N°73. L’Union européenne face à l’ouverture démocratique au Soudan (v2)

N°73. L’Union européenne face à l’ouverture démocratique au Soudan (v2)

(B2) Le mouvement de contestation du régime de Omar el-Béchir démarre en 2018 pour protester contre les conditions de vie, jugées trop chères. Mais c'est l'essence même du régime autoritaire qui est en cause. L'Union européenne soutient très vite cette ouverture timide démocratique dans un État stratégique pour l'Europe entre l'Afrique maghrébine et l'Afrique noire, sur les routes migratoires

NB : Tous les évènements relatifs au processus de paix et Soudan du Sud se trouvent dans le dossier N°49. L’UE face à l’indépendance du Soudan du Sud

Les préliminaires

Vendredi 6 octobre 2017, l'administration américaine de Donald Trump confirme la levée de l'embargo commercial sur le Soudan, décidée par son prédécesseur Barack Obama, en janvier précédent. Décision effective le 12 octobre suivant.

Du 17 au 19 décembre 2017, une délégation de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen conduite par le Roumain Cristian Dan Preda se rend au Soudan rencontrant plusieurs responsables du régime et de l'opposition. Une première qui s'inscrit dans la volonté du gouvernement soudanais de renouer le dialogue avec la communauté internationale.

Le manifestations de la 'faim'

Lundi 7 janvier 2018, des manifestations sporadiques éclatent dans plusieurs villes du pays suite à la hausse des prix des denrées alimentaires et des médicaments. Au moins 140 membres de l’opposition sont arrêtés par la suite selon les sources européennes.

Jeudi 11 janvier 2018, une déclaration commune des chefs de mission des ambassades de l’UE affirme « suivre attentivement » l'évolution de la situation.

Vendredi 1er février 2018, le Service national du renseignement et de la sécurité arrête Salih Mahmoud Osman, avocat spécialisé dans les questions de droits de l’homme et lauréat du prix Sakharov 2007, dans son cabinet. Il est transféré à la prison de Dabak, à 20 kilomètres au nord de Khartoum. Le chef de la délégation de l’Union européenne au Soudan envoie une note de protestation au ministère soudanais des affaires étrangères.

Mi-février 2018, le gouvernement soudanais annonce la libération de 80 détenus.

Jeudi 15 mars 2018. Le Parlement européen adopte une résolution sur la détention de plusieurs opposants et défenseurs des droits de l'Homme, dont Salih Mahmoud Osman.

Mardi 24 avril 2018, un expert indépendant de l'ONU sur les droits de l'Homme attire l'attention des autorités sur la situation de plusieurs dizaines d'hommes et femmes détenus en vertu de lois d'exception.

Vendredi 10 août 2018 le Parti du Congrès national décide de soutenir Béchir pour un nouveau mandat en 2020. Le dirigeant soudanais est au pouvoir de façon continue depuis le coup d'état de 1989. Ce en dépit de la constitution qui limite la Présidence à deux mandats, rappelle Middle east eye.

Lundi 19 novembre 2018. Les ministres des Affaires étrangères de l'UE offrent leur soutien au gouvernement du Soudan pour mettre en œuvre des réformes internes. L'objectif est d'aider à la stabilisation du pays, au moment où la région entre dans une phase de pacification. Lire : Soutenir le Soudan. Oui, mais pas sans conditions

Vendredi 23 novembre 2018. À l'issue d'une rencontre avec le ministre des Affaires étrangères soudanais, El-Dirdeiry Mohamed Ahmed, la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini indique « que l'UE (est) prête à engager un dialogue et une coopération avec le Soudan en vue de poursuivre les réformes politiques et économiques internes ainsi que sa contribution à la paix et à la sécurité dans la région ». (communiqué)

Le 'printemps' soudanais

Mercredi 19 décembre 2018, après l'annonce (mardi) par le gouvernement soudanais de plusieurs mesures d'austérité, dont le triplement du prix du pain, de nombreuses manifestations parcourent le pays de Atbara ou Dongola (nord), à Port-Soudan (est) et la capitale Khartoum. Ce mouvement se distingue des précédents par son caractère national et unitaire, indique Giovanna Lelli dans le Monde diplomatique. Elles sont violemment réprimées par les forces de l'ordre.

Lundi 24 décembre 2018. Face aux manifestations au Soudan, l'UE appelle les autorités à « faire preuve de retenue et d'agir dans le respect de la loi ». (communiqué)

Vendredi 11 janvier 2019. Après la répression de manifestations, le service diplomatique européen (SEAE) demande la libération de « tous les journalistes, membres de l'opposition, défenseurs des droits humains et autres manifestants arrêtés arbitrairement », et « une enquête approfondie sur les récents décès et abus ». Dans un communiqué, il prévient le gouvernement : « les actions à cet égard auront un impact sur notre engagement bilatéral par étapes ».

Jeudi 17 janvier 2019. Le Parlement européen adopte une résolution d'actualité pour condamner la répression au Soudan et demander la libération des opposants dont celle du prix Sakharov 2017, Salih Mahmoud Osman.

Samedi 23 février 2019, le président Omar el-Béchir révoque le gouvernement de Moutaz Moussa Abdallah, instaure l'état d'urgence pour une durée de un an (ramené à une durée de six mois par le Parlement soudanais le 12 mars). Le couvre-feu est établi après 23 heures.

Jeudi 28 février 2019. La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini s'alarme, dans une déclaration prononcée au nom des 28, de « l'état d'urgence » et du « rôle accru de l'armée dans la gouvernance du pays » qui « restreignent encore davantage les libertés fondamentales et compromettent l'offre qui a été faite récemment d'instaurer un nouveau dialogue politique ».

Samedi 6 avril 2019, une foule dense réclame le départ du président Omar el-Béchir, appelant l'armée à se joindre à eux.

Dimanche 7 avril 2019. L'Union européenne, par la voix du porte-parole de la Haute représentante Federica Mogherini, appelle le gouvernement soudanais à répondre à « l’appel au changement » de la population. Le gouvernement doit s'engager « dès maintenant » dans un « processus crédible, légitime et inclusif [pour] mener à bien les réformes essentielles ». « Les manifestations pacifiques devraient être autorisées. Les forces de sécurité ne doivent pas utiliser des gaz lacrymogènes et des balles réelles contre des manifestants pacifiques. Les prisonniers politiques devraient être libérés. » (communiqué)

Le départ de Omar el-Béchir

Jeudi 11 avril 2019, l'armée destitue le président soudanais Omar el-Béchir. Un Conseil militaire de transition est mis en place dirigé par le ministre de la Défense et ancien chef des services de renseignement, le général Ahmed Awad Ibn Auf. La peur d’une nouvelle Libye préoccupe les partenaires d’Omar el-Béchir, analyse la chercheuse de l'Irsem Anne-Laure Mahé pour B2.

Jeudi 11 avril 2019. L'Union européenne réaffirme son soutien aux manifestations. « Seul un processus politique crédible et inclusif peut répondre aux aspirations du peuple soudanais et mener aux réformes politiques et économiques dont le pays a besoin » affirme la Haute représentante de l'UE dans un communiqué

Samedi 13 avril 2019, le chef du service national de sécurité et de renseignement (NISS) Salah Gosh, démissionne. Le lendemain le conseil militaire de transition saisit les avoirs du parti du Congrès national, le parti au pouvoir. Le 16 avril, il ordonne l’emprisonnement de l'ancien président Omar el-Béchir.

Mardi 16 avril 2019. La Haute représentante de l'UE apporte, lors d'un débat d'actualité au Parlement européen, le « plein soutien » de l'UE à la décision, de l’Union africaine de suspendre le Soudan de cette organisation si l’armée ne quitte pas le pouvoir d’ici 15 jours pour le transmettre à une autorité civile. (discours)

Mercredi 17 avril 2019. L'Union européenne appelle à un « transfert rapide et sans heurt à un organe civil de transition doté d'un pouvoir de décision plein et entier » pour « déboucher sur les indispensables réformes politiques et économiques ». Dans leur déclaration, les Européens se disent disposés « à nouer le dialogue avec un organe civil de transition sans exclusive, dès lors qu'il aura été mis en place ».

Lundi 13 mai 2019, Après de nombreuses tractations, un accord est trouvé entre les militaires et les représentants civils pour une transition de trois ans. Le sit-in permanent des opposants devant le QG de l’armée à Khartoum est l'objet de tirs par « des inconnus ». Au moins six personnes – un officier et cinq civils – sont tuées selon l'AFP.

Mercredi 15 mai 2019. « L'Union européenne soutient la déclaration faite par le président de la Commission de l'Union africaine sur le rôle de (l'UA) dans la progression du processus de transition politique » indique la porte-parole du SEAE. Elle appelle toutes les parties à la « retenue » pour éviter toute nouvelle violence. (communiqué)

Lundi 20 mai 2019, les pourparlers entre les parties sur la composition de l'instance de transition sont suspendus.

Jeudi 30 mai 2019. Le Conseil de sécurité de l'ONU prolonge jusqu’au 31 mai 2020 les sanctions contre le Soudan, avec la résolution 2471

Lundi 3 juin 2019, violente dispersion du sit-in à Khartoum. Les violences durent quatre jours, faisant de nombreux morts et blessés, dont plusieurs par balles réelles.

Lundi 3 juin 2019. L'Union européenne appelle « le Conseil militaire de transition (à respecter) le droit des peuples à exprimer leurs préoccupations de manière pacifique, sans aucune menace ni recours à la violence », suite aux violences perpétrées contre des manifestations pacifiques (ayant provoqué la mort d'une trentaine de personnes), selon un communiqué.

Jeudi 6 juin 2019. Le conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (UA) décide de suspendre le Soudan des activités de l'organisation pour trois mois. Cela pose « des critères clairs pour le rétablissement d'un processus politique pacifique et crédible afin de répondre aux aspirations légitimes du peuple soudanais » se réjouit le service diplomatique européen dans un communiqué. L’Union européenne demande « la cessation immédiate de la violence et une enquête crédible sur les événements criminels des derniers jours», ainsi que la reprise des négociations avec les 'forces pour la liberté' pour la mise en place d'une autorité de transition dirigée par des civils, indique la porte-parole du SEAE.

Vendredi 7 juin 2019, le Conseil militaire de transition et l'Alliance pour la liberté et le changement (ALC) acceptent de reprendre les négociations, sur médiation éthiopienne.

Mercredi 12 juin 2019, un groupe d'experts de l'ONU demande une enquête internationale sur les violences commises au Soudan contre des « manifestants pacifiques ». Selon l'opposition, la répression de juin a fait 118 morts (61 selon les autorités, dont 49 par balles réelles) et plus de 500 blessés.

Dimanche 16 juin 2019, l'ex-président Omar el-Béchir est déféré au parquet en charge des affaires de corruption à Khartoum.

Lundi 17 juin 2019, seule une transition « ordonnée, pacifique et menée » par des civils peut répondre aux aspirations soudanaises, rappellent solennellement les ministres des Affaires étrangères de l'UE, demandant une investigation « indépendante et transparente » sur les violences. Lire : Soudan : les Européens soutiennent un gouvernement civil et une enquête sur les violences

Jeudi 27 juin 2019, l'Alliance pour la liberté et le changement annonce avoir reçu un nouveau projet d'accord des médiateurs de l'Ethiopie et de l'Union africaine (UA). Les généraux se disent prêts à négocier.

Vendredi 5 juillet 2019, un accord pour une transition politique entre le Conseil militaire de transition et les Forces pour la liberté et le changement au Soudan, est annoncé par l'UA. Le gouvernement de transition sera dirigé par des civils pour trois ans. Une « avancée décisive » commentent les Européens.

Mardi 9 juillet 2019, le ministre finlandais des Affaires étrangères, Pekka Haavisto, reçoit un mandat de la Haute représentante de l'UE de voir comment « la communauté internationale peut accompagner le Soudan dans sa transition », indique un communiqué.

Jeudi 11 juillet 2019, accompagné d'Alexander Rondos, l'envoyé spécial de l'UE pour l'Afrique de l'Est, Pekka Haavisto se rend au Soudan, après Addis Abeba (Éthiopie) le 10 juillet, et avant l'Égypte, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite du 16 au 18 juillet.

Jeudi 11 juillet 2019, une tentative de coup d'État a été déjouée, affirme un représentant du Conseil militaire.

Lundi 15 juillet 2019, les ministres des Affaires étrangères de l'UE, après avoir écouté le rapport de leur envoyé spécial, réaffirment leur volonté de soutenir cette transition. Lire : Soudan : nous soutenons une transition pacifique (Pekka Haavisto)

Samedi 3 août 2019, un accord global sur la transition est conclu entre les militaires et les civils et paraphé le lendemain (dimanche). La transition sera encadrée par trois autorités : un 'Conseil souverain', comptant de façon quasi-paritaire cinq militaires et six civils ; un conseil des ministres dirigé par un Premier ministre nommé par les civils ; un nouveau Parlement mis en place 90 jours après la signature de l'accord.

Dimanche 4 août 2019, cet accord est salué par la porte-parole du service diplomatique européen (SEAE) comme « un moment historique », rendu possible par « la détermination et le sens des responsabilités des deux parties ».

Jeudi 15 août 2019, un haut fonctionnaire international, Abdalla Hamdok, est choisi comme nouveau Premier ministre par les représentants de l'Alliance pour la liberté et le changement. Hamdok était jusqu'à peu vice-secrétaire de la commission économique pour l'Afrique à l'ONU).

Samedi 17 août 2019, le Conseil militaire de transition (Mohamed Hamdan Daglo) et l'Alliance pour la Liberté et le Changement (Ahmed al-Rabie) signent formellement la 'déclaration constitutionnelle' finalisant l'accord de transfert du pouvoir aux civils. Cet accord ouvre la voie à une transition démocratique au Soudan.  « Un jour historique pour le Soudan » se réjouit le commissaire européen à la Coopération internationale, Neven Mimica. « C'est une unique opportunité pour satisfaire les aspirations du peuple soudanais. »

Mardi 20 août 2019, l'économiste Abdalla Hamdok est officiellement nommé Premier ministre. Au cours de la période de transition de 39 mois, il dirigera un gouvernement composé en grande partie de civils ; seuls les ministres de l'intérieur et de la défense sont des militaires.

Jeudi 5 septembre 2019, Abdalla Hamdok présente son gouvernement : 14 hommes et 4 femmes. Asma Abdallah, née en 1946 et ancienne ambassadrice avant le coup d'État est nommée ministres des Affaires étrangères. Le général Jamal Omar, membre du Conseil militaire de transition, est nommé ministre à la Défense et El-Trafi Idris Dafallah, un officier supérieur de police, est nommé ministre de l'Intérieur. Le gouvernement devra gérer les affaires courantes indique la BBC.

Vendredi 6 septembre 2019, l'Union africaine annonce la levée de la suspension de participation du Soudan à ses activités, à présent que celui-ci a un gouvernement civil.

Jeudi 12 septembre 2019, première manifestation depuis la signature des accords selon Le Figaro. Des milliers défilent dans la capitale pour demander justice pour ceux qui ont été tués dans la répression de Béchir depuis décembre 2018.

Mardi 17 septembre 2019, le ministre français des Affaires étrangères, J-Y. Le Drian, est en visite au Soudan. Première par un haute diplomate français depuis plus d'une décennie selon France 24. Il annonce que la France fera pression pour que les États-Unis retirent le pays de leur liste noire des États soutenant le terrorisme.

Le 27 septembre 2019, le Soudan ferme ses frontières avec la Libye et le Centrafrique pour des raisons de sécurité.

Le 30 septembre 2019, le premier championnat féminin de football de l'histoire du Soudan débute avec un match au stade de Khartoum, chaleureusement applaudi par les supporters, mais aussi par des diplomates selon l'AFP relayé par France-info.

Lundi 21 octobre 2019, des milliers de manifestants sont dans les rues de plusieurs villes du pays pour demander la dissolution du parti (le NCP) de l'ancien président, Omar el-Béchir.

Lundi 11 novembre 2019, le Premier ministre Abdalla Hamdok est l'invité d'honneur de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'UE au déjeuner, selon les informations de B2 (À l'agenda du Conseil des Affaires étrangères 11 novembre 2019)

... À suivre

(LH & NGV)

Mis à jour le 8 novembre 2019.