Stabilisation - Paix

[Entretien] La coordination UE-ONU : bien sur le terrain. Pour les systèmes c’est autre chose (Jean-Pierre Lacroix, ONU)

(B2 - exclusif) Le Monsieur 'Casques bleus', Jean-Pierre Lacroix, attend beaucoup des Européens dans leur aide à l'ONU, sur le terrain, comme dans les institutions et leurs messages politiques

Le secrétaire général adjoint des Nations Unies chargé des opérations de paix participait jeudi (2 septembre) à la réunion informelle des ministres de la Défense de l'UE à Brdo (ONU)

Les Européens réfléchissent à la création d'une force d'entrée en premier. C'est un résultat de la crise de Kaboul. Que pensez-vous de cette idée, en tant que représentant des Nations Unies ?

— Le mandat des opérations de maintien de la paix des Nations Unies n'est pas de faire la guerre, leur vocation est d'abord politique. Il y a donc une limite au-delà de laquelle on ne parle plus de maintien de la paix. Et le maintien de la paix a ses limites. Donc le déploiement rapide, l'action offensive, répond à des besoins, comme dans la lutte anti-terroriste. Nous sommes ouverts à toute proposition.

Entre l'ONU et l'UE, la communication passe-t-elle bien ? Ne faut-il pas des consultations plus régulières ?

— Oui et non. Nous avons des engagements et des consultations régulières. C'est indispensable...., mais ce n'est pas toute la réponse. Il faut regarder comment les systèmes réagissent, en termes de réaction rapide, d'adaptation, d'échange stratégique... Nous — les organisations — avons besoin d'une certaine flexibilité pour adapter notre réactivité et coller aux évolutions de situations très changeantes.

Situation type : le Mali. Justement, Européens et Onusiens sont présents sur le même terrain. Comment voyez-vous la multiplication des initiatives européennes (EUTM Mali, Barkhane, Task force Takuba) ?

— C'est une chose positive en soi. Il faut juste éviter les duplications. Plus on est, plus c'est positif. Mais il faut organiser cette bonne convergence dans les messages et la répartition des actions. Et cela exige la meilleure coordination possible. Il faut aussi garder des priorités à l'esprit : le politique, la protection de la population, les efforts de consolidation de l'État, une meilleure unité des messages aux autorités, dans le travail avec le pays et les populations.

Cette coordination ne marche pas bien ?

— Sur le terrain, elle marche bien en général. Les équipes et les chefs se connaissent, se rencontrent souvent. En ce qui concerne la dynamique des systèmes eux-mêmes, les processus, la définition des priorités, comment les crédits sont engagés,... c'est très différent et cela aboutit à des rigidités. Nous avons besoin de flexibilité dans nos systèmes.

... Flexibilité. Cela signifie quoi par exemple ?

Plusieurs questions se posent : comment les systèmes peuvent réagir dans l'urgence ? Quand il y a des inquiétudes sur plan politique et la nécessité de passer des bons messages, comment faire cela effectivement et efficacement, quels leviers (politiques, financiers) utiliser ? Il faut que l'on ait les mêmes messages, mais aussi la même compréhension des leviers et ce sur quoi nous pouvons agir.

Vous parlez d'effort politique. Vous pensez à la fin de cette période de coup d'État ?

— Je pense en effet à la transition, pour qu'elle débouche sur des élections, à un transfert démocratique du pouvoir, [mais aussi] à la relance des efforts sur l'accord de paix, aux efforts au centre et au G5 Sahel. Il me semble important de poursuivre cet effort...

... Un effort de long terme ?

— Les problèmes sont complexes. Ils ont des origines diverses. Parfois ils ne perdent pas en intensité ou, au contraire, s'aggravent. [...] Il ne faut donc pas toujours s'attendre à une solution de court terme. Même si c'est difficile. Nous avons des résultats sur la protection des populations. Quand on regarde les évolutions, il faut se dire que ce serait bien pire si nous n'étions pas là. Je pense au Mali, mais aussi à la République centrafricaine, Chypre, le Liban... Il est clair que les Nations unies, nous avons un rôle de prévention, d'empêchement d'escalade contrôlée, au jour le jour.

Autre terrain : la République démocratique du Congo. La mission de l'ONU de stabilisation, la MONUSCO, la plus grosse des Casques bleus, amorce son retrait. Voyez-vous une place particulière pour l'Union européenne dans le pays ?

— La mission de l'ONU a une bonne relation de travail avec les autorités, les problèmes sécuritaires sont toujours là, mais il y a une dynamique sur laquelle il faut construire. Je crois qu'il y aura peut-être pour l'Union européenne un espace pour renforcer notre travail commun et exploiter les opportunités. Il y a plusieurs domaines d'actions et d'intervention possibles.

À quelles opportunités pensez-vous ?

— La MONUSCO est dans une phrase très graduelle de transition et, à terme, l'idée est qu'elle puisse partir du pays. Quand cela se produira, les efforts devront être assurés par d'autres. Cette phase de transition est importante. La pérennité des efforts, même si la forme et les modalités changent, est importante. Par exemple au Kasai, dont nous nous sommes retirés [en juin, NDLR], des efforts demandent à être poursuivis. Par exemple en matière de DDR [désarmer, démobiliser, réintégrer], de consolidation des structures liées à la justice, d'état de droit, de services à la population, etc. C'est aussi le soutien aux efforts politiques ou à la [stabilisation] à l'Est du pays.

Un mot revient sans cesse dans vos propos : unité des messages... Y a-t-il  un manque d'unité dans l'Union dans le soutien aux Nations Unies ?

— En tant qu'Européen et représentant des Nations unies, qui travaille en partenariat avec l'Union européenne, il est important et souhaitable d'avoir une Union avec le plus d'unité possible, pour impulser des dynamiques européennes.

(Propos recueillis par Aurélie Pugnet)

Entretien réalisé en face à face, en français, en marge de l'informelle défense en Slovénie, le 2 septembre 2021

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