Des missiles Javelin abandonnés par les militaires français en Libye. Que faut-il en penser ?

Des missiles Javelin abandonnés par les militaires français en Libye. Que faut-il en penser ?

(B2) La découverte de missiles antichar Javelin appartenant à la France en Libye suscite l'interrogation : A quoi peuvent servir de telles armes ? Pourquoi étaient-elles là ? Est-ce un cas isolé  ou un fait révélateur d'un engagement plus important français en Libye ?

Des militaires français à l'entraînement avec des missiles Javelin en 2011 (crédit : ministère français de la défense / DICOD).

Le 26 juin, les troupes du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj reprennent un important poste de commandement aux forces de l’armée nationale libyenne (LNA) du maréchal Khalifa Haftar, dans la ville de Gharyan, au sud de Tripoli. Sur place, ils découvrent tout un arsenal, dont des drones émiriens Yabhon et de nombreuses armes antichar de conception russe (Kornet), yougoslave (M79 Osa) et surtout américaine (Javelin). L'interrogation pèse pour savoir qui a fourni ses armes.

Ce que l’on sait de ces missiles

Des Javelin made in US achetés par la France

Un point est clair. Ces quatre Javelin appartenaient en fait à la France. Le Département d’Etat US a confirmé les résultats de son enquête à plusieurs parlementaires ce lundi (8 juillet), comme l’a révélé le New York Times. Ces armes faisaient partie d’un lot de 260 missiles et de 76 postes de tir vendus à la France en 2010. Elles ont d’abord été utilisées en Afghanistan à partir de 2011, principalement dans des régiments d’infanterie.

Objectif : l'autoprotection des armées françaises

Le ministère français des Armées a confirmé que ces armes appartenaient à ses forces, dans quelques phrases communiquées à la presse : « Les missiles Javelin trouvés à Gharyan appartiennent effectivement aux armées françaises, qui les avaient achetés aux États-Unis. […] Ces armes étaient destinées à l’autoprotection d’un détachement français déployé à des fins de renseignement en matière de contre-terrorisme. […] Elles n’ont pas été transférées à des forces locales. »

A quoi servent-ils ?

Une arme antichar moderne

Le Javelin s’est répandu à partir de la fin des années 1990, d’abord au sein des forces américaines puis de divers clients exports. En Europe, les Français, les Britanniques, les Tchèques, les Norvégiens, les Lituaniens, les Irlandais et les Estoniens en ont commandé. Doté de différents moyens de guidage, il a surtout comme intérêt de pouvoir attaquer par le haut en suivant une trajectoire déportée du tireur vers sa cible. Il est surtout utile contre des cibles blindées : soit des véhicules, soit des bâtiments. Ses principaux défauts : un poids important (une vingtaine de kilos pour le lanceur et un missile) et une autonomie de batteries réduite. Il devrait progressivement être remplacé par le missile moyenne portée (MMP) de MBDA, aux qualités similaires, que l’industriel espère ensuite étendre au marché européen (Lire : Le missile « au-delà de la vue directe », un boulevard pour le MMP de MBDA).

Un transfert peu probable

L’hypothèse d’un transfert par la France de ces armes aux troupes du maréchal Haftar reste peu probable. D’abord ces missiles ont un coût non négligeable : 170.000 $ pour un couple lanceur-missile. Si le nombre exact de missiles et de lanceurs retrouvés à Gheryan n'est pas clair, on parle ici de plusieurs centaines de milliers de dollars au moins. Ce serait très cher pour des armes qui, faute d’une formation et d’un entraînement adéquats, restent difficiles à maîtriser pour les hommes du maréchal Haftar. En comparaison, les Kornet russes et les M79 OSA yougoslaves retrouvés au même endroit sont plus faciles d’emploi et beaucoup moins coûteux. Ces dernières sont d’autant plus discrètes qu’elles ont circulé un peu partout dans la région, y compris entre les mains de groupes armés.

Que font les Français autour de Tripoli ?

Mais alors que faisaient ces Javelin à cet endroit ? Il n’est pas étonnant que la France dispose d’équipes chargées de récolter du renseignement sur ce conflit, y compris du côté du maréchal Haftar, que Paris ne soutient pas officiellement. Pour ce type de missions, l’emport d’un tel arsenal reste tout de même très conséquent, notamment en termes d’auto-protection. Le ministère des Armées assure que ces missiles étaient endommagés et en attente de destruction. Pourquoi les trimballer si près de Tripoli alors que, de l’avis de nombreux observateurs de la Libye, la présence de l’Etat islamique est aujourd’hui largement réduite ? Le mystère reste entier.

Pas de soutien opérationnel français dans la guerre civile

Lorsque nous nous étions rendus à Tripoli (Lire : Bataille de Tripoli : « Seuls les belligérants ignorent le statu quo »), de nombreux officiels proches du GNA se plaignaient du soutien militaire apporté par la France au maréchal Haftar. Mais personne n’a la moindre preuve d’un soutien opérationnel, sous la forme de partage de renseignement, de formation ou d’appui aux hommes de la LNA. « Il faut distinguer un appui opérationnel dans la lutte contre le terrorisme, d’un soutien à l’offensive contre Tripoli, nous précise une source officielle française. « Cela n’a rien à voir et cette dernière va à l’encontre des importants efforts de la France qui a investi un important capital politique. » Les principaux flux d’armes viennent des Émirats Arabes Unis et de l’Égypte pour la LNA du général Haftar, et de la Turquie pour le GNA de Sarraj.

Présence française en Libye

Le gouvernement libyen de Tripoli réclame, jeudi (11 juillet), officiellement des explications à la France. Ce n’est pas la première fois : en juillet 2016, Tripoli avait déjà protesté auprès de Paris sur la présence de militaires français en Libye, après que trois officiers de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) soient morts dans la destruction d’un hélicoptère près de Benghazi, dans un contexte qui reste aujourd’hui encore relativement flou. Aujourd’hui, Florence Parly parle d’ « éléments français », sans préciser de quoi il s’agit. Le New York Times évoque des « forces spéciales », même s’il s’agit plus probablement ici d’hommes du service action de la DGSE.

Le Javelin, symbole d’une duplicité diplomatique française

« Nous ne pouvons pas soutenir Haftar dans sa lutte contre le terrorisme, sans soutenir Haftar dans sa conquête du pouvoir », rétorque un fin connaisseur de la Libye. Les subtilités invoquées par le gouvernement français peinent à convaincre. L’accueil à Paris du maréchal Haftar le 22 mai dernier a été perçu par les acteurs du conflit comme un soutien officiel de la France au chef de guerre. Aujourd’hui, la découverte de ces Javelin est interprétée de la même manière. Peu importe à quoi ils étaient réellement destinés : ils montrent que l’élite des armées françaises se trouve au plus près du commandement militaire de la LNA.

(Romain Mielcarek)


Une question qui agite aussi en France

L’opposition politique en France s’est immédiatement saisie du sujet pour dénoncer l’opacité de la politique étrangère, faisant régulièrement le lien avec le débat actuel sur les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite. « Les explications données par la ministre des Armées sont parfaitement insuffisantes », a déclaré le député France Insoumise Bastien Lachaud dans un communiqué diffusé mercredi (10 juillet). Sous couvert d’anonymat, l’un de ses collègues de la majorité confirme à B2 son désarroi sur un tel sujet : « Notre niveau d’information sur ce qui se passe sur les théâtres d’opération est très faible. Surtout sur des questions aussi sensibles. J’en sais probablement moins que vous sur le sujet. » Lui estime pourtant que plutôt que le secret, nécessaire à de telles opérations, c’est un manque d’approfondissement dans le travail des parlementaires qui est en cause. La position française n'est pas contradictoire estime un diplomate : « Notre position est cohérente, au moins avec nous-mêmes. »