N°76. La mise en place d’une zone de sécurité turque dans le Nord-Est de la Syrie. Un changement de donne dans le conflit syrien

N°76. La mise en place d’une zone de sécurité turque dans le Nord-Est de la Syrie. Un changement de donne dans le conflit syrien

(B2) La Turquie déclenche début octobre 2019 une offensive significative dans le nord-est de la Syrie, zone où sont présentes de façon active les forces kurdes, proches du PKK

Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, devant l'ONU montrant son projet de zone sûre le 24 septembre 2019 (crédit : ONU)

Deux revendications principales turque et de l'opposition syrienne

La question de la zone de sécurité internationale au nord de la Syrie, près de la frontière turque, n'est pas nouvelle. C'est une revendication ancienne des Turcs dès le début du conflit. Ils l'estiment nécessaire à la fois pour sécuriser la zone et maintenir les déplacés en Syrie. Dès juin 2011, selon la presse turque, alors que la guerre civile n'est encore qu'une hypothèse, Ankara envisage de créer une zone tampon militarisée en territoire syrien. Débordée par l'afflux de réfugiés, en 2012, Ankara multiplie les appels à la création de ces zones disant espérer que le Conseil de sécurité de l'ONU « agirait » pour héberger les réfugiés « dans des camps » en Syrie. Au fil du conflit, cette zone de sécurité devient à visée plus stratégique pour les Turcs : il s'agit de ne pas laisser les forces kurdes, proches du PKK honni en Turquie, développer une force militaire et une autonomie politique.

Une zone tampon à visée humanitaire est aussi très tôt évoquée dans le conflit. Elle est réclamée notamment par l'opposition syrienne (CNS) à son congrès de Tunis en décembre 2011 et poussée par certaines organisations humanitaires. Début 2012, l’opposition syrienne appelle à la création d’une “Zone de sécurité” en Syrie. Mais la proposition est rejetée par les Européens. La commissaire européenne chargée de l'Aide humanitaire, Kristalina Georgieva, est très claire sur ce point lors d'une audition au Parlement européen en novembre 2012 : Les opérations alternatives d’aide en Syrie sont peu efficaces et dangereuses (Kristalina Georgieva).

Le 17 février 2016, le vice-Premier ministre turc Yalçin Akdoğan relance ainsi ce projet d'une « zone de sécurité ». « Nous voulons instaurer une zone de sécurité à 10 km à l'intérieur de la Syrie qui inclut Azaz », déclare-t-il à la chaîne de télévision A-Haber relayé par l'AFP. « Nous voulons une intervention au sol. S’il y a un consensus, la Turquie en fera partie. Sans intervention au sol, il est impossible d’arrêter cette guerre », précise un officiel turc.

Les préparatifs en 2019

Mi-janvier 2019, au lendemain d’un entretien téléphonique avec son homologue américain Donald Trump, le président turc Recep Tayyip Erdoğan se dit favorable à la mise en place d’une « zone de sécurité » sous son contrôle dans le nord de la Syrie. Le président Donald Trump tweete qu’il souhaite créer une « 'safe zone' de 20 miles » (environ 30 kilomètres).

Mercredi 7 août 2019, les responsables militaires turcs et américains décident de créer une zone de sécurité dans le nord de la Syrie, avec l'établissement d’un centre d'opérations conjoint et de patrouilles conjointes.

Mercredi 28 août 2019. « Nous n'autoriserons aucun retard. (...) Il faut que le processus progresse rapidement », s'impatiente le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Propos tenus à des journalistes turcs dans l'avion le ramenant de Moscou selon l'AFP.

Le 24 septembre 2019, le président turc Recep Tayyip Erdoğan évoque devant l'Assemblée générale des Nations Unies, un plan pour l’établissement « d'un corridor de paix d’une profondeur de 30 kilomètres et d’une longueur de 480 kilomètres » dans le nord-est de la Syrie, où il souhaite « permettre l’installation de 2 millions de Syriens avec l’appui de la communauté internationale ».

L'offensive turque et la création manu militari de la zone de sécurité turque

Dimanche 6 octobre 2019, sans vraiment avertir ses alliés, le président américain Donald Trump donne le feu vert à une intervention turque dans le nord de la Syrie après un entretien téléphonique avec son homologue Recep Tayyip Erdoğan. Les forces armées américaines « ne soutiendront ni ne participeront à l'opération [et] ne seront plus dans les environs immédiats ». « La Turquie sera désormais responsable de tous les combattants de l' "État islamique" capturés dans la zone », annonce-t-il. Lire : Stupeur chez les Européens après l'annonce de Donald Trump de retrait américain du Nord-Syrie au profit des Turcs.

Lundi 7 octobre 2019, Donald Trump lance une nouvelle série de tweets justifiant sa décision. « Les États-Unis étaient supposés être en Syrie pour 30 jours, et cela était il y a plusieurs années. Nous sommes restés et nous nous sommes enfoncés de plus en plus dans des batailles sans but précis. [...] Il est temps pour nous de sortir de ces guerres sans-fin ridicules, beaucoup d'entre elles tribales, et de ramener nos soldats à la maison. »

Mercredi 9 octobre 2019, l'armée turque franchit la frontière. L'opération 'Source de Paix' (Peace Spring) démarre. Objectif affiché : débarrasser des terroristes du YPG/PKK et de Daech, et créer une zone sécurisée pour favoriser le retour des réfugiés syriens dans leur pays.

— La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, appelle « la Turquie à mettre fin à cette action militaire unilatérale ». Lire : L’Union européenne appelle la Turquie à mettre fin à son intervention en Syrie. L’OTAN bafouille. Donald Trump s’embrouille.

Vendredi 11 octobre 2019, les États-Unis signalent leur intention de prendre des actions en réponse à l'offensive militaire turque.

Samedi 12 octobre 2019, la France et l'Allemagne décident de ne plus octroyer de nouvelles licences d'exportation d'armes vers la Turquie. Lire : La plupart des pays européens suspendent l’exportation des armes vers la Turquie, mais avec de singulières nuances et Armes européennes vers la Turquie : qui exporte quoi ?

♦ Lundi 14 octobre 2019, les ministres des Affaires étrangères de l'UE, après moult discussions, condamnent fermement l'offensive turque en Syrie et décident de limiter l'exportation des armes vers la Turquie. Lire : Les 28 tombent d’accord pour sanctionner la Turquie pour deux motifs. Le Royaume-Uni résiste.

— Le ministre américain de la Défense ordonne le « retrait délibéré » du personnel militaire américain présent dans le nord-est de la Syrie. Le président Donald Trump ordonne des sanctions contre le ministère et le ministre turc de la Défense. Lire : Les USA mettent à l’index le ministère de la Défense turc. Les Alliés de l’OTAN mis en demeure de prendre des sanctions plus dures.

Mercredi 16 octobre 2019, la Turquie informe ses homologues de l'OTAN des évolutions de son offensive en Syrie.

— Réunis sur la question de la limitation de l'exportation des armes, mercredi (16 octobre), les experts 'exportation des armes' des États membres (groupe COARM) « échangent » sur les mesures prises dans leur pays. Trois positions sont exprimées selon les informations de B2 : ceux qui n'ont rien fait encore, ceux qui ont limité toute licence d'exportation nouvelle et ceux qui ont limité uniquement les exportations destinés aux combats en Syrie.

Jeudi 17 octobre 2019, dépêché à Ankara, le vice-président américain Mike Pence obtient du président turc R.T. Erdoğan un cessez-le-feu de 120 heures (5 jours). La zone sécurisée au nord de la Syrie passe sous contrôle de l’armée turque. À la demande turque, les sanctions américaines qui frappent des officiels turcs seront levées à l'issue de ce délai.

— Les 28 Chefs d'État et de gouvernement réunis en sommet à Bruxelles sont unanimes. Lire : Le Conseil européen condamne l’offensive turque en Syrie, endosse la limitation des exportations d’armes. Sans plus (v2).

Vendredi 18 octobre 2019, le président français Emmanuel Macron ne mâche pas ses mots, devant la presse à la fin du sommet européen : « Ce qui s’est passé depuis plusieurs jours est une faute lourde de l’Occident et de l'OTAN dans la région. Cela affectera notre crédibilité dans la région. » Lire :  La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie (Emmanuel Macron)

Le secrétaire d'État US Mike Pompeo fait un stop à Bruxelles de retour de Turquie, essentiellement pour rendre compte aux ambassadeurs des pays membres de l'Alliance atlantique et au secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, des dernières évolutions de l'offensive turque en Syrie et du cessez-le-feu signé sous initiative américaine (discours).

Lundi 21 octobre 2019, dans une interview à la Deutsche Welle, la ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, indique vouloir proposer un plan pour « créer une zone de sécurité sous contrôle international en coopération avec la Turquie et la Russie » dans le nord-est de la Syrie.

— Une conférence téléphonique réunit les ministres des Affaires étrangères des principaux pays de la coalition anti-ISIS, y compris la Turquie.

♦ Mardi 22 octobre 2019, Russes et Turcs, concluent à Sotchi un accord prévoyant une zone de sécurité de 30 km tenue par les Turcs le long de leur frontière, le retrait de forces kurdes, la mise en place de patrouilles conjointes russo-turques, et de faciliter le retour volontaire et en sécurité des réfugiés. Le déploiement des Russes et Syriens (du régime de Bachar Al-Assad) le long de cette zone de sécurité est prévu. La Turquie annonce qu'elle ne reprendra pas son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie car ces dernières se sont retirées des zones frontalières. Les membres du Conseil de sécurité de l'ONU sont tenus informés. Lire : L’accord de Sotchi consolide la zone de sécurité turque et l’emprise russe en Syrie : le texte.

— Le commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, indique dans une lettre au vice-président américain Mike Pence avoir retiré « toutes les forces des YPG » (les Unités de protection du peuple), principale composante des FDS.

Mercredi 23 octobre 2019, Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre allemande de la Défense, présente devant le Bundestag sa proposition de zone de sécurité sans donner beaucoup de détails : Une zone de sécurité (Schutzzone) au nord de la Syrie. La proposition de AKK encore (très) floue/

— Plusieurs véhicules blindés arborant des drapeaux russes entrent à Kobané, ville frontalière syrienne avec la Turquie.

— Le Département d'État US lève toutes les sanctions frappant les dirigeants et ministères turcs, à l'issue du délai de 120 heures et juste avant la réunion des ministres de la défense de l'OTAN. Une condition posée par Ankara à son retrait. (décision)

Jeudi 24 octobre 2019, la question turque est le sujet principal de la réunion des ministres de la Défense de l'OTAN. Réunion prévue à l'origine pour préparer tranquillement le sommet de Londres de décembre, elle trouble le jeu : face à la crise turque, l’OTAN a perdu sa boussoleL’OTAN est-elle toujours une organisation politique ? Les pays membres affichent clairement leurs divergences, sans aboutir vraiment à une position commune, si ce ne sont des mots convenus : Discussion franche et ouverte à l’OTAN sur la Turquie sans solution, la blessure entre Alliés demeure.

— Réunis en session plénière à Strasbourg, les députés européens demandent des mesures supplémentaires contre la Turquie : le gel des avoirs et des interdictions de visas pour certains responsables turcs, la suspension de l’union douanière et des préférences commerciales sur les produits agricoles, ainsi que la mise à l'écart de la Turquie de certains fonds européens. Lire : Le Parlement européen vote pour un embargo et des mesures ciblées contre la Turquie.

Samedi 26 octobre 2019, près de 300 militaires russes déployés en Tchétchénie sont envoyés en renfort dans le nord-est de la Syrie. Ils doivent y « effectuer des opérations spéciales », précise le communiqué du ministère russe de la Défense, cité par Russia Today.

Dimanche 27 octobre 2019, le président américain Donald Trump annonce la mort du chef de l'organisation de l'état islamique, Abou Bakr al-Baghdadi. « Les forces d'opérations spéciales américaines ont effectué un raid nocturne dangereux et audacieux dans le nord-ouest de la Syrie pour accomplir cette mission » indique le communiqué de la Maison Blanche. « Ce raid impeccable n'aurait pu avoir lieu sans la reconnaissance et l'aide de certaines autres nations et peuples », citant « la Russie la Turquie la Syrie et de l'Irak, ainsi que les Kurdes syriens pour le soutien certain qu'ils ont pu nous apporter », comme « les grands professionnels du renseignement ».

Lundi 28 octobre 2019, sous pression de leurs alliés européens, les Américains convoquent une réunion extraordinaire de la Coalition contre Daech, à Washington, pour le 14 novembre.

Mardi 29 octobre 2019, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, annonce que le retrait des combattants kurdes de la zone des 30 km s'est « terminé plus tôt que prévu », précisant que les garde-frontières syriens et la police militaire russe sont présents sur place.

— Le président américain Donald Trump annonce sur twitter « que le rem­plaçant numéro 1 d’Abou Bakr Al­-Baghdadi a été tué ». Il s'agit de Abu Hassan al Muhajir, porte-parole de Daech depuis 2016.

Mercredi 30 octobre 2019, le Comité constitutionnel syrien se réunit pour la première fois à Genève. Première réunion en face à face des belligérants pour élaborer une nouvelle constitution syrienne. « Cette cérémonie était un signe d'espoir pour tous les Syriens qu'il serait possible d'ouvrir un nouveau chapitre pour la Syrie » indique l'envoyé spécial de l'ONU, Geir Pedersen, dans une déclaration, à l'issue de la clôture de la première séance de travail, le 1er novembre. Lire : La première réunion du comité constitutionnel syrien. Un (petit) espoir pour la paix

Vendredi 1er novembre 2019, les premières patrouilles conjointes turco-russes commencent dans un village de la région de Derbassiyé relatent la chaîne russe Russia Today et l'AFP.

Samedi 2 novembre 2019, « Nous renverrons les membres de Daech dans leur pays. Nous n'allons pas pouvoir les garder jusqu'à la fin des temps. Nous ne sommes pas un hôtel pour les membres de Daech », a déclaré le ministre turc de l'Intérieur à des journalistes. Suleyman Soylu a critiqué la politique des Pays-Bas et du Royaume-Uni, de déchoir de nationalité certains de leurs ressortissants pour empêcher leur expulsion. « Ils ont trouvé une solution facile [...] Ils disent: 'Je l'ai déchu de sa nationalité, débrouillez-vous'. C'est inacceptable de notre point de vue. C'est totalement irresponsable ».

...À suivre...

(NGV)

Lire aussi : Offensive turque en Syrie : la clause de solidarité de l’OTAN (article 5) peut-elle jouer ? (v2)