L’autonomie stratégique européenne à la française battue en brèche

(B2) La volonté d'une « autonomie stratégique européenne » conçue sur un modèle français d'autonomie militaire, industrielle et stratégique est malmenée par la guerre en Ukraine et la volonté des autres pays européens.

Un rapprochement important en cours

Décision après décision, depuis début février, les Européens sont dans un mouvement général de rapprochement avec les États-Unis. Un rapprochement à la fois en termes politique, militaire et industriel (lire notre dernier Carnet de l’industrie de défense). L'intervention militaire russe brutale en Ukraine a accentué une évolution déjà sensible ces dernières années, surtout depuis le retour des démocrates au pouvoir à la Maison Blanche (Lire : Les Européens et Joe Biden au sommet. Plus que jamais partenaires !). Elle concerne non seulement les pays proches de la Russie, plus sensibles à une présence américaine (Pays Baltes, Pologne, Roumanie), mais l'ensemble des pays membres.

Livrer des équipements à l'Ukraine et se rééquiper

Sous le coup de butoir de l'actualité, un double mouvement se produit. Premièrement de nombreux pays ont décidé de livrer certains équipements à l'Ukraine en puisant en partie dans leurs stocks. Il faut donc recompléter ces réserves, de façon rapide. Et la meilleure façon est de le faire avec les premiers équipements disponibles sur le marché. Ceux qui disposaient de certains matériels de conception soviétique, en particulier les avions (Pologne, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie), ont décidé d'accélérer leur remplacement par de nouveaux matériels aux normes de l'OTAN.

Une modernisation de l'armée en cours

Plus un pays est proche de la frontière avec la Russie, plus il augmente de façon notable le volume et la capacité de réaction de leur armée. C'est le cas des pays cités mais aussi des Baltes, des Suédois ou Finlandais. Un mouvement suivi peu ou prou par tous les autres pays d'Europe qui décident, un à un, de moderniser à vitesse accélérée leurs équipements. L'évolution allemande est notable sur ce point notamment au niveau aérien (1).

Une prime aux matériels américains

Dans tous les cas, les matériels américains, éventuellement britanniques, ont la primeur. Ils sont disponibles et compétitifs, à un prix attractif. Ils sont soutenus par un dispositif de FMS (Foreign military sales) efficace. Ils permettent d'avoir une immédiate interopérabilité avec les matériels des voisins européens. Ils soulignent l'engagement américain, donc une possible protection américaine en cas de problème. Certains vecteurs tels les drones de surveillance sont particulièrement préemptés par les fabrications américaines (lire : L’Eurodrone tarde, les Européens continuent d’acheter américain).

Un problème pour les capacités européennes

Ce mouvement va avoir un impact très rapide sur la volonté européenne d'une autonomie stratégique industrielle. L'achat de tels matériels va immédiatement soit pomper sur les budgets existants des 27, soit sur les dernières augmentations des budgets de défense. Ils risquent aussi de limiter les budgets permettant d'investir dans la R&D européenne ou des investissements 100% européens. Surtout, chaque achat de matériel de défense se fait pour une durée minimale de 15 à 30 ans et crée une dépendance en chaîne (maintenance, pièces détachées, mise à jour) envers le fournisseur et son pays d'origine. En plus, comme c'est généralement le cas en matière de défense, la « prime » de fidélité joue pleinement entre un acheteur et son fournisseur.

Un avantage compétitif à l'industrie US

Ce mouvement d'investissement dans l'industrie américaine va créer un surplus de trésorerie et de commandes sur ses concurrents européens, lui permettant de s'implanter encore davantage sur le continent européen. Les industries nationales, privées de débouchés sur le vieux continent, se trouveront face à un choix entre devenir des sous-traitants ou des filiales de l'industrie américaine.

Une variante très "bloc occidental" de l'autonomie stratégique

Finalement, l'autonomie stratégique de l'Union européenne pourrait se réduire rapidement comme une peau de chagrin, à terme, tant au niveau capacitaire qu'industriel. La volonté affichée par les institutions européennes et la présidence française du Conseil de l'UE de créer une autonomie stratégique (lire : Sécurité et défense. Réduire les dépendances technologiques critiques ? Les réponses de la Commission européenne) devra se lire non pas, comme dans l'interprétation littérale, comme une autonomie tout azimut. A la place, l'autonomie stratégique européenne new look s'affirme vis-à-vis de la Russie (et éventuellement de la Chine), mais avec une proximité aussi forte que possible avec les Américains, l'OTAN et les autres Alliés, pour avoir un bloc occidental, une Alliance Atlantique aussi efficace et unifiée que possible, au niveau opérationnel, capacitaire et industriel, mais aussi politique et économique.

Une unité qui s'affirme sur les pans de la politique

Cette proximité s'étend en effet au-delà du champ militaire sur les autres pans de la politique, du gaz et l'énergie à la sécurité intérieure, en passant par les investissements, la technologie ou le partage de données, et la politique étrangère (2). On assiste sur ces sujets à un rapprochement notable des positions euro-atlantiques. Le travail en commun et de convergence sur les sanctions contre la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine le montre et pourrait servir de précédent à d'autres rapprochements. Une proximité qui, au sein de la Commission européenne, est poussée largement par sa présidente Ursula von der Leyen, farouche partisane de l'alignement "euro-atlantique" qui impose sa marque sur une ligne, qu'on pourrait qualifier plus "autonomiste" défendue par le couple Borrell-Breton, entre le Haut représentant, et le Commissaire au Marché intérieur.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. L'évolution de l'Allemagne est particulièrement symptomatique. Berlin a choisi coup sur coup d'opter pour des avions de patrouille maritime et des avions de chasse américains pour assurer le remplacement de ses appareils vieillissants (lire : L’Allemagne choisit des F-35 pour remplacer ses Tornado. Le SCAF compromis ? et Avions de patrouille maritime. L’Allemagne achète Boeing et torpille le projet franco-allemand MAWS)
  2. Une volonté affirmée dès son arrivée par le président américain Joe Biden (lire : America is back, dit l’administration Biden. Quelle politique avec l’Europe ?)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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