Pour construire une Europe de la Défense, il faut travailler avec toutes les marines européennes (RA Gilles Boidevezi)

Pour construire une Europe de la Défense, il faut travailler avec toutes les marines européennes (RA Gilles Boidevezi)

(B2) Comment la marine conçoit son approche européenne. C'est le fil rouge de l'entretien qu'a réalité B2 avec le contre-amiral Gilles Boidevezi, en charge des relations internationales à l’état-major de la marine nationale française. L'occasion d'échanger de façon approfondie sur les principaux sujets en cours. La construction européenne, les opérations, l'initiative européenne d'intervention, l'avenir de la relation avec les Britanniques les coopérations industrielles... rien ne lui échappe

Cet ancien numéro 2 de l’opération Sophia a été, par le passé, adjoint au préfet maritime et commandant en chef de la zone Méditerranée, après avoir commandé plusieurs bâtiments de surface.

Construction européenne

Le contre-amiral Gilles Boideveizi, responsable des relations internationales à l'état-major de la marine nationale. (©Eric Cadiou/Marine nationale)

Quels sont les grands partenaires européens de la marine nationale ?

Je n’aime pas trop parler de grands partenaires. Si nous voulons construire une Europe de la Défense, il faut qu’un maximum de pays de l’Union européenne et de l’Europe en général partagent une même vision des choses. C’est un peu l’idée de l’Initiative européenne d’intervention (IEI). Souvent, quand on est à l’Otan ou à l’UE, on est prisonnier des formats. L’Europe, c’est une certaine communauté d’intérêts et de problématiques. On a besoin de se réunir pour partager nos analyses, nos ressentis sur ces sujets, pour forger une réflexion stratégique commune. C’est ce qu’on fait dans les groupes de travail de l’IEI.

De quelle manière la marine nationale participe-t-elle à l’Initiative européenne d’intervention ?

La marine contribue comme chaque armée et service en participant aux groupes de travail constitués. Sur le volet purement maritime, nous voyons que nous partageons des zones d’intérêt au niveau européen : l’Océan Indien, la Méditerranée, le Golfe de Guinée et les Caraïbes. À ce stade, ce sont les principales zones sur lesquelles les marins partagent et réfléchissent, dans le cadre de l’IEI. Quelles réponses peut-on apporter aux questions qui existent dans ces zones ? Pour l’Océan Indien, on a déjà Atalanta qui existe pour parler de piraterie. Mais il y a aussi des enjeux de sécurité des approvisionnements, des trafics, et il y a sans doutes des choses que l’Union européenne peut faire. Renforcer les partenariats par exemple. L’escale de la frégate Cassard en Inde au début de l’année a été l’occasion d’accueillir une délégation de l’Union européenne et donc de mettre cette escale dans un cadre 'Union européenne' pour favoriser les échanges avec l’Inde. C’est quelque chose qui va se développer sous l’impulsion du service européen pour l'action extérieure (SEAE) : voir comment on peut faire davantage rayonner l’UE sur ces problématiques maritimes.

Les convergences sont-elles évidentes ?

C'est ce qui m’a frappé, durant mon année (en 2017-2018) passée à Rome, comme adjoint du commandant de l’opération Sophia [chargée de la lutte contre les trafics en Méditerranée, EUNAVFOR Med] : dans cet état-major, nous avions des gens de tous les pays. Pas seulement ceux du sud de la Méditerranée qui sont plus concernés, mais aussi la Finlande, les pays Baltes… Tous travaillent ensemble et réfléchissent sur ce problème de migrants. Cela aide à mieux se comprendre et à voir pourquoi parfois, entre gens du Nord, de l’Est ou du Sud, nous avons des visions différentes. Nous comprenons la position de l’autre et à la fin, nous sommes capables de faire des choses ensembles. L’IEI est un bon outil pour aboutir à cette convergence vers une meilleure vision commune.

Lire : IEI : une première interministérielle en demi-teinte

Coopérations opérationnelles

En octobre dernier, le chef d’état-major de la marine nationale, l’amiral Christophe Prazuck, a dit devant l’Assemblée nationale qu’il faisait le tour des capitales européennes pour leur proposer d’accompagner le porte-avions Charles de Gaulle. Seul le Danemark a envoyé une frégate. Est-ce un constat d’échec ?

L’Espagne et l’Italie ont participé à la mise en conditions. Le Portugal et le Danemark ont participé à la mise en conditions et à une partie de la mission en Méditerranée. Les Britanniques ont participé à la mission en Méditerranée. Le Danemark a poursuivi jusqu’en Océan Indien avec un bateau. Il y a également eu un travail un peu plus grand, avec le porte-avions Giuseppe Garibaldi et deux frégates italiennes en Méditerranée.

Ce sont des efforts conséquents ?

Pour les Danois c’est évidemment un effort significatif. Pour les Portugais, au vu du format de leur marine, entre leurs activités en Afrique et dans le cadre de l’Otan, leurs bateaux ont un taux d’emploi important. Il y a eu des négociations entre les échelons militaires et politiques pour arriver à dégager la ressource pour faire la mission. Les principales interactions se sont cantonnées en Méditerranée. Pour faire plus, il faut des budgets conséquents.

Quel intérêt pour la marine nationale ? Certains marins ont parfois le sentiment que la France n’a pas besoin de ces exercices en commun qui bénéficient surtout aux partenaires et demandent un investissement pas forcément rentable. Qu’en pensez-vous ?

Ça peut être le sentiment sur le terrain. La France, comme les États-Unis, a les moyens de déployer un groupe aéronaval en autonomie. Pour les autres, c’est effectivement une belle opportunité de travailler avec un porte-avions. Mais ce n’est pas à sens unique. Quand on travaille uniquement en national, nous sommes dans une zone de confort. Quand nous travaillons avec un autre pays, même si c’est un partenaire de l’Otan, il faut trouver comment parler et fonctionner ensemble. Pendant l’exercice de haut niveau Fanal avec le groupe aéronaval, nous nous sommes entraînés ensemble à des opérations de haut de spectre. C’est ce qui permet de travailler tous ensemble, comme nous avons pu le faire en Libye en 2011. Et même si nous avons une belle marine, nos moyens sont ce qu’ils sont. Avec la multiplication des missions, nous n’avons pas assez de moyens pour faire tout ce qu’il faudrait faire. Il y a besoin des partenaires pour aller efficacement dans le Golfe de Guinée, en Asie-Pacifique, sur tous les océans.

Il reste difficile d’intéresser la plupart des Européens à ce qui se passe en Asie-Pacifique, où la France et le Royaume-Uni sont isolés. Est-ce que vous travaillez à mobiliser un peu plus vos alliés sur cette zone ?

La ministre des Armées a rappelé dans son intervention au Shangri-La Dialogue qu’il y a des territoires français dans le Pacifique et que nous en sommes un Etat riverain. L’année dernière, nous avions embarqué sur un BPC [bâtiment de projection et de commandement] lors d’un transit dans l’Océan Indien un certain nombre de personnalités européennes avec cette idée de sensibiliser les gens en Europe sur les problématiques qui existent en Asie du Sud-Est et qui nous concernent directement : la sécurisation des approvisionnements et des ressources. Les groupes IEI se concentrent pour l’instant plutôt sur les zones périphériques de l’Union européenne. Peut-être que dans un deuxième temps, nous essaierons d’élargir au Pacifique. Nous continuons à partager sur ce sujet. A chaque fois que nous aurons des déploiements dans la zone, nous continuerons de proposer des embarquements. Nous avons des échanges aujourd’hui avec les Pays-Bas pour avoir éventuellement des activités à l’horizon 2021 en Asie-Pacifique. A partir de cet été, il va y avoir un conseiller militaire au SEAE pour l’Asie du Sud-Est.

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Ces observateurs que vous embarquez, est-ce une demande de leur part ou une proposition de la France ?

En général, ce sont des propositions que nous faisons. Ensuite, il y a petit à petit un réseau qui se crée dans différents pays. Ils nous demandent parfois s’il y a des activités auxquelles ils peuvent participer. Nous essayons de développer un réseau au sein de l’Europe d’acteurs avec lesquels nous pouvons échanger.

L’avenir des relations avec le Royaume-Uni

Comment appréhendez-vous la suite de la coopération avec le Royaume-Uni, après le Brexit ?

Il y a deux échéances simultanées. Il y a le Brexit effectivement, mais il y a aussi les dix ans des accords de Lancaster House et la Full Operational Capacity de la force expéditionnaire commune interarmée. La feuille de route que nous avions définie arrive à échéance en 2020. C’est dans le contexte du Brexit qu’il va falloir penser l’après. Le Brexit ne change rien à l’interopérabilité entre nos deux pays. La question qui se pose est de savoir quelle sera la volonté du gouvernement britannique dans la période post-Brexit d’aller au-delà de ce qui a été fait pendant dix ans ou non. Est-ce que nous restons à un palier ou est-ce que nous continuons à monter ? D’un point de vue militaire, il n’y a pas de raisons qu’il n’y ait pas une forte coopération qui continue d’exister.

Aller au-delà des objectifs de Lancaster House, en quoi cela peut-il consister ?

Honnêtement, aujourd’hui, nous commençons à réfléchir sur la question. Je ne peux pas donner de pistes. Une possibilité, c’est comment articuler notre porte-avions avec les deux porte-avions britanniques par exemple. Est-ce que nous faisons des opérations avec deux porte-avions en simultané ou est-ce que nous cherchons plutôt une permanence avec un relais entre le Charles-de-Gaulle et les Britanniques ? Aux Antilles nous sommes en train de travailler à renforcer notre coopération en s’appuyant sur Fort-de-France. L’ouverture de leur base à Bahreïn pourrait aussi faire l’objet d’une coopération.

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Quels échanges de personnels avez-vous avec les autres pays européens, au-delà des Britanniques ?

En formation initiale, nous avons un programme avec l’Allemagne. Des officiers français font toute leur formation en Allemagne et vice et versa. Ils sont totalement interchangeables. Il y a trois types de postes. Dans les unités opérationnelles, nous avons par exemple deux officiers britanniques qui servent sur des bateaux français. Nous avons des sous-officiers mécaniciens qui servent en Grande-Bretagne. A partir de cet été, nous allons avoir quatre jeunes chefs de quart britanniques. Ça leur permet de découvrir une culture et de créer des liens. Nous avons ça avec les Allemands, avec les Espagnols. Nous avons un Espagnol et un Britannique dans nos forces sous-marines. Nous avons aussi un pilote britannique sur hélicoptère. Nous avons ensuite le niveau des états-majors opérationnels avec des officiers britanniques, italiens, néerlandais, espagnols, de la plupart des marines européennes. Enfin, il y a à l'état-major central à Balard trois officiers britanniques, un en planification des opérations maritimes, un au bureau stratégie et un dans un bureau de ressources humaines. Ils tiennent des postes d’officiers français et nous avons la réciproque chez eux. Il y a aussi un officier allemand sur des questions Otan à l’état-major de la marine. L’année prochaine, nous devrions avoir la même chose avec un Italien.

Les coopérations industrielles

L’armée de l’air a un programme d’avion du futur, le SCAF, avec l’Allemagne et l’Espagne. L’armée de terre a un projet de char du futur, le MGCS, avec l’Allemagne. Mais il n’y a pas de gros projet de coopération structurant du côté marine. Pourquoi ?

Je ne vais pas trop détailler les aspects capacitaires, qui sont moins dans mon domaine d’expertise. Les coopérations qui fonctionnent, même si il faut évidemment une impulsion politique, doivent d’abord répondre à un besoin opérationnel et à un calendrier financier et capacitaire cohérent. Il faut qu’à un moment donné, nous soyons plusieurs à avoir besoin de remplacer une même capacité, avec un calendrier similaire et l’argent qui va derrière. C’est le cas du SCAF : il y a une génération Eurofighter-Rafale à remplacer, un besoin et des réflexions qui sont comparables. Le char c’est pareil : le Leclerc et le Leopard sont d’une même génération. Si dans le naval, il n’y a pas de grand programme qui émerge, c’est parce que nous n’avons pas la concordance de tous ces facteurs. Il faut enfin des intérêts industriels qui se rapprochent et de ce point de vue là, ça évolue : Naval Group et Fincantieri se rapprochent avec Poséidon. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.

De telles coopérations, c’est un sujet auquel réfléchissent les marines européennes ?

Ce sont des choses qui se font tous les jours. Nous avons un programme de guerre des mines qui se développe avec les Britanniques, avec les premiers prototypes qui commencent à faire leurs essais. Il y a dix ans, quand nous avons lancé ce programme tout drone, tout le monde pensait que ce n’était pas assez mature et que nous allions nous planter. Aujourd’hui, ça marche. Les Belges et les Néerlandais ont aussi un programme sur lequel ils partent avec Naval Group et ECA. Nous allons chercher tous ensemble un maximum de synergies. La « toolbox » qui va avec fait l’objet d’un projet de la Coopération structurée permanente (1). Nous avons toujours des discussions avec les Polonais et les Néerlandais pour de la coopération dans le domaine des sous-marins. Le lancement d’un avion de combat, c’est très emblématique. Pour le naval, comme pour le terrestre, c’est peut-être un peu plus segmenté : sous-marin, guerre des mines, bateaux de surface…

(Propos recueillis par Romain Mielcarek)

(1) Lire notre article sur le projet : Projet Pesco n°9 : la boite à outils des futurs drones sous-marins anti-mines

Entretien réalisé le 5 juillet 2019 à Paris dans le bureau de l’amiral Boidevezi