N°79. L’Union européenne face à l’escalade du conflit entre l’Iran et les États-Unis en Irak

(B2) Les tensions entre l'Iran et les États-Unis ont franchi un cap supplémentaire début 2020 avec des escarmouches militaires sur le sol irakien. Une période de grande incertitude s'ouvre au Moyen-Orient

Des membres de la police provinciale irakienne affectés au 4e Bataillon d'intervention d'urgence de Ninawa appliquent un bandage lors d'un cours de premiers soins au combat sur l'aérodrome de Qayyarah West, en Irak (crédit : Oper. Inherent Resolve/US Photo By: Spc. DeAndre Pierce)

Les préliminaires

Vendredi 27 décembre 2019, à 7h20 locales (5h20 Paris), un contractant américain de l'opération Inherent Resolve est tué par une attaque à la roquette sur une base militaire irakienne près de Kirkouk. Plusieurs militaires irakiens et américains sont blessés, indique l'opération. Les États-Unis accusent le Kataeb Hezbollah, une milice irakienne chiite ayant des liens étroits avec l'Iran, rapporte le New York Times.

Samedi et dimanche 28 et 29 décembre 2019, les Américains bombardent, en Irak et en Syrie, cinq sites contrôlés par la milice chiite. Le bilan des frappes reste indéterminé. Une mesure de représailles, explique Donald Trump dans un tweet.

♦ Mardi 31 décembre 2019, des manifestants partisans du Hachd al-Chaabi ('la mobilisation populaire'), une coalition de milices à majorité chiites et pro-iraniennes dont fait partie le Kataeb Hezbollah et qui lutte notamment contre l'État islamique en Irak, viennent protester contre les frappes américaines, devant l'ambassade des États-Unis à Bagdad. Ils pénètrent dans l'enceinte extérieure en scandant « Mort à l'Amérique ! ». Ils restent toute la nuit avant de se retirer le lendemain, le 1er janvier 2020.

Le président américain Donald Trump répond par « une menace et non un avertissement » dans un tweet : « l'Iran sera entièrement responsable des vies perdues et des dégâts dans nos installations. Il en paiera le prix fort ! ». Le Pentagone annonce envoyer un bataillon d'infanterie d'environ 750 soldats en renfort.

Mardi 2 janvier 2020, une alerte arrive à la Maison Blanche peu après 14 heures heure locale (8 heures Paris) venant d'agences de renseignement US avertissant qu'une attaque iranienne contre les troupes US est presque certaine, raconte ultérieurement le New York Times.

Le tournant

♦  Vendredi 3 janvier 2020, une frappe effectuée par un drone américain tue le général iranien Qassim Suleimani, commandant de la force Al Qods des Gardiens de la révolution, sur l'aéroport international de Bagdad. Selon les Américains, il est le responsable de la mort de centaines de soldats américains pendant la guerre d'Irak et des activités hostiles de l'Iran dans la région. L'autre victime du raid américain est Abou Mehdi Al-Mouhandis, numéro deux du Hachd al-Chaabi, où il était responsable de la lutte contre l'État islamique en Irak, et chef de Kataeb Hezbollah.

— La réponse est dure à Téhéran. Le président Hassan Rouhani appelle à des représailles. « La grande nation iranienne se vengera de ce crime odieux. » « Les Américains n'ont pas compris quelle grave erreur ils ont commise ; ils devront faire face aux conséquences de cet acte criminel non seulement aujourd'hui, mais aussi dans les années à venir » (communiqué). Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères parle d'un « acte de terrorisme international, extrêmement dangereux et qui constitue une escalade insensée ». Les États-Unis sont « responsables de toutes les conséquences de leur aventurisme ».

— Du côté européen, la réponse oscille entre soutien aux Américains et inquiétude pour la déstabilisation de l'Irak (article à suivre : Les Européens face à la frappe américaine sur Soleimani, entre soutien et condamnation. Des divergences bien réelles).

Samedi 4 janvier 2020, Donald Trump avertit les Iraniens que s'ils frappent « des Américains, ou des biens américains, 52 sites iraniens ont été ciblés, certains à un niveau très élevé et important pour l'Iran et la culture iranienne. Ces cibles et l'Iran lui-même seront frappés très rapidement et très durement ». Le chiffre de 52 sites ciblés rappelle les 52 otages américains retenus par les Iraniens dans l'ambassade US à Téhéran en 1979, indique l'hôte de la Maison blanche. NB : la symbolique du chiffre 52 avait aussi été utilisée par les Américains lors de l'intervention en Irak en 2003, ciblant 52 personnalités du régime de Saddam Hussein, le dirigeant irakien de l'époque occupant la première place de ce jeu de cartes très spécial.

— À Bagdad, des dizaines de milliers d’Irakiens défilent dans la capitale, autour des cercueils de Qassem Soleimani et d’Abou Mehdi Al-Mouhandis. On entend de nouveau « Mort à l’Amérique ! ».

Dimanche 5 janvier 2020, à la Maison blanche, Donald Trump menace de déployer « le meilleur équipement du monde » contre l'Iran. Le président américain prévient le Congrès des États-Unis dans un tweet : « les États-Unis riposteront rapidement et complètement, et peut-être de façon disproportionnée » si l'Iran vient à s'en prendre aux Américains. L'opposition démocrate au Congrès réplique : « les pouvoirs de guerre demeurent au Congrès en vertu de la Constitution des États-Unis » (tweet).

— L'Iran annonce sa décision de « supprimer la limite du nombre de centrifugeuses ». Cinquième et dernière étape du plan de réduction de ses engagements internationaux, pris au titre du plan global d’action commun sur le nucléaire de Vienne (JCPOA). Lire : Iran. Plus de limite pour l’enrichissement nucléaire. Le JCPOA ne tient plus qu’à un fil. Zarif invité à Bruxelles

Lire notre dossier N°28. Le deal sur le nucléaire iranien. Négociations et sanctions (v9)

— Le Haut représentant de l'Union européenne, Josep Borrell, invite Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères à Bruxelles.

— 168 députés du parlement irakien votent pour demander au gouvernement de « mettre fin à la présence des troupes étrangères » sur le territoire irakien. Sur les 329 députés, la cinquantaine de députés kurdes étant absente, tout comme les sunnites, rapporte 45e Nord Canada.

— Le corps du général iranien Qassem Soleimani est rapatrié en Iran, où il est enterré. Les Iraniens descendent par milliers dans les rues pour lui rendre hommage.

Lundi 6 janvier 2020, les chefs d'État et de gouvernement allemand (A. Merkel), britannique (B. Johnson) et français (E. Macron) (E3) appellent à la désescalade des tensions, dans une déclaration conjointe. Ils « condamnent les récentes attaques contre les emprises de la coalition en Irak » et se disent « gravement préoccupés par le rôle négatif joué par l’Iran dans la région ».

La Chine, également partenaire de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien avec les E3, se dit « très préoccupée par la situation actuelle. L'aggravation des tensions au Moyen-Orient et dans la région du Golfe est la dernière chose que l'on souhaite voir. Assurer la paix et la stabilité dans la région est d'une importance vitale pour le monde entier ». Allant même jusque accuser « l'aventurisme militaire américain [qui] va à l'encontre des normes fondamentales régissant les relations internationales et aggrave les tensions et les turbulences dans la région ».

Le président américain tweete "L'IRAN N'AURA JAMAIS L'ARME NUCLÉAIRE".

— Réunion spéciale du Conseil de l'Atlantique Nord au siège de l'Alliance à Bruxelles. L’OTAN et la Coalition contre Daech suspendent leurs activités en Irak.

Du côté de l'Union européenne, la mission EUAM Iraq se fait discrète et passe en mode ‘stand by’. Instruction est donnée au personnel en congé de ne pas rentrer tout de suite à Bagdad, apprend B2.

— Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, décide la convocation d'une « réunion spéciale du Collège » des commissaires pour le mercredi. L’Europe doit parler à tout le monde, indique-t-elle.

— L'Allemagne décide de réduire le continent la Bundeswehr et de retirer temporairement ses troupes de Bagdad et de Taji, en Irak (sauf personnel nécessaire) dans la nuit. Lire : L'Allemagne retire ses troupes de Bagdad et du centre de l'Irak

Mardi 7 janvier 2020, les ministres des Affaires étrangères de France (J-Y. Le Drian), Allemagne (H. Maas), Italie (L. di Maio), Royaume-Uni (D. Raab) se rendent à Bruxelles sur invitation du Haut représentant de l'Union européenne, Josep Borrell. Essentiellement pour parler de la Libye. Les E4 appellent au calme et au respect des engagements de l'Iran en vertu de l'accord sur le nucléaire, déclare Heiko Maas à la sortie de la réunion.

— Les ambassadeurs du Comité politique et de sécurité de l'UE (COPS) ont également à leur agenda de la réunion la situation en Irak.

Mercredi 8 janvier 2020, dans la nuit (entre 1h45 et 2h15 locales du matin) 22 missiles iraniens ciblent deux bases militaires irakiennes à Aïn Al-Assad (province d'Al-Anbar à 180 km à l'ouest de Bagdad) et Erbil (Kurdistan), qui abritent des militaires américains et de la coalition contre Daech. Baptisée 'Martyr Soleimani', cette opération est justifiée par le ministre des Affaires étrangères Javad Zarif comme une « mesure proportionnée de légitime défense selon l'article 51 de la Charte des Nations Unies ». L'Iran « ne cherche pas la guerre ». Attaque menée par les Gardiens de la révolution.

— Le bilan des frappes reste limité. Si tard dans la soirée (heure de Washington), le Pentagone annonce « évaluer la situation et [leur] réponse » (Carnet 08.01.2020), le président américain annonce dans la matinée (heure de Washington) qu'aucun soldat américain ni irakien n'est atteint. Dans son discours à la nation, Donald Trump annonce de nouvelles sanctions économiques contre Téhéran, mais n'appelle pas à de nouvelles actions militaires. Et une fois de plus affirme : « tant que je serai président des États-Unis, l'Iran n'aura pas le droit d'avoir l'arme nucléaire ».

— Un avion Boeing 737 de la compagnie Ukrainian Airlines, s'écrase, peu après son décollage de l'aéroport de Téhéran Imam Khomeiny à 6h10 locales (3h40 heure Paris), près de Sabashahr, au sud-ouest de Téhéran, confirme l'Organisation de l'aviation civile iranienne (CAO), citée par l'AFP.

— L'Irak annonce convoquer l'ambassadeur iranien à Bagdad au ministère des Affaires étrangères.

Réunion spéciale de la Commission européenne sur l'Irak : Les commissaires décident de coordonner leurs efforts pour diminuer les effets de la crise.

Jeudi 9 janvier 2020, juste après minuit (heure de Bruxelles) deux roquettes s'abattent sur la zone verte de Bagdad, sans causer de mort, tweete le porte-parole de la Coalition anti-Daech à Bagdad.

— Le Premier ministre canadien Justin Trudeau révèle que le crash du vol PS752 d’Ukrainian Airlines est dû à un missile sol-air iranien. Une équipe d'enquête, normalement constituée d'Iraniens, d'Américains, de Français et d'Ukrainiens doit être déployée.

Vendredi 10 janvier 2020, un Conseil extraordinaire des Affaires étrangères de l'UE est organisé à Bruxelles pour traiter en urgence de la situation. Face à la crise au Moyen-Orient, le Haut représentant reçoit un mandat de négociation

Samedi 11 janvier 2020, l’Iran reconnait sa responsabilité dans le crash du Boeing 737 d’Ukrainian Airlines : une erreur de la défense aérienne.

Dimanche 12 janvier 2020, l'ambassadeur anglais en Iran, Rob Macaire, est arrêté et retenu durant une demi-heure, il raconte sur twitter, alors qu'il s'était rendu à une veillée pour rendre homage aux victimes de vol d'Ukrainian Airlines mais « ne participait à aucune manifestation ». « Je suis parti après 5 minutes, quand certains ont commencé à chanter », a-t-il affirmé et rappelé que « l'arrestation de diplomates est bien sûr illégale ».

(À suivre)

(Aurélie Pugnet)

NB : Le New York Times propose une chronologie des derniers évènements en cartes.

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