Reportage à Bangui 5. La police scientifique au sein de la Minusca

Reportage à Bangui 5. La police scientifique au sein de la Minusca

Un policier espagnol de l'équipe technique et scientifique de la MINUSCA nous montre l'endroit de leur dernière enquête (Crédit : LH/B2)

(B2 - À Bangui) La mission de l'ONU en République centrafricaine (MINUSCA) est la première a disposer d'une équipe de police technique et scientifique, déployée au sein de la section d'investigations criminelles. Ils sont six (quatre Espagnols (dont une femme), un Français et un Nigérian), et disposent de peu de moyens pour remplir leurs deux missions : former police et gendarmerie centrafricaine pour renforcer leurs capacités et apporter un soutien opérationnel sur certaines enquêtes (1). Lors de notre visite à Bangui, nous avons eu la chance de passer une journée avec eux et découvrir leur travail.

Un constat catastrophique en RCA : ni personnel ni moyens 

La première tâche a été de faire une évaluation des capacités opérationnelles de la Police et la Gendarmerie centrafricaines en matière de Police technique et scientifique (PTS). Le constat est sans appel. « La situation est catastrophique. Nous nous sommes rendus compte que les Forces de sécurité intérieures (FSI) ne sont pas en mesure d’apporter des réponses appropriées à la Police technique et scientifique, notamment en raison du manque de personnel qualifié et de moyens matériels au sein des forces de sécurité intérieures. Les commissariats ont été brulés, tous les équipements ont disparu. » Pourtant « les besoins sont réels », nous confie Sergio Sanvicente, de la Policía espagnole, qui dirige l'équipe.  

Création d'une base de données 

Un des policiers espagnols prend les empreintes digitale d'un suspect arrêté, au commissariat central de Bangui (© LH/B2)

L'équipe scientifique réalise une tâche opérationnelle importante. Sur Bangui, ils sont en train de créer un fichier d'identification des personnes en garde à vue. Il s'agit de remplir une fiche, prendre des photos et des empreintes digitales. Cela semble peu mais c'est essentiel car « il n'existe aucune base de données en RCA ». « Nous avons commencé avec les détenus transférés de provinces vers Bangui, avec l’appui de la MINUSCA. » Avec la procédure dont nous avons été témoins jeudi 2 novembre, un total de 114 individus ont ainsi été signalisés. « Ce système de signalisation sera implanté dans les unités de la police et de la gendarmerie (SRI et DSPJ) après l'atelier de formation prévu. » 

Soutien aux enquêtes les plus délicates : massacre de Boali

Depuis leur arrivée en janvier 2017, les policiers espagnols ont participé à huit enquêtes. La plus sensible a été l'enquête menée dans le cadre d’une commission rogatoire internationale, émanant de la RD Congo. Avec des équipes légistes de l’Université de Columbia (États-Unis) et des anthropologues argentins, ils ont exhumé des fosses communesà Boali, ville située à 80 kilomètres au nord de la capitale. Des soldats congolais, appartenant à la MISMA (mission de l'Union africaine) sont soupçonnés d'avoir tué des civils centrafricains, le 24 mars 2014, en représailles à l'attaque tuant un de leurs soldats la vieille. L'enquête étant toujours en cours, les policiers ne nous ont pas donné de détails et il faudra attendre pour connaitre les résultats de l'investigation. 

... massacres de civils et attaques contre la MINUSCA

Les policiers français et nigériens sortent un cercueil (Crédit : Minusca/UNPOL)

Ils ont ensuite mené une enquête technique sur le meurtre d’un membre du contingent sénégalais de la Minusca par un groupe d’individus armés, à Bangui. Le reste des interventions se sont faites dans les régions du pays, souvent dans un village perdu au milieu de la forêt centrafricaine et dans des conditions plus que difficiles. Les enquêtes ont porté sur des attaques contre des effectifs de la MINUSCA à Bangassou (sud-est, à la frontière avec la RDC) tuant sept casques bleus marocains et cambodgiens notamment. Ils ont également participé à des enquêtes sur des attaques contre des civils, à Bangassou (attaque contre la mosquée et le quartier musulman de la ville, faisant une centaine de morts) et à Gambo (à peine quelques dizaines de kilomètres plus à l'est) après l’assassinat de 10 membres de la Croix rouge Centrafricaine et de dizaines de civils au centre de santé. Dans la région de Bambari (centre du pays), deux enquêtes ont porté sur des « massacres de civils ». 

Renforcer les capacités des FSI centrafricaines en les formant...

Le quotidien de l'équipe est également marqué par les formations qu'elle réalise au sein d'un travail plus global de la division UNPOL. « Les missions onusiennes ont évolué » nous explique-t-on depuis UNPOL. Sécuriser n'est plus l'unique objectif. « Il y a un besoin de former les forces locales dans les domaines spécialisés, pour les rendre autonomes. » Il est crucial de « faire entrer du sang neuf dans les FSI, formé par UNPOL, sur la base des standards internationaux ». Une formation initiale, de 12 heures, en police technique et scientifique a été donnée aux 250 recrues de l'école de Police et aux 250 élèves de l'école de Gendarmerie. Ils seront les premiers à arriver sur les scènes de crime. « Il est donc essentiel de leur donner les bases pour protéger ces scènes ». Deux formations ont été organisées, en février et juillet 2017, au profit de l'UMIRR (Unité Mixte d’Intervention Rapide et de Répression des violences sexuelles faites aux femmes et enfants), qui fait face à un important poids de travail. Des ateliers de sensibilisation ont également été réalisés en juin, auprès de différentes unités des forces de sécurité intérieures, dans le cadre de la lutte contre la criminalité organisée.  

... et en les équipant

C'est le PNUD (Programme des nations unies pour le développement) qui est chargé, au sein de la MINUSCA, de fournir du matériel au forces de sécurité intérieures (FSI). Pour tout ce qui relève de la police technique et scientifique, l'équipe PTS a joué un rôle de conseil en établissant d'une liste de moyens les plus urgents. Le matériel, en grande partie déjà à Bangui, sera livré aux FSI lorsqu'ils auront reçu la formation spécialisée en PTS. Elle a également contribué à l’élaboration d’un manuel de procédure de gestion des pièces à convictions. Devrait également être mis en place, courant 2018, un laboratoire de police technique au profit des FSI centrafricaines au sein du Centre Opérationnel Commun.

Des effets limités par le manque de moyens

Malgré tout leur enthousiasme, cette équipe de police technique et scientifique ne peut faire davantage...  par manque de moyens. Son déploiement n'a pas été accompagné de l'envoi de matériel. Ils sont littéralement arrivés les mains dans les poches. Et tout ce qu'ils font, c'est avec du matériel qu'ils ont apporté eux même (appareil photo, gants, combinaisons cagoules...). Pourtant, seuls 20.000 euros permettraient de booster considérablement les résultats. Les négociations sont en cours pour obtenir cela... peut-être d'ici à 2018. Un premier atelier de formation pour les unités spécialisées de la police (DSPJ) et de la gendarmerie (SRI) prévu en juin dernier, a du être annulé par manque de matériel. Cela devrait être réglé « prochainement » avec, notamment, la mise en place d'un laboratoire qui servira pour la formation des FSI et la réalisation d'analyses de prélèvements. 

Soutien à la Cour pénale spéciale 

Un membre de l’équipe spécialisée a participé à la sélection des officiers de police judiciaires (OPJ) qui seront rattachés à la Cour et leur formation en PTS sera assurée par l'ensemble de l'équipe. Outre la formation « nous sommes prêts à apporter notre appui aux enquêtes de la Cour PénalSpéciale » affirme Sergio Sanvicente.   

(Leonor Hubaut)

(1) Le Conseil de sécurité a adopté lundi (6 novembre) la résolution 2382 reconnaissant « l'importante contribution que fournissent les services de police des Nations Unies aux opérations de maintien de la paix et aux missions politiques spéciales de l'Organisation ».