[Confidentiel] EUMAM Ukraine lancée mi-novembre. Objectif : 15.000 hommes formés avant le printemps (v2)

(B2 - exclusif) Le cadre de la mission européenne d'assistance et de formation aux forces ukrainiennes se précise. L'organisation est calée, en appui sur la Pologne et l'Allemagne. Formations, commandements, objectif stratégique, financement. Tous les détails connus... et pas connus.

  • Le projet de décision qui cadre la mission doit être finalisé en format Coreper 1 vendredi (14 octobre), après l'accord politique intervenu entre ambassadeurs du COPS mercredi (12 octobre). Il doit être endossé par les ministres lundi (17 octobre), en point A (sans discussion). En présence du ministère ukrainien des Affaires étrangères, D. Kuleba.

Le cadre de la mission

La fin de la première étape

Les ministres des Affaires étrangères doivent normalement approuver le 17 octobre le concept de gestion de crises et la décision établissant la mission EUMAM Ukraine (1). Mais nombre de détails restent encore à négocier et préciser. Il faudra ainsi écrire et adopter le plan de mission (MisPlan) — qui fixera les derniers détails — ainsi que la décision formelle de lancement de la mission. Ce qui devrait être fait à la réunion suivante des ministres des Affaires étrangères ou de la Défense, les 14 et 15 novembre. La mission démarrera « immédiatement » précise un diplomate européen à B2.

Un objectif très opérationnel

L'objectif stratégique de la mission — selon le projet de décision vu par B2 — est de « renforcer la capacité militaire des forces armées ukrainiennes à se régénérer et à mener efficacement des opérations », afin de permettre à l'Ukraine de « défendre son intégrité territoriale à l'intérieur de ses frontières internationalement reconnues (NB : y compris le Donbass et la Crimée), « d'exercer efficacement sa souveraineté et protéger les civils en Ukraine ».

15.000 hommes formés rapidement

L'ambition est de former — dans un premier temps — un peu moins de 15.000 militaires ukrainiens d'ici le printemps 2023. Très exactement, il s'agit de 12.000 hommes de terrain. Soit deux brigades en format OTAN ou neuf groupes tactiques (selon l'organisation ukrainienne) et 2800 personnels spécialisés.

Être prêt pour l'offensive de printemps

Un telle quantité permettra aux forces armées ukrainiennes, aux côtés des 10.000 hommes formés par les Britanniques d'ici la fin de l'année (3), à la fois de regarnir ses effectifs décimés par les combats et d'être prêts pour l'offensive suivante. Une deuxième tranche d'une dizaine de milliers de militaires pourrait être formée côté européen à l'horizon de l'été 2023.

Toutes les forces armées ukrainiennes

La formation concernera l'ensemble des « forces armées de l'Ukraine », professionnels comme réservistes ou conscrits. dans toutes ses composantes et statut. La formation s'étendra ainsi aux « forces de défense territoriales ». A priori, ce seront surtout des personnes de l'armée de terre et de l'armée de l'air qui seront formées. Mais cela pourrait inclure aussi les forces spéciales, les forces d'assaut aérien (DShV, une des branches de l'armée), voire les troupes du ministère de l'Intérieur ou les garde-frontières, qui sont intégrées dans l'effort de guerre ukrainien.

Une formation, des formations

L'objectif de la formation est tout d'abord de constituer des unités (peloton, compagnie, bataillon, brigade) prêtes au combat. La mission assurera ainsi la formation « individuelle et collective » du personnel militaire dans les trois niveaux « base, avancé et spécialisé ».

Une formation complète du peloton à la brigade

Il s'agira surtout de former les sous-officiers et officiers — le « leadership subalterne » dans le langage européen — depuis « les niveaux de section/escouade et de peloton jusqu'aux niveaux de la compagnie, du bataillon et de la brigade », notamment la «  formation opérationnelle ».

... formation opérationnelle avec exercices et planification

Cela comprend la « formation opérationnelle » mais aussi des exercices, « des conseils sur la planification, la préparation et la conduite d'exercices de tir réel » par exemple. Objectif : « préparer » les compagnies, bataillons et brigades dans des « manœuvres et tactiques collectives » .

Formation spécialisée et coordination

La mission aura aussi pour tâche la « formation spécialisée » comme de « coordonner et synchroniser » les activités des États membres assurant, au niveau national, un soutien à la formation.

Un commandement, des commandements

La structure de commandement est assez originale et complexe. Pour une raison très politique : le conflit entre Berlin et Varsovie sur le leadership de la mission (lire : [Exclusif] Difficulté politique pour EUMAM Ukraine).

La MPCC dans un rôle élargi

Le QG de commandement des missions militaires (MPCC) établi au sein de l'état-major de l'UE (EUMS) assurera non seulement le rôle de QG d'opération (comme pour toutes les missions non exécutives), mais aussi un rôle élargi de « commandement et contrôle ». Il assurera la « coordination générale et la synchronisation » au niveau « stratégique » (politique) dans le cadre de la mission. Le directeur de l'état-major (Hervé Bléjean) assure la fonction de « commandant de la mission ».

Le centre de commandement en Pologne

La mission sera structurée sur le terrain autour d'un commandement multinational (QG de force), chargé du CAT-C (Combined Arms Training Command), c'est-à-dire la « formation combinée ». Ce sera lui qui aura la tâche essentielle, pour assurer la formation opérationnelle et l'intégration des Ukrainiens sur les autres plateformes de formation.

Il sera situé officiellement dans « une structure nationale de commandement et de contrôle existante et déjà pleinement opérationnelle » située « dans un État membre voisin » (de l'Ukraine). Concrètement, c'est la Pologne qui héberge le commandement, près de Rzeszów selon nos informations (2).

Un autre commandement en Allemagne

L'Allemagne accueillera le second centre permanent de formation, avec un commandement propre et multinational. Ce « Special Training Command » (STC) en termes techniques aura pour tâche uniquement de « commander les activités qui se dérouleront sur son sol ». Un compromis destiné à régler le différend entre les deux capitales.

Une répartition des tâches entre Pologne et Allemagne

Les deux centres (deux field HQ) fonctionneront de manière coordonnée. La Pologne devrait assurer la formation opérationnelle, avec certaines formations spécialisées (défense aérienne, artillerie, cyber, soutien médical). L'Allemagne assurera diverses formations spéciales (déminage, opérations tactiques, etc.).

Des formations en France, Espagne, etc.

Des formations supplémentaires seront aussi dispensées par certains pays, sur leur territoire national. La France a déjà prévu de faire des formations pour les Ukrainiens, sans doute sur la défense aérienne (afin de former au système sol-air de type Crotale que Paris doit livrer, selon nos informations). L'Espagne aussi pourrait coordonner les formations déjà engagées à Saragosse.

Financement et équipements

Un financement commun important

Les coûts communs de la mission seront assez importants : 106,7 millions € pour deux ans. Soit plus de 50 millions € par mois. Un montant rarement atteint pour une mission militaire (seule la mission EUTM Mali à son apogée normalement prévue en 2022 aurait dû atteindre ce montant). Ils seront financés sur le budget de la facilité européenne pour la paix, comme pour toutes les missions/opérations militaires. NB : La diminution des autres missions/opérations EUTM (Mali et RCA notamment) facilite ce montant.

Les coûts communs étendus

Les modalités de financement ont été discutées longuement entre les ambassadeurs, selon nos informations. Car elles comprennent des frais supplémentaires. Il s'agit ainsi de financer non seulement les tâches ordinaires (commandement, communications, etc.), mais également les frais de transport des forces ukrainiennes vers les différents centres de formation (4). NB : une extension facilitée aussi par le fait que certains frais importants d'ordinaire (transport stratégique, hébergement, soutien médical, force de protection) sont largement diminués du fait de l'implantation de EUMAM Ukraine à l'intérieur de l'Union européenne.

Du matériel de formation

La mission devrait disposer d'un budget propre pour fournir les équipements aux forces ukrainiennes sur le site de formation. Un budget alimenté par une mesure d'assistance décidée au titre de la facilité européenne pour la paix. Cette mesure doit encore être précisée et ne devrait pas être adoptée lundi.

Une chaine de commandement modifiable

De manière pratique, le comité politique et de sécurité aura mandat de modifier non seulement les documents de planification d'EUMAM Ukraine, comme le plan de mission, mais aussi « la chaîne de commandement ». Mais les pouvoirs de décision sur « les objectifs et l'arrêt » de la mission restent « dévolus au Conseil », donc au niveau des ministres.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le terme d'assistance (EUMAM) a été préféré à celui habituel de formation (alias training ou EUTM), à la demande des pays neutres notamment, afin de ne pas être qualifiable de co-belligérance.
  2. L'aéroport constitue la plaque tournante de la réception des équipements occidentaux et de leur répartition dans les camions ukrainiens. Sont basées plusieurs unités polonaises, soit le 21e bataillon logistique, et le 1er et 21e bataillon d'infanterie.
  3. L'opération Interflex entamée Outre-Manche à la mi-juin a déjà formé 6100 Ukrainiens selon nos informations. Et l'ambition britannique est de former 10.000 hommes tous les 120 jours (en rythme plein).
  4. Un peu comme pour les débuts de la mission EUTM Somalia où les militaires somaliens allaient en Ouganda se former (lire sur le blog de B2 : Eutm Somalia démarre (7). Les Somaliens arrivent, la formation commence).

Mis à jour vendredi 14 octobre matin avec des éléments du projet de décision

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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