si une autorité nationale veut obtenir des fonds européens, elle doit bâtir une demande qui correspond aux conditions de ces fonds. Le Fonds social européen (FSE) et le fonds 'Justice et valeurs', par exemple, n'ont pas comme objectif de financer la formation religieuse, ils ont vocation à développer l'emploi ou les compétences ou les valeurs. Maintenant, si un État a un projet qui correspond à un objectif du FSE, le Fonds social européen l'examinera et pourra le financer.

Rien d'automatique alors ?

— Il n'y a rien d'automatique. Mais rien d'interdit non plus.

Cybersécurité et Frontex

Sur la cybersécurité, vous entendez également agir. Dans quel esprit ?

— Ce sera pour la semaine prochaine. Attendez un peu. Pour l'instant, nous avons plusieurs pièces posées, par exemple avec l'agence ENISA [Agence Européenne de cyber-sécurité], mais pas de politique cohésive. Nous avons deux législations : l'une physique sur les infrastructures critiques, et l'autre, numérique (la directive NIS). Elles reflètent un monde qui n'est plus là. Il faut maintenant aligner le niveau de protection contre les menaces numériques et les menaces physiques. Il ne faut pas que le citoyen dans le monde numérique soit plus exposé que dans le monde physique. C'est cet objectif que nous poursuivons.

Dernier point, concernant la polémique sur la possible participation de Frontex à repousser des navires de réfugiés. Certains au Parlement européen demandent la démission du directeur Fabrice Leggeri ?

— Il faut bien garder à l'esprit quelques principes. Premièrement, nous devons laisser Frontex faire son boulot, lui faire confiance. C'est pour cela que nous leur avons donné un mandat renforcé [pour la surveillance des frontières], avec jusqu'à 10.000 personnels. Deuxièmement, l'Europe est depuis toujours une destination pour les demandeurs d'asile. Toute personne doit avoir toujours la possibilité, en toute circonstance, de faire cette demande. Ces objectifs ne sont pas antithétiques. Ils sont conciliables. Et c'est tout le travail de Frontex. La politisation de cette affaire et, surtout les attaques personnelles, n'ont vraiment pas lieu d'être.

(propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)


Dernière chose, comment arrivez-vous à travailler la Commission européenne en temps de crise ?

Cela impacte beaucoup les services [de la Commission européenne], mais pas le collège [des commissaires]. Depuis la mi-mai, nous nous réunissons à nouveau physiquement. Cela rend plus difficile aussi le processus législatif. Mais la pandémie n'a pas affecté notre capacité politique ni la façon de l'exercer. Au contraire. Cette tragédie a placé l'Europe au centre de la bataille. Nous avons pris des décisions historiques comme le fonds de relance. Ce n'est pas la première fois qu'il y a ce saut.... Quand Delors arrive en 1985, il trouve une stagnation de 30 ans, il lance le marché unique. En 1990, c'est la crise alimentaire, de la dioxine, de la vache folle. Aujourd'hui nous avons un des meilleures systèmes de détection vétérinaire. À la fin des années 2000, c'est la crise grecque, la Commission européenne n'a rien alors : ni argent ni système. Trois ans après, nous avons un dispositif de gouvernance, un mécanisme d'intervention et des fonds. Aujourd'hui, avec cette crise liée à la pandémie, nous avons mis en place un programme exclusif de santé, nous avons changé le mandat des agences. Nous sommes en train d'acheter les vaccins de façon collective en le payant avec de l'argent communautaire. Si nous avions dit cela il y a quelques années, personne ne l'aurait cru.


  1. Lire : Lutte contre le terrorisme. La Commission propose la suppression rapide des contenus haineux en ligne
  2. Un premier trilogue est prévu jeudi (10.12) et un second mardi suivant (15.12)

Entretien réalisé en face-à-face, mardi (8.12) en face à face dans les locaux du Berlaymont

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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