N°48. La réunification chypriote : une négociation de longue haleine

N°48. La réunification chypriote : une négociation de longue haleine

(B2) La réunification chypriote a été le cœur de nombreuses péripéties. Après l'échec de 2007 et de 2012, il semblait impossible de pouvoir assoir à nouveau les leaders des deux parties à la table des négociations. Des discussions intercommunautaires ont pourtant repris en 2014, grâce à une nouvelle génération de leaders déterminée à surmonter les échecs de ses prédécesseurs. Des négociations qui se sont intensifiées à partir de mai 2015, laissant renaitre l'espoir d'une solution au dernier des conflits à l'intérieur des frontières de l'Union européenne (1).

2014 : le cadre des pourparlers fixé

En 2011, la découverte de réserves de gaz naturel au large des côtes de l‘île comme près des côtes israéliennes change la donne. Pour exploiter cette richesse naturelle, Chypre mais aussi Turquie et Israël ont besoin d'un accord.

Le 24 février 2013, Nikos Anastasiades est élu à la présidence chypriote. Très ouvert au dialogue, son gouvernement mène une politique d'austérité très sévère et voit dans le dialogue avec le nord une chance de sauver son mandat et de redonner un élan à l'économie de l'île.

Mardi 11 février 2014, les deux parties signent une Déclaration commune, sous les auspices de l’ONU, pour fixer le cadre des pourparlers. La déclaration prévoit que le règlement final sera fondé sur la mise en place d’une fédération bizonale et bicommunautaire dont les deux États seront égaux en droit. Elle est accompagnée d'un document de travail en six chapitres sur lequel se sont basées les négociations postérieures. « Les dirigeants auront pour objectif de parvenir à une solution aussi vite que possible et d'organiser ensuite des referendums distincts », annonce le texte.

Cette réunion est la première en deux ans. A Ankara, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan estime alors que l'on se dirige « vers un nouveau processus à Chypre et si Dieu le veut, il n'y aura pas de marche arrière et le problème chypriote sera réglé ». 

Le 27 février 2014, le négociateur chypriote grec, Andreas Mavroyiannis, rencontre Sinirlioglu, sous-secrétaire du ministère des Affaires étrangères de la Turquie, à Ankara. Cette réunion permet la mise en place, pour la première fois, d'un canal de communication direct avec la Turquie. Le même jour, le négociateur chypriote turc, Kudret Ozersay, se rend en Grèce et se réuni avec l'ambassadeur Mitsialis, alors secrétaire général du Ministère grec des Affaires étrangères.

Vendredi 22 août 2014, le Norvégien Espen Barth Eide est nommé conseiller spécial de Ban Ki-Moon sur Chypre.

Vendredi 24 octobre 2014, les 28 Chefs d'État et de gouvernement de l'UE lancent un avertissement à la Turquie face aux violations répétées de la zone économique exclusive chypriote, à la recherche de gisements de gaz. Ankara ayant bien l'intention d'exploiter ses ressources.

2015, accélération du dialogue

Dimanche 26 avril 2015, Mustafa Akinci est élu président de la République turque de Chypre du Nord. Maire de la partie nord de Nicosie après 1974, élu sur un programme de rapprochement avec le Sud et d'éloignement d'Ankara, il a milité en faveur d’un processus de réconciliation et ce point était dans son programme électoral.

Vendredi 15 mai 2015, les négociations reprennent officiellement. Les deux dirigeants chypriotes se réunissent dans un bâtiment de l'ONU situé dans la zone tampon, à l'ouest de Nicosie.

Jeudi 28 mai 2015, à l'issue de la seconde rencontre entre les dirigeants chypriotes grecs et turcs, ceux-ci décident d'ouvrir de deux nouveaux passages entre le nord et le sud de l'île (à Lefka et Applic) et de relier les réseaux électriques et téléphoniques. Ils espèrent ainsi faire avancer les efforts de réunification. Ces mesures concrètes, d'une portée inédite depuis plusieurs années, sont des avancées dans des domaines considérés comme peu sensibles qui visent avant tout à renforcer la confiance entre les communautés et entretenir un climat de réconciliation. Les deux dirigeants lancent également, pour la première fois, un appel commun à témoigner à tous ceux qui pourraient avoir des informations sur le sort des personnes disparues depuis les heurts inter-communautaires de 1964 et l'invasion turque de 1974. L'île est coupée en deux depuis cette date.

Lundi 27 juillet 2015, les deux dirigeants annoncent un accord « aux termes duquel le droit individuel à la propriété serait garanti et plusieurs options seraient proposées pour en réglementer l’exercice. »

Samedi 3 octobre 2015, les parties décident de créer le Comité spécial bi-communautaire sur la préparation à l’Union européenne, pour aider à préparer l’application de l’acquis communautaire européen dans un futur État constitutif chypriote turc. Par ailleurs, le représentant personnel de Jean-Claude Juncker (le Président de la Commission européenne) auprès de la mission de bons offices des Nations Unies à Chypre, Pieter Van Nuffel, est désormais à pied d’œuvre sur place, avec une petite équipe.

Selon un rapport de l'ONU,  les deux présidents se sont rencontrés plus de 19 fois en 2015, presque toujours en présence de l'émissaire de l'ONU, Espen Barth Eide. Leurs négociateurs ont tenu 62 réunions en 2015.

L'espoir début 2016

(Crédit: Wikipedia )

En janvier 2016, les dirigeants chypriotes grec et turc font part de leur espoir de parvenir dans l'année à un accord de réunification de l'île divisée et appelé la communauté internationale à les aider dans leurs efforts de paix. Chacun espère que les négociations pourront être bouclés avant l'été. Lire : La réunification de Chypre : en 2016 ?

Mercredi 17 février 2016, la Commission européenne restructure ses services. Toutes les activités de la Commission concernant la réunification de Chypre sont regroupées sous un seul chapeau : le service d'appui à la réforme structurelle (SRSS), placé au secrétariat général de l'exécutif européen. Lire : la Commission se prépare à la réunification de Chypre et se réorganise.

Lundi 7 mars 2016, l'Union européenne signe un accord avec la Turquie sur la crise migratoire. Cet accord mentionne l’ouverture de cinq nouveaux chapitres d’adhésion à l’UE. Ce qui provoque une certaine ire chypriote. Certains chapitres sont, en effet, bloqués par Chypre et par les Européens depuis 2006 en raison de la non-reconnaissance par Ankara de Nicosie.

Mercredi 9 mars 2016, lors de sa rencontre avec son homologue grec, Alexis Tsipras, à Izmir, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu se montre très optimiste sur un accord chypro-chypriote : les deux parties sont « très près d’une solution ».

Jeudi/Vendredi 17 et 18 mars 2016, la question chypriote est au cœur du sommet européen. Pour trouver un accord avec les Turcs sur la crise migratoire, l'Union européenne doit donner des gages à Ankara en rouvrant de nouveaux chapitres pour l'adhésion. Et ce en réaffirmant, en même temps, l'engagement européen aux côtés des Chypriotes. « Dans le débat sur la migration, nous avons d'autres voies d'action. Nous devons travailler pour résoudre la question chypriote » affirme Federica Mogherini, la Haute représentante de l'UE. Lire : le hiatus chypriote invité de dernière minute du sommet

Dimanche 22 mai 2016 , les élections législatives de Chypre donnent lieu à un Parlement plus fragmenté. A l'heure de la négociation sur la réunification, les élections parlementaires font perdre 2 sièges au parti au pouvoir de centre-droit (DISY) qui reste en tête (à 18 sièges) et 3 sièges au parti communiste (AKEL), à 16 sièges. La troisième force, les Démocrates (DIKO), gardent leurs 9 sièges. Mais les dissidents de Disy hostiles à l'accord bifédéral avec Chypre Nord (Kinima Allileggiis) gagnent 3 sièges tout comme l'extrême-droite (Elam) qui fait une percée (2 sièges).

Mardi 24 mai 2016, lors du sommet humanitaire organisé à Istanbul, un incident diplomatique met en péril les négociations. En arrivant à Istanbul, le président de la République de Chypre, Nicos Anastasiades, apprend par surprise la présence de Mustafa Akinci, président de la République autoproclamée de Chypre du Nord (et reconnue seulement par la Turquie). Ce dernier est non seulement invité au dîner des chefs d’État prévu le même soir. Mais il poste lundi après-midi sur Twitter une photo de lui-même avec le secrétaire général de l’ONU. Anastasiades annonce le report sine die des négociations sur l’avenir de Chypre.

Mercredi 8 juin 2016, les dirigeants chypriotes, réunis pour relancer les négociations en vue d'une possible réunification de l'île, s'engagent à intensifier les discussions en organisant deux rencontres par semaine.

Jeudi 16 juin 2016, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, s'expriment conjointement pour encourager les parties à trouver un accord d'ici la fin de l'année. « C'est le moment de mettre une fin à ce problème » assure le président de la Commission.

Jeudi 30 juin 2016, la Haute représentante de l'UE rappelle à la Turquie « l'importance cruciale » des pourparlers chypriotes. Lire : Un nouveau chapitre de négociation s’ouvre avec la Turquie… mais

Samedi 3 septembre 2016, le ministre chypriote des Affaires étrangères, Ioannis Kasoulidis, dans une interview au journal Al-Awsat, assure que « il y a un accord sur 95 ou 98% du problème ». Seules deux questions sont encore à régler : « les questions territoriales et de sécurité ». Selon lui, le président chypriote Nicos Anastasiades et le dirigeant chypriote turc Mustafa Akinci « espèrent parvenir à une solution cette année ».

Mercredi 14 septembre 2016, une nouvelle réunion est organisée entre le président chypriote Nicos Anastasiades et le dirigeant chypriote turc Mustafa Akinci.

Dimanche 25 septembre 2016, à New York, les dirigeants se réunissent, avec le secrétaire général de l'ONU. « Conscients des défis, les deux leaders sont engagés à poursuivre et intensifier leurs efforts (...) dans les mois à venir, avec pour objectif la conclusion d'un accord (...) complet en 2016 » résume Espen Barth Eide.

Vendredi 28 octobre 2016, la chef de la diplomatie européenne est à Nicosie (capitale chypriote), pour exprimer le soutien de l'Union européenne au processus de négociation « qui entre dans une phase cruciale ». Un règlement à Chypre « changerait la donne non seulement pour tous les Chypriotes (...), mais aussi pour tout le sud-est de la Méditerranée et le Moyen-Orient ». Elle espère « un accord sur le règlement global avant la fin de l'année », résume-t-elle dans un communiqué

Entre le 7 et 11 novembre 2016, des pourparlers sont organisés en Suisse.

... brisé en novembre 

Les 20 et 21 novembre 2016, sous l’égide de l’ONU, les deux parties se réunissent au Mont Pèlerin (Suisse). Nouvel échec. « Le nombre de réfugiés et la libération de la ville de Morphou sont les causes de l’impasse » entre les deux parties. Plus globalement, le dessaccord est « sur les critères d'ajustement territorial », a expliqué le représentant spécial de l'ONU, Espen Barth Eide. Télécharger le communiqué

En décembre 2016, Grèce et Turquie interviennent pour tenter d'éviter la crise. Pour la première fois, la Grèce va jouer un rôle décisif. Alexis Tsipras, le Premier ministre grec, a exigé de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, le president turc, avant que les dirigeants chypriotes puissent acter une solution en Suisse.

Mercredi 21 décembre 2016, le gouvernement chypriote annonce que le géant pétrolier américain ExxonMobil associé à Qatar Petroleum ainsi que les groupes français Total et italien Eni sont retenus par Chypre pour l'exploration de gaz au large de l'île.

Mercredi 28 décembre 2016, le dirigeant de République turque de Chypre du Nord (RTCN, autoproclamée), Mustafa Akinci, annonce un possible référendum sur la question chypriote pour l'été 2017. « Si tout se passe bien et qu'il n'y a pas d'accident de parcours, un référendum pourrait se tenir à l'été 2017. »

Nouvelle tentative en 2017, nouvel échec

Lundi 9 janvier 2017, Espen Barth Eide, l’émissaire des Nations unies pour Chypre, réunit le président de la République de Chypre, Nikos Anastàsiadis et le dirigeant turc chypriote, Mustafa Akinci, pour ce qui devrait être le dernier round de négociations en vue de la réunification de l’île et la création d’un État fédéral. Lire : Le dernier round de la négociation chypriote ? Quelques points épineux encore à régler

Jeudi 12 janvier 2017, une nouvelle conférence diplomatique à haut niveau, en présence du secrétaire général de l'ONU, des dirigeants britannique, turc, chypriote et de l'Union européenne, échoue. Les points « les plus difficiles » — gouvernance du futur État, les propriétés spoliées et le découpage territorial — n'ont pas encore été totalement réglés, un accord général existe. En fait, c'est la question de la sécurité des deux entités qui pose véritablement problème. Lire : Les négociations sur la réunification de Chypre échouent. Le problème de la présence turque dans l’île

Lundi 23 janvier 2017,  après une nouvelle réunion, l'envoyé spécial de l'Onu pour Chypre, Espen Barth Eiden reconnait « qu'il reste des questions clés difficiles à résoudre », notamment « les questions relatives aux garanties de sécurité » qui sont encore « loin d'être réglées ». « L'une des communautés considère la présence des troupes turques comme faisant partie d'une solution alors que l'autre la voit comme faisant partie du problème. » (déclaration)

Jeudi 26 janvier 2017, le Conseil de sécurité de l'ONU adopte à l'unanimité la résolution 2338 prorogeant le mandat de la Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix dans l'île (UNFICYP) jusqu'au 31 juillet 2017. L'ONU demande à la « partie chypriote turque et aux forces turques de rétablir à Strovilia le statu quo militaire antérieur au 30 juin 2000 », et aux deux parties de « redoubler d'efforts pour faire aboutir leurs négociations sur la réunification de Chypre ». Chypre n'a pas besoin de « garants des pays tiers » affirme le président chypriote Nicos Anastasiades,  devant l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, faisant référence à la Turquie, la Grèce et le Royaume-Uni. « C'est quelque chose de dépassé. Et maintenir [ce système] ne fait que blesser le pays car c'est contraire au droit international ». C'est également ce qui empêche de trouver une solution à la division de l'île, selon le Chypriote. 

Le 11 avril 2017, les dirigeants chypriotes grec et turc se réunissent pour la première fois depuis l'échec de janvier. Une décision annoncée par l'envoyé spécial de l'ONU, Espen Barth Eide, mardi 4 avril, après une rencontre à Bruxelles entre le dirigeant chypriote turc Mustafa Akinciet le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres.

Dimanche 4 juin 2017, la reprise des négociations sur la réunification de l'île est annoncée par le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, après avoir rencontré à New York les dirigeants chypriotes. « Tous ont convenu que le chapitre sur la sécurité et les garanties revêt une importance vitale pour les deux communautés. » (communiqué)

Mardi 27 juin 2017, ouverture d'un nouveau cycle de négociations à Crans Montana (Suisse). Les vice-présidents de la Commission européenne, Federica Mogherini et Frans Timmermans, participent au diner d'ouverture. (communiqué)

Vendredi 7 juillet 2017, le round de négociations organisé à Crans Montana (Suisse) se termine sans accord. Une équipe de la Commission européenne participe, en tant qu'observateur, afin d'apporter l'expertise européenne.

Lundi 14 août 2017, l'envoyé spécial de l'ONU, Espen Barth Eide, quitte ses fonctions, retournant en Norvège pour participer aux élections législatives.

(Leonor Hubaut)

Lire aussi :

(1) Les deux derniers conflits résolus l'ont été en Irlande du Nord, avec l'accord de paix signé notamment avec l'IRA et d'autres factions armées, et en Espagne avec l'ETA). Hors de l'Union européenne, il reste quatre conflits sur le continent concernant tous d'ex-républiques d'URSS. Deux sont toujours actifs : à l'Est de Ukraine et entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie dans le Nagorno-Karabakh. Et deux sont gelés : en Transnistrie (Moldavie) et en Abkhazie et Ossétie du Sud (Géorgie).