Les États-Unis déclenchent une opération de lobbying pour miner le Fonds européen de défense (V2)

Les États-Unis déclenchent une opération de lobbying pour miner le Fonds européen de défense (V2)

(B2 - exclusif) Les Américains ont déployé une campagne de lobbying, discrète mais très offensive, dans toutes les directions institutionnelles : les eurodéputés, la Commission européenne, les États membres... Cible visée : le Fonds européen de défense

La mission US auprès de l'UE à Bruxelles (crédit : USEU)

La manœuvre peut sembler tardive. Elle est plus subtile que les précédentes. Les Américains ne contestent plus ouvertement et publiquement les efforts européens, la mise en place de la Coopération structurée permanente (PESCO) ou l'existence même du Fonds européen de défense. Bien avertis du tempo européen, ils ciblent les différents acteurs de la négociation, espérant insérer différents amendements, retarder l'adoption, voire torpiller totalement l'initiative.

Déjeuner, rencontres discrètes ou moins discrètes

Un déjeuner a ainsi été organisé sur invitation de l'ambassadeur US auprès de l'UE, Gordon B. Sondland, ce mercredi (20 février) à l'intention de plusieurs eurodéputés (1) :. Un responsable du Pentagone est venu délivrer un message à la Commission européenne. D'autres missi dominici, parfois de haut niveau, ont été envoyés pour faire pression sur plusieurs États membres, en général les plus euro-atlantiques, voire simplement pour être présents dans des enceintes parfois plus confidentielles (2). A chaque fois, le même discours a été servi, que nous avons pu reconstituer, avec quelques variantes.

Le message : attention à ce que vous faites !

La première série d'avertissements visait à éveiller l'attention et à retarder toute décision : faites bien attention à cette initiative, étudiez soigneusement les conséquences de ce que vous êtes en train de réaliser. La seconde série d'avertissements portait sur l'aspect technologique : ne prenez pas le risque de rater une évolution technologique et de ne plus être interopérables demain. La troisième série d'avertissements était plutôt d'ordre économique : il y a un risque de duplication, de gaspillage d'argent. De façon concrète, les Américains agitent un argument notable : ces investissements pourraient ne pas être décomptés de l'engagement de dépenser 2% pour la défense européenne. Enfin ils préviennent de risques plus politiques, évoquant celui de découplage et de mise en danger des Européens. Si ces arguments ne suffisent pas, la menace peut devenir plus directe : « Vous devrez vous expliquer avec Washington » est-il indiqué en substance.

Une série de rendez-vous à la Maison Blanche

Plusieurs dirigeants (polonais, autrichiens, tchèques, belges) ont également été reçus, ou vont être reçus, à Washington, au Pentagone (3), voire directement par Donald Trump (4). Des États d'importance moyenne mais qui pourraient être sensibles pour différentes raisons (euro-atlantisme, politique de neutralité active, industrie nationale) aux sirènes américaines. Ces rendez-vous visent à convaincre certains dirigeants de la politique US fondée sur l'Iran, Huawei ou North Stream 2, mais pas uniquement, les questions de défense pourraient être abordées, par 'inadvertance'.

Objectif visé : l'autonomie stratégique des Européens

L'enjeu ici n'est pas tant l'existence du Fonds européen de défense, mais certains de ses aspects qui gênent particulièrement les Américains : tout d'abord, l'ouverture réduite du Fonds aux entreprises de pays associés (donc les États-Unis), et surtout l'obligation pour les entreprises participantes de refuser toute disposition visant à limiter l'usage des produits recherchés, en matière de propriété intellectuelle, par une législation extérieure. Une disposition qui limite les effets de la législation américaine de limitation d'exportation des technologies (ITAR), et un des éléments les plus concrets de l'autonomie stratégique européenne.

La tactique : retarder la décision européenne

L'autre enjeu des Américains est de retarder au maximum l'adoption du texte. Ce qui leur laissera davantage de temps pour mener leur lobbying, voire de miner toute création du FEDef. Bien informés de la mécanique du renouvellement des institutions européennes, ils savent que la fenêtre des prochaines semaines est cruciale pour l'adoption de la réglementation nécessaire. Tout retard dans l'adoption du compromis sur le FEDef entraînerait le report de son adoption d'au moins six mois, voire d'une année — le temps que les différentes institutions (Parlement, Commission...) se mettent en place. A la faveur d'un changement de majorité ou de contexte international, cela pourrait entraîner sinon la complète remise en cause du FEDef, du moins son amoindrissement.

Un lobbying direct plutôt que par le biais de l'OTAN

Cette campagne n'est pas nouvelle en soi (5), mais elle révèle un changement de tactique. Dans un premier temps, les Américains avaient préféré utiliser leur canal habituel, via les structures de l'OTAN ou quelques contacts avec les États membres, voire en tançant directement les Européens (6). Ces actions n'ont pas atteint l'effet escompté. Les structures de l'OTAN, intéressées en soi par la création du Fonds européen de défense — qui permet (entre autres) de financer certains projets déjà engagés par des pays membres au niveau de l'Alliance atlantique —, ont réagi plutôt mollement aux arguments américains. Trop mollement même, au goût des Américains. Le départ de Jim Mattis de son poste de chef du Pentagone, fin décembre à Washington, a coïncidé avec le déploiement d'un lobbying, plus offensif, considéré comme « plus agressif » du côté européen, mais assez désordonné.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le déjeuner était à l'origine prévu lundi (18 février) avec présence de l'ambassadeur. Il a été ensuite reporté au mercredi. L'ambassadeur américain n'étant pas lui-même présent, insiste un diplomate américain contacté par B2.
  2. C'était ainsi le cas lors du dernier déjeuner du Kangaroo group — groupe informel monté par Karl von Wogau, ancien président de la sous-commission Défense et sécurité (SEDE) du Parlement européen — consacré à l'armée européenne. Dans l'assistance, on trouvait un des attachés de défense de l'ambassade US à Bruxelles et un ancien lobbyiste d'une industrie américaine, là pour écouter et échanger.
  3. Les contacts sont très réguliers avec le ministre polonais de la Défense Mariusz Błaszczak qui négocie l'implantation d'une base US en Pologne, un objectif stratégique pour le gouvernement polonais du PiS. Le ministre belge des Affaires étrangères et de la Défense, Didier Reynders, était les 21 et 22 février à Washington avec son homologue Patrick Shahanan, pour évoquer les « liens transatlantiques ». Des discussions ont eu lieu avec le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et le Secrétaire d'Etat Mike Pompeo, sur d'autres sujets.
  4. Successivement le Chancelier autrichien Sebastian Kurz puis le Premier ministre tchèque Andrej Babiš ont été invités à une rencontre avec Donald Trump à la Maison blanche, le premier le 20 février, le second le 7 mars prochain.
  5. Les plus anciens se rappelleront le lobbying intensif engagé par les États-Unis contre Galileo, les arguments n'ont pas en soi changé. Lire notamment : Galileo : un torpillage made in Usa
  6. Lire aussi : Les USA tancent l’Europe. Quand le cow-boy tire son flingue, faut-il avoir peur ?

Mis à jour - sur l'absence de l'ambassadeur US à la réunion, sur les invitations à la Maison blanche