Grand oral réussi pour Thierry Breton. Ma boussole sera l’intérêt général européen

(B2) Le candidat français a réussi son grand oral ce jeudi (14 novembre) devant les commissions 'Industrie' (ITRE) et 'Marché intérieur' du Parlement européen. Une majorité des coordinateurs de groupes, réunis à partir de 17h, lui ont donné son aval

Patron d'entreprise, grand patron, Thierry Breton le reste dans l'esprit comme dans le ton. Décidé, affichant une intransigeance sur certains principes, il sait aussi se montrer 'rond', donner des gages aux uns et autres et contourner l'obstacle quand les questions se montrent trop clivantes. Pour lui, tous les enjeux sont « essentiels », toutes les questions sont « intéressantes »... et le travail de chacun est « formidable ». Du grand art. Ce qui lui a permis de passer l'obstacle de la majorité des groupes.

Les groupes PPE, Renew et ECR était favorables à sa candidature. Les sociaux et démocrates étaient plus divisés entre des Français et Allemands plutôt hostiles et le reste du groupe en sa faveur. La coordinatrice du groupe S&D pour la commission IMCO, Christel Schaldemose, le confiait à la sortie de la salle : « Les explications sont claires » sur l'aspect des conflits d'intérêts. « Je suis satisfaite ». La gauche (GUE) et les Verts restaient sceptiques tout comme la droite nationaliste I&D.

Un portefeuille avec des sujets tous  'essentiels'

Sa priorité : les enjeux technologiques

Pour Thierry Breton, « l'urgence » est de « préparer la croissance de demain en préparant la technologie de demain ». Il faut préparer « bien sûr à la 5G », mais il faut aussi « penser déjà à la 6G », regarder « l’intelligence artificielle et le Cloud », mais aussi le « post- Cloud, l’Edge Computing, l’Internet des objets, la cybersécurité et, bien sûr, la 'Blockchain' ou encore les technologies quantiques ». Son 'dada'. « Toutes ces techniques, maîtrisées de bout en bout, vont permettre à l'Europe de se faire entendre en tant que grande puissance industrielle mondiale. » Face aux enjeux d'innovation, il n'y a qu'une solution : « développer une sorte de Darpa européenne ».

L'enjeu de l'espace informationnel, pour la défense aussi

C'est autour de l'espace informationnel que l'ancien patron de Bull, Thomson, France Télécom et Atos estime que l'Europe doit porter son attention. « Un quatrième espace se superpose aux trois premiers dans lequel on a besoin d'un 'level playing field' ». Cela concerne tout autant la « circulation des données, l'industrie 4.0 » mais aussi « les défis de notre défense face aux risques de guerre électronique ou de la maîtrise des enjeux spatiaux ». Le défi européen, ce sera « de réguler, d’organiser l’activité sociale, technologique, industrielle, culturelle dans cet espace, avec un accès libre et un partage équitable ». Il affiche une priorité claire : « Ne laisser jamais personne au bord du chemin ». Clin d'œil appuyé au groupe des sociaux-démocrates dont le Français avait besoin pour être validé.

Un sujet absolument essentiel : la défense

La défense est aussi « un sujet absolument essentiel. On ne peut être naïf, il faut que l'Europe commence à se doter de moyens de défense propre. » Pour lui, le compromis atteint sur le Fonds européen de défense (FEDef) est excellent. « Il y a eu un travail énorme, immense qui a été accompli par le Parlement et la Commission précédente ». Le sujet est « sensible ». Mais « un moyen extrêmement intelligent à la fois de défendre l'intérêt européen [...] et d'associer tout le monde » a été trouvé.

Un budget de 13 milliards qu'il va défendre jusqu'au bout

La règle de trois entreprises venant de trois pays européens est particulièrement nécessaire. La défense ne doit pas être « le sujet de deux, trois ou quatre grands pays. Ce doit être sujet de nous tous. » Le Fonds européen défense « devra bénéficier, et j'y veillerai personnellement, aux PME ». Quant aux 13 milliards d'euros attribués au FEDef, il assure : « je me battrai pour les avoir, vous pouvez compter sur moi ». Et la création d'une nouvelle DG 'Défense et Espace' est « un des travaux sur lequel je devrais me pencher. »

L'industrie spatiale restera civile

Dernier enjeu « essentiel » : l'industrie spatiale. L'Europe « est le second acteur de l'espace dans le monde et elle le restera ». L'Europe doit « disposer d'un accès autonome à l'espace » tout en renforçant ses outils (Copernicus, Galileo). Il faut une « souveraineté stratégique ». Le développement spatial européen est « civil, et il le restera ». Face aux enjeux de sécurité, la réponse, « c'est la technologie duale ». L'exemple de Galileo est parlant. Sa précision « centrimétrique est absolument importante pour la projection des forces, mais aussi pour les déploiements humanitaires ».

Éviter les conflits d'intérêts

De façon assez logique, beaucoup de questions lors de l'audition ont porté sur la question du conflit d'intérêts. L'ancien patron d'entreprises, rôdé aux assemblées d'actionnaires et autres conseils d'administrations critiques, n'a pas contourné le sujet. Au contraire. Il l'a devancé, prenant même des engagements supplémentaires à ceux déjà donnés par écrit. Afin de se dédouaner de tout soupçon possible et d'afficher son indépendance d'esprit. Il n'aura « plus aucun lien » avec son ancienne entreprise sur tous les plans et n'aura « qu'une seule boussole, l'intérêt général européen ».

La vente de toute action en bourse

Le candidat commissaire arrive en ayant liquidé son portefeuille patrimonial. « En gouvernance, il faut être clair et être radical. [...] J'ai vendu par le biais du marché toutes mes actions. J'ai démissionné de tous mes mandats, tous ! » annonce-t-il dès l'entrée. Interrogé par un député, il détaille : « Cette vente a eu lieu par le biais de ma banque ». Attestation à l'appui. « Je tiens le document à votre disposition. Je le transmettrai à la présidence » des commissions parlementaires. Et il précise : « Aucun membre de ma famille » n'a profité de cette vente.

Une retraite liquidée mais non touchée

Concernant sa retraite, il éclaircit un sujet complexe. « C'est une retraite à prestation définie. Elle est liquidée et n'a plus aucun lien avec Atos. Mais j'ai demandé à ne pas la toucher tant que je serai commissaire. Je ne la toucherai que quand je quitterai la Commission européenne. Je n'y étais pas obligé. Mais j'ai tenu à le faire pour que ce soit clair. »

Un déport en cas de décision individuelle

Pour éviter d'être pris en flagrant délit d'influence, le futur commissaire entend « respecter scrupuleusement les articles 2.6 et 4 » du code de conduite des commissaires. « Je me déporterai automatiquement de toute décision visant directement et financièrement mon ancienne entreprise et filiales », qu'il s'agisse de contrats ou de subventions. Un cas assez extrême car d'ordinaire l'attribution de contrats ou de subventions à une entreprise n'arrive jamais à un commissaire. « Cela est géré par les services ». Ce sera à ses collègues M. Vestager (Concurrence) ou M. Gabriel (Innovation) de prendre le relais. Cette règle sera aussi applicable en matière de concurrence. « Si jamais il y avait une acquisition ou une décision de concurrence, je demanderai à quitter la salle. »

... mais pas sur tous les dossiers, en particulier la défense

Ce déport ne concernera cependant que les dossiers individuels touchant son entreprise. « Il n'est pas question de se déporter de tous les sujets » généraux, comme le Fonds européen de la défense. « Je ne me déporterai jamais sur les secteurs qui sont de ma charge. » Il n'y a aucune raison pour cela. « Je n'ai plus aucun intérêt dans les entreprises que je dirigeai jusqu'ici. » Et d'ajouter : « Je connais les règles de gouvernance, que j'ai appliquées tout au long de ma vie, je les appliquerai avec la même rigueur » au niveau européen.

Un engagement supplémentaire

Face à des questions qui reviennent sur le même sujet, il prend un engagement supplémentaire : « Je ne recevrai jamais seul un membre d'une entreprise que j'ai dirigé dans mon bureau. Jamais. » Un autre commissaire « Mariya Gabriel ou Margrethe Vestager sera là [...] afin qu'il n'y ait aucune ambiguïté ». La transparence de ces rendez-vous continuera d'être la règle. « Mon agenda sera public. Un rapport sera fait sur toute rencontre. »

L'indépendance d'action

Au final, le Français affirme sa volonté d'être « indépendant » à la fois vis-à-vis de son ancienne entreprise comme de son pays. « Ce n'est pas parce que j'ai été le ministre français que je favoriserai la France. Ce n'est pas parce que mon entreprise a travaillé sur la défense, fort peu d'ailleurs, que je devrais me déporter sur la défense. Les règles sont claires. Je les appliquerai strictement. »

Un engagement européen

Le commissaire n'a pas oublié de conclure sur l'Europe : « Avant d'être un marché, [l'Europe] c'est avant tout une communauté, dans le respect des diversités [...] pour peser dans le monde. » Son propos est l'optimisme, la foi dans les avancées humaines ou technologiques, comme une sorte d'antithèse de la 'Commission (Juncker) de la dernière chance'. « Je refuse tout fatalisme, tout repli sur soi. Le progrès engendre le progrès. Le succès engendre le succès. »

Une conclusion applaudie

Une déclaration qui a plu au plus grand nombre. Des applaudissements sont venus de quasiment tous les bancs (sauf la Gauche et les Verts). Applaudissements nourris, mais finalement assez brefs. Les eurodéputés semblent, eux aussi, pressés d'en finir avec la mise en place de la Commission von der Leyen et de commencer à travailler.

(Nicolas Gros-Verheyde, au Parlement européen)


Un déminage tout azimut en avant

L'audition s'est déroulée dans une atmosphère fort différente de celle de sa prédécesseure, Sylvie Goulard : beaucoup plus calme, sereine, plus attentionnée sur le fond.

Un déminage de fond

Si elle était très amicale du côté du Parti populaire européen et de Renew, ce qui était assez attendu, elle a été assez consensuelle aussi chez les socialistes et démocrates (S&D). Même parmi les opposants (Verts, I&D, GUE), les questions étaient certes acérées, mais plutôt convenues. Un déminage important avait été mené en amont, que ce soit par les diplomates français, l'équipe du commissaire, ou le commissaire lui-même, pour rencontrer chacun des groupes, chacun des orateurs. Des messages ont été passés aussi entre chefs de gouvernement (1).

Une rencontre préalable avec 50 députés

La façon dont « je me suis préparé a été plutôt originale » a reconnu Thierry Breton. « Je n'ai eu que dix jours pour me préparer, mais plutôt que de passer mon temps avec mon administration, [...] j'ai passé ces dix jours à vous voir. Je n'ai vu qu'un quart heure le DG Connect, un quart heure le DG Grow. Mais j'ai eu plus de 50 échanges avec 50 d'entre vous. Cela m'a préparé. Car c'est vous qui représentez l'intérêt général, le peuple. » Et de conclure : « Cela a été une incroyable aventure que je n'oublierai jamais ».


  1. La Chancelière Angela Merkel a passé notamment le message à son homologue italien G. Conte, lors d'un récent entretien, soulignant « l'importance de mettre en place la nouvelle Commission ».

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