Poutine pariait sur une guerre rapide, il a perdu son pari. Nous soutenons l’Ukraine car elle est attaquée (Hervé Bléjean)

(B2) Le vice-amiral Bléjean revient pour B2 sur la guerre en Ukraine après l'intervention militaire russe déclenchée le 24 février. Une analyse intéressante sur les avancées russes, la résistance ukrainienne, la position européenne de livraison d'armes, le droit international. À lire.

Quelle est votre analyse de la situation ?

— La Russie a l’avantage dans tous les domaines au niveau militaire. Mais, à mon avis, Vladimir Poutine envisageait une guerre éclair, une Blitzkrieg, une guerre qui dure entre un et trois jours avec une attrition des moyens [adverses] rapide, lui permettant d'acquérir une liberté de manœuvre [NDLR : en visant notamment les lieux stratégiques tels les aéroports]. Aujourd'hui on est au neuvième jour. Et il n'a toujours pas atteint ses objectifs.

... Et Poutine n'a pas intérêt à ce que çà dure ?

— Je ne pense pas. Quand vous prévoyez une guerre pour quelques jours et qu'elle dure, cela conduit à des problèmes logistiques. Le moral des troupes ne semble pas bon. Des prisonniers russes se sont rendus parce qu’on leur avait dit qu’ils allaient faire un exercice ou du maintien de la paix au Donbas. Et ils se retrouvent là, à tuer leur frères slaves de manière brutale, avec des armes prohibées, comme ces armes à effet thermique. Des armes faites pour tuer, assurément, car elles provoquent une privation d’oxygène instantanée.

Cette résistance ukrainienne surprend ?

— Elle surprend surtout les Russes. Ils n'ont pas vraiment anticipé le souhait du peuple ukrainien. Les Ukrainiens résistent avec courage et héroïsme. C’est ancré chez tout le monde, les hommes, les femmes, les militaires, les civils. Personne ne fait défection. On voit la réaction des armées. Le commandement en place est organisé, connaît les besoins et sait ce qu’il faire. La guerre va durer encore, s’intensifier et se brutaliser.

On a l'impression que la Russie est désignée comme l'ennemi numéro 1 ?

— Il ne faut pas parler d'ennemi. Ni l'Union européenne ni les autres États n'ont d'ennemi, ni ne sont des belligérants. On n'est pas les ennemis de la Russie ,mais des amis de l'Ukraine. Les Ukrainiens vont se battre, on le voit. Il faut leur donner leur chance. Je préfère qu'ils se battent avec des armes modernes plutôt qu'avec des lance-pierres, des bâtons ou des cocktails molotov.

Les Européens ne peuvent donc pas être qualifiés de belligérants ?

— Non. On participe à la défense d'un pays attaqué. Le droit de la guerre ne considère pas qu'un pays qui livre de l'équipement militaire à un État qui se défend fait de ce pays un belligérant. Toute intention de le présenter autrement serait de la désinformation. Nous serions des belligérants en revanche si nous acheminions nous même l'équipement ou si nous avions des combattants réguliers de nos forces armées qui combattent aux côtés des Ukrainiens. Ce qui n'est pas le cas.

Revenons au début, cette intervention russe le 24 février, cela vous a surpris par sa profondeur ?

— L'invasion nous a pris de court, c'est vrai. Nous pensions à un scénario « Donbass », ou une jonction de « Crimée-Donetsk », peut être, plus grave, du Donbas jusqu’en Transnistrie… Mais pas à une guerre totale. Au scénario du pire (1).

Il y avait des renseignements, notamment des Américains qui avaient prévenu ?

— Nous avions la même analyse que les Américains. Nous avions vu l'amassement de forces. Nous savions que leur fenêtre de tir s’ouvrait aux alentours du 20 février. Il suffisait de regarder le déploiements de troupes, l'accumulation de moyens logistiques, le déploiement d’hôpitaux de campagne…

Les Russes n'était pas discrets, les Américains non plus …

— Ils nous ont mis dans une position d’inconfort complet, stratégique et géopolitique. Parce que dès qu'ils ajoutaient quelque chose à la frontière, ils provoquaient des inquiétudes, des réactions, des analyses...

... Kiev n'est donc pas une opération de diversion

— Non c'est en fait la reconnaissance des deux républiques auto-proclamées qui était de la poudre aux yeux. L’objectif a toujours été Kiev. Poutine veut avoir la peau de ce gouvernement, de Zelensky. Il en a fait une affaire personnelle. Il veut substituer au gouvernement légitime un gouvernement à sa solde. Un gouvernement fantoche.

L’Union européenne n’était pas préparée à une telle attaque russe ?

— Non, elle doit tirer des leçons sur l’anticipation. En revanche, elle a eu une réaction historique. L’Union s’est surpassée en réactivité. Et elle s’est trouvée plus unie que jamais. Malgré la volonté [russe] de créer une incertitude, de susciter des divisions. La prise des décisions a fait clairement sortir l’Union européenne de la notion du soft. Les sanctions sont lourdes. Et surtout les États ont réussi à se mettre d’accord pour fournir des équipements militaires, surtout du létal à l'Ukraine avec la Facilité européenne pour la paix.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde & Aurélie Pugnet)

A suivre (dimanche 16h) : Guerre en Ukraine. Comment les Européens sont passés du soft au hard ? Comment se déroule la coordination de livraison des équipements

Interview réalisée jeudi 3 mars, en français, en face-à-face dans des locaux européens à Bruxelles.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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