(B2) Avec le départ acté de Barkhane et Takuba au Sahel, se posent plusieurs questions : d'où est venu ce sentiment de défaite ? Quelles ont été les erreurs de la France ? Que va devenir le Mali ? Comment réorienter l'aide européenne ? Un entretien éclairant avec un spécialiste de l'Afrique.
(Photo : IRIS France)
Nicolas Normand a été ambassadeur de France au Mali, au Congo, au Sénégal et en Gambie. Il est aujourd'hui chercheur associé à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et l'auteur du Grand livre de l'Afrique (2019).
Quel bilan tirez-vous de la situation au Mali ?
— La France a empêché le Mali de perdre la guerre, mais n'a pas pu gagner la guerre contre le terrorisme. L'aspect négatif, c'est la perception de la présence militaire par la population au Mali et au Sahel...
Comment en est-on passé aussi rapidement d'une victoire reconnue à un sentiment négatif ?
— La France a commis trois erreurs. En 2013, elle s'est associée au groupe séparatiste touareg MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad). C'était une absence complète de prise en compte du contexte politique. Aujourd'hui encore, on reproche à la France d'avoir voulu démembrer le Mali. Ensuite, il y a eu une erreur de communication, en laissant croire que Barkhane allait régler la question du terrorisme et supprimer l'insécurité. Cela n'a pas été le cas, le dépit s'est transformé en colère et le gouvernement a exploité l'opinion publique dans un souci populiste de légitimité en faisant vibrer la fibre nationaliste. Et les Russes ont exploité la situation, en transplantant leur rivalité contre l'Occident au Mali en diffusant de façon massive des vidéos de propagande et de désinformation anti-française. Enfin, au bout de trois ans d'occupation, il aurait fallu changer les modalités d'opération et devenir beaucoup moins visible, chercher la discrétion, voire l'invisibilité, en cessant d'être en première ligne. Il aurait fallu se mettre en second plan et ne pas faire des communiqués de victoires franco-françaises.
Ces retraits français et européen du Mali ont des conséquences cependant pour la sécurité du Mali ?
— Tous les voyants sont au rouge au Mali, en effet. Mais on ne peut l'aider contre sa volonté. L'armée malienne n'est pas capable de résister aux djihadistes. Ce que les Maliens reconnaissent puisqu'ils font appel à des mercenaires étrangers. La situation sécuritaire risque de se dégrader encore et pose le risque sur le devenir du pays. Ce qui est important, c'est que les autorités françaises aient décidé de rester au Sahel, parce que le danger djihadiste va déborder du Mali. La menace descend au Sud et s'étend au Mali aussi.
Il faut continuer à aider les pays du Sahel ?
— C'est une bonne chose qu'il y ait davantage de consultations avec les pays africains. La Côte d'Ivoire et le Niger, par exemple, sont inquiets des choix du Mali et c'est important que la France continue d'aider les pays riverains du Sahel et les pays côtiers. C'est également une bonne décision de redéployer le dispositif et de changer de stratégie, avec une présence moins visible, plus discrète, mais en appui, dans des pays comme le Bénin, le Togo ou encore le Ghana.
La task force Takuba représente une partie de la solution ?
— C'est une bonne idée d'associer des forces spéciales des États membres en appui d'une armée africaine. Cela commençait à porter ses fruits. Au Niger, et ailleurs, peut-être que certains membres de l'Union européenne vont vouloir s'associer à la France. Mais tout ceci reste à déterminer. Pour l'instant, on ne connaît pas encore les détails ni la forme que pourrait prendre la suite.
Sur un plan non-militaire, l'Union européenne doit-elle revoir son dispositif ?
— Oui. Il faut changer de dispositif. Il existe un nouvel instrument européen, la Facilité européenne pour la paix (1), qui, je l'espère, pourra être mis en pratique prochainement. Avec cet outil, il sera possible de financer directement les États, en bilatéral, mais aussi d'acheter des armes et des munitions, pour renforcer directement leurs armées. C'est l'opportunité de s'occuper des questions de sécurité de manière plus concrète, y compris dans le domaine strictement militaire.
Quels sont les pays vers qui diriger ces aides ?
— Il faut surtout financer les armées qui en ont besoin. Le Niger, pays pauvre et menacé sur ses frontières, pourrait être un cas d'école ce nouvel outil (doté de 5 milliards € sur la période 2021-2027). Comme la Côte d'Ivoire qui annonce que, avec le départ de Barkhane, elle va devoir renforcer sa protection et ses dépenses militaires.