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[Reportage] Eulex Kosovo 6. Opération portés disparus à Mitrovica, où tout rappelle que le Kosovo n’est pas un pays comme les autres

(B2 à Mitrovica) Au Kosovo, la recherche des portés disparus de la guerre avec la Serbie, il y a plus de vingt ans, reste d'actualité. C'est un pan de l'activité de la mission européenne pour l’État de droit (EULEX), intégré à l’Institut de médecine légale de Pristina. Un travail de longue haleine

Au cimetière musulman de Mitrovica-Nord, l'Institut a retrouvé des corps de victimes de la guerre entre les tombes

Dans les années 1998-1999, la guerre a ravagé le Kosovo. Des milliers de personnes sont décédées et ont été enterrées ici et là, cachées aux familles en deuil par chaque camp. Aujourd'hui, le sort des personnes disparues reste une question très politique pour le Kosovo, qui demande à la Serbie de les aider à retrouver leurs morts, et le sujet reste un point délicat de la réconciliation entre Pristina et Belgrade.

Excursion à Mitrovica Nord

Alors que je manque d’équilibre et de tomber à chaque pas, mes bottes de ville enfoncées dans 10 centimètres de neige, mon guide, Krassimir Nikolov se déplace aisément entre les tombes du cimetière musulman de Mitrovica Nord (1) et me montre du doigt des affaissements dans la neige : « ici, nous en avons trouvé un, ici aussi, là où tu vois les trous… ». Ce qu'il a trouvé ce sont des restes de corps humains. Enterrés il y a vingt ans, entre les tombes.

La visite continue. « Ils étaient enterrés les uns à côté des autres ici, ou bien entre deux tombes comme là », m’explique Krassimir Nikolov. Il connait tout cela par coeur car c'est le Coordinateur des exhumations pour EULEX, à l'Institut de médecine légale, et avant tout, un homme de terrain. 

Une cachette pratique

Quand EULEX m’a proposé une excursion au cimetière, je n’ai pas bien compris pourquoi. Krassimir Nikolov explique : un cimetière « n’est pas un mauvais endroit pour cacher des morts... » De la même façon qu'une bibliothèque sera une plutôt bonne cachette pour un livre. Peut importe où les corps ont été enterrés — cimetière, champ, etc — l’objectif était « de faire en sorte qu’on ne les retrouve jamais », décrypte-il. Et « quand ils ne voulaient pas creuser une grande fosse, ils enterraient les corps dans un cimetière ». Question ‘pratique’ donc aussi.

Une recherche de fourmi

Toutefois, avant d’arriver à ce moment où l’on peut pointer du doigt les tombeaux improvisés, le travail est délicat. Sur le papier, le processus parait simple, bien que long : enquêter sur les personnes disparues, faire une analyse du terrain, rédiger un rapport au parquet (prosecution), demander l’exhumation, procéder à l’exhumation, identifier les individus, rendre les restes aux familles.

La technologie au rendez-vous

« Environ 90 % des renseignements proviennent de sources ouvertes telles que des vidéos, des déclarations (comme celles que l'on peut trouver dans les archives, les médias, les transmissions radio...) », détaille Krassimir Nikolov. Le personnel de l’Institut de médecine légale peut s’appuyer sur des images aériennes prises pendant le conflit, mais « c’est difficile à avoir, c’est un luxe », « des images sont secrètes, il faut les dé-classifier et pour le propriétaire d'accepter la diffusion ». Pourtant, elles sont d'une grande aide. Grâce aux images, « on peut voir un changement clair dans le paysage ». Sans pour autant que le résultat soit garanti : il est possible de recouvrir avec de l’asphalte, construire un bâtiment par dessus les corps… alors « il faut convaincre les autorités », explique Krassimir Nikolov.

L’humain au cœur du problème

« Dans certains cas, il y a également des témoignages », ajoute Krassimir Nikolov. Seulement, les témoins « sont très probablement impliqué dans l'enterrement ». Ces personnes là, « n’aiment pas parler », confie-t-il. Lui-même préfère ne pas être pris en photo « à cause de son travail ». « Il est difficile de trouver de vraies sources d'information, qui sont également prêtes à partager ces informations », témoigne-t-il « car avec les humains, c’est une question de confiance ». En plus, « après tant d'années, beaucoup de gens ne se souviennent pas ».

Les preuves sont essentielles pour que l'Institut de médecine légale puisse faire son travail : « si l’on n’a pas d’endroit concret et de preuve concrète à donner aux autorités, c’est impossible d'obtenir l’autorisation de creuser et cela peut prendre des années pour retrouver des corps ». Par exemple, l’Institut peut être informé que des corps ont été enterrés dans tel champ, mais sans plus de précision.

Dès que des corps sont retrouvés, le lieu devient une scène de crime, mais l’institut de médecine légale « n’est pas intéressée par le côté criminel de l’affaire », assure la coordination des exhumations de EULEX.

En novembre 2020, EULEX a pu participer à al découverte de restes humains sur le site d'une carrière, à Kizevak en Serbie grâce à l'utilisation d'images aériennes (photo : EULEX Kosovo)

Chaque cas est différent

Pour couronner le tout, « chaque cas est différent », précise Krassimir Nikolov. Dans son bureau de l’Institut de médecine légale, il raconte, des photos de lieux où ont été retrouvées des fosses communes étalées devant lui. Par exemple, dans un cimetière de Pristina, trois corps ont été retrouvés dans une tombe, le dernier à 4,20 mètres de profondeur — il fallait savoir creuser aussi profond. À Prizren, à l’ouest du Kosovo, « 10 corps ont été retrouvés, puis quelqu’un nous a dit, en fait vous en avez oublié un, près de l’arbuste... », se rappelle le Bulgare.

Au cimetière musulman de Mitrovica-Nord, les affaissements entre les tombes représente les anciens tombeaux improvisés pendant la guerre

Identification grâce à l’ADN

Une fois les corps exhumés, le rapport d’autopsie réalisé par le pathologiste — déclarant la cause de la mort, arrive le moment crucial de l’identification de la victime grâce à la comparaison de l’ADN avec la base de données des familles à la recherche de personnes disparues. La récolte de l’ADN des familles est donc plus que nécessaire. « Les familles qui ne veulent pas donner de sang représentent 1 ou 2%, mais d’habitude, il n’y a pas de problème », rassure Krassimir Nikolov, avant d'ajouter : « Tant que la famille est en vie... ». L’ADN est analysé à la Haye, aux Pays-Bas, par le comité international sur les personnes disparues (ICMP). 

Des objets retrouvés avec les corps peuvent aussi aider à attester l’identité de la personne. Attention aux erreurs cependant, prévient Krassimir Nikolov « nous avions retrouvé une personne avec des permis de conduire dans les poches, en fait, c’était un mécanicien… ».  Une fois les résultats récoltés par l’IFM, « nous vérifions, os par os, que nous avons le bon corps », détaille Krassimir Nikolov, avant d'informer l'équipe de contact avec la société civile et les familles.

Rencontre avec les familles

La dernière partie du travail revient à la team « outreach ». Ce sont eux qui vont informer les familles. Melinda Bytyqi est assistante auprès de la société civile (civil society assistant). « Nous informons les associations et le comité gouvernemental sur les personnes disparues puis l’équipe se rend auprès des familles pour leur annoncer la nouvelle », explique-t-elle. S’ils ont des questions « ils peuvent venir parler à l’anthropologue ». D'ailleurs, cette dernière, Tarja Formisto « est connue dans tout le Kosovo ! ».

Une fois le puzzle résolu, les restes sont remis à la famille avec tous les documents pertinents, y compris un certificat de décès. Pour finir, le statut de cette personne est modifié dans la base de données , passant de « disparu » à « décédé ». Au 18 février 2021, selon la Croix rouge, il reste encore 1641 personnes à retrouver.

(Aurélie Pugnet, envoyée spéciale au Kosovo)

Lire comment l'Institut de médecine légale a retrouvé la dernière fosse commune en Serbie, en novembre 2020.

(1) Le cimetière musulman — l'islam étant la religion des Albanais — se trouve à Mitrovica Nord, où les Serbes orthodoxes sont majoritaires. Le cimetière orthodoxe — des Serbes — se trouve à Mitrovica Sud, majoritairement Albanais.


Mitrovica, ville coupée en deux, symbole de la division d’un pays

Deux maires, deux villes, deux langues, deux identités… Tout à Mitrovica rappelle que le Kosovo n’est pas un pays comme les autres. De part et d’autre du fameux pont de la discorde, enjambant l’Ibar, symbole du passage du « sud » au « nord » du Kosovo, quelques Carabinieri de la mission de l’OTAN (la KFOR) sont stationnés. Ils guettent, ils font office de gardiens de la sécurité. Surtout, ils rappellent que le problème entre les Albanais du sud et les Serbes du Nord n’est pas encore vraiment résolu.

Passé le pont une fois de Mitrovica sud à Mitrovica nord, vous êtes frappés par une chose : le changement des couleurs. Alors qu’au sud, le rouge et noir du drapeau albanais dominent, au delà de la rivière, le drapeau tricolore bleu-blanc-rouge de la Serbie est arboré fièrement à chaque lampadaire. Ici, en période d'élections, impossible d'apercevoir les partis LDK, PDK, Vetevendosje... Seuls les posters de la Liste Serbe sont placardés aux quatre coins de la ville.


Photos : B2-Aurélie Pugnet

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