[Analyse] La mobilisation russe. Un retournement attendu, un aveu ambigü, un pari risqué

V. Poutine dans son adresse à la nation (© Kremlin)

(B2) Comment doit-on lire les propos de Vladimir Poutine ce mercredi (21 septembre) annonçant la mobilisation "partielle" des réservistes ? Est-ce une esquisse de stratégie de sortie ou au contraire une volonté d'enfoncement dans la guerre ?

Une prise de parole tardive

On attendait depuis plusieurs mois une prise de parole de Vladimir Poutine pour voir comment il pouvait à la fois justifier une opération spéciale qui patine et retourner la situation à son avantage. En deux mots : "renverser la table" comme le dirigeant russe nous avait habitué. Il le fait, ici, assez tardivement et en laissant une grande inconnue sur le futur.

Une logique de défense de territoire

Avec ces justifications (lutte contre la barbarie, russophobie) et la solution trouvée : l'annexion de territoires ukrainiens, Vladimir Poutine se pare d'une justification internationale. D'agressés, les Ukrainiens deviennent les agresseurs. Puisqu'ils visent à (re)conquérir des portions du territoire russe. La Russie retrouve une légitimité à défendre ses régions, qui deviennent russes, selon les dires du chef du Kremlin. La mobilisation générale (humaine, industrielle et politique) devient dès lors logique.

Le précédent du Kosovo

D'une certaine façon, le dirigeant russe retourne à son profit l'argumentation occidentale utilisée par exemple pour la libération du Kosovo : une intervention nécessaire face à une menace de génocide. « Nous n'avons aucun droit moral de livrer des personnes proches de nous pour être déchirées par des bourreaux. » À une différence fondamentale près : le Kosovo n'a pas été annexé à un autre pays.

Un sacré aveu de défaite

L'opération militaire spéciale a échoué. Dotée d'environ 190.000 hommes (la taille de l'intervention de l'armée rouge à Budapest de 1956), elle n'a pas réussi à prendre position à Kiev, à déstabiliser le pouvoir ukrainien ou à diviser les Alliés. Au contraire. Les pertes sont nombreuses : entre 50 à 60.000 soldats morts, hors de combat (blessés graves) ou disparus selon des estimations. Et ses avancées au Nord-Est, comme au Sud du pays restent sous pression de l'armée ukrainienne. Bref, l'armée russe a perdu de son invincibilité.

Se méfier de l'effet de loupe

Il faut certes se méfier de l'effet de loupe des derniers évènements sur le champ de bataille. Par rapport aux positions figées de l'avant-24 février, la Russie a réellement conquis des positions, notables au niveau stratégique, en bordure de la Mer noire, et sur des terres riches en minerai et métaux précieux. Si le combat s'arrêtait aujourd'hui, la Russie pourrait s'afficher objectivement en vainqueur. Mais ce n'est pas le choix de Poutine.

Un pari risqué, très risqué pour la Russie

Cette escalade est une course en avant très risquée.

Une stratégie de sortie ratée ?

En poussant son avantage au-delà des républiques de Louhansk et Donetsk — ce qui était logique aux plans politique et militaire —, vers le Kherson et le Zaporijia, Poutine prend un risque certain et se prive d'une porte de sortie possible (1). Si les Ukrainiens reconquièrent une bonne partie des nouvelles provinces devenues russes, la défaite sera éclatante, là où elle reste en demi-teinte aujourd'hui (2).

La fin de l'opération spéciale

De fait c'est la fin de « l'opération spéciale » et le début de la « guerre ». Cela pourrait avoir des conséquences à court et moyen terme en Russie, où la population a jusqu'ici joué le jeu du patriotisme russe. Cela sera différent quand le père ou les fils devront quitter le domicile ou leur emploi et rejoindre le front, avec un risque certain de revenir blessé ... ou dans un cercueil. Les Européens pourraient devoir s'attendre, à terme, à une nouvelle vague de demandeurs d'asile : des Russes, cette fois. Vague autrement plus délicate à gérer que celle des Ukrainiens.

Un risque d'isolement notable

Au niveau international, cette position pourrait avoir des conséquences notables. La Chine mais aussi les « Non-Alignés » pourront difficilement soutenir une Russie qui quitte ses atours de défenseur des minorités pour devenir clairement l'agresseur, le déclencheur d'une guerre, et au final, l'occupant de territoires étrangers. Vladimir Poutine donne ici, volontairement ou involontairement, un très sérieux coup de pouce à la volonté occidentale d'isoler la Russie sur la scène mondiale. Politique qui n'avait pas réussi jusqu'ici, malgré tous les efforts notamment en direction du continent africain (lire : [Analyse] Au Conseil de sécurité de l’ONU, l’Afrique se détache de l’Europe).

Un va-tout présidentiel

Le président russe joue clairement un va-tout. Et s'il ne revient pas vainqueur du champ de bataille, son sort pourrait être scellé rapidement ou à terme. Il faudra bien veiller à ne pas se réjouir de sa chute trop tôt. L'après-Poutine qui se dessine pourrait être pire pour les démocraties occidentales avec l'arrivée de nationalistes, encore plus idéologues. Et l'hiver risque d'être secoué en Europe, où se profilent aussi des victoires des nationalistes (Suède, Italie, etc.).

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Sauf surprise référendaire et un vote négatif dans le Kherson, hypothèse difficilement crédible.
  2. Les buts de guerre (protection du Donbass, dézanification, démilitarisation) avaient alors été dessinés de façon floue, à dessein, par le pouvoir russe.

Cet article — à l'origine placé en commentaires du Verbatim des propos de V. Poutine — a été complété et séparé pour plus de lisibilité.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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