(B2 - exclusif) La task-force Takuba, Barkhane, EUTM Mali, les Russes, le coup d'État, la situation sécuritaire, les élections. L'artisan de la nouvelle diplomatie malienne, le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a accepté de nous recevoir, longuement, en marge de la réunion du G5 Sahel. Et de répondre à toutes les questions. Même les plus gênantes.
Diplomate de carrière, formé aux universités algérienne (ENA d'Alger) et française (université de Sceaux - Paris XI et Institut international d'administration publique), Abdoulaye Diop a été conseiller diplomatique de deux présidents maliens (Alpha Oumar Konaré Konaré et ATT Amadou Toumani Touré), en poste à Bruxelles (conseiller) et à Washington (ambassadeur) puis au Programme alimentaire mondial (PAM).
Rappelé par la junte militaire pour diriger la diplomatie malienne, Abdoulaye Diop a déjà tenu ce poste entre 2014 et 2017, sous l'ancien président malien IBK, Ibrahim Boubacar Keïta. Il avait notamment négocié les accords d'Alger de réconciliation avec les différents groupes rebelles.
L'homme est toujours aussi calme, pondéré, mais direct et incisif. Il n'a pas vraiment varié dans son discours sur Barkhane. En 2017, dans un autre entretien à B2, il avertissait déjà : « C'est notre agenda qui doit définir le G5 Sahel, pas celui de qui que ce soit d'autre. Nous voulons et devons nous coordonner avec nos alliés. [...] C'est ainsi que nous voyons le partenariat. Nous ne devrions pas voir de diktat ».
Le problème de Takuba
Vous venez de dire aux militaires danois de partir. Pourquoi ? Vous n'aimez pas les Danois ?
— Au contraire. Le Danemark est un pays ami du Mali. Mais aucune amitié ne saurait être contraire à l’intérêt du Mali et aux textes qui gouvernent nos relations avec les uns et les autres. Pour venir au Mali, il faut un accord formel de l’État malien...
... Mais les Danois disent qu'ils avaient une autorisation pour venir ?
— Il faut être précis. La France est présente chez nous dans le cadre d’un traité en matière de défense, signé en 2014, qui remplace lui-même un traité conclu en 1985. Celui-ci autorise l’opération Serval, puis l'opération Barkhane. En mars 2020, il y a eu un protocole additionnel, qui autorise la France de pouvoir inviter d’autres partenaires européens, et non européens, à venir se joindre dans le cadre de l’opération Barkhane, Takuba. Une fois que le pays a été invité à se joindre, il doit signer un document annexe à ce protocole qui est soumis à la France et au gouvernement du Mali. C'est la troisième étape.
Les Danois ont eu cet accord des Maliens ?
— Non. Les Danois ont bien envoyé leur demande. Nous avons accusé réception. Mais nous n'avions pas donné notre accord que, déjà, on apprenait que les Danois étaient sur notre sol. On ne peut pas accepter cela.
D'autres pays sont également attendus, subiront-ils le même sort ?
— En effet, la Norvège, la Hongrie, le Portugal ont fait les mêmes demandes. Mais, à la différence des Danois, ils n’ont pas envoyé leurs soldats. Ils attendent que l'on approuve. Car nous sommes dans un exercice aussi de réévaluation de différents arrangements.
Cela veut-il dire que vous allez demander aux Français de Barkhane et Takuba de partir ?
— Nous n’en sommes pas là. Ce que nous demandons, c’est une relation respectueuse, qu’on arrête les insultes et les invectives par médias interposés. On ne peut pas avoir autant de soldats dans un pays et mépriser autant les autorités de ce pays. Il faut se parler. Il faut ensuite inscrire votre action (militaire) dans le cadre décidé par le Mali.
Entre militaires, cela se passe pourtant bien ?
— La qualité de la coopération militaire doit être saluée. C'est vrai, malgré ce contexte tendu, les militaires français travaillent bien avec leurs homologues maliens. C'est sur le plan politique qu’il y a un problème.
On sent qu'il y a une sorte d'arrogance française qui ne passe pas ?
— On a effectivement ce sentiment d'un certain mépris. On ne nous écoute pas. Un ami peut toujours nous donner des conseils. Ils sont bienvenus. Mais pas de cette façon cavalière. Qui est M. Le Drian [NDLR le ministre français des Affaires étrangères] pour décider de la légitimité du régime ? Le Mali n'est pas une province de la France. Il faut que les gens sortent d’un certain paternalisme et d'une certaine condescendance. C'est aux Maliens de décider. Si les Maliens veulent que le diable soit là. Eh bien le diable sera là. C’est notre responsabilité.
Et vous l'assumez ?
— Oui. Nous l'assumons. Nous voulons avoir un système de défense autonome, efficace, capable de répondre aux défis sécuritaires des Maliens. Et si la coopération ne s’inscrit pas dans ce cadre, alors oui je suis désolé, on va devoir dire : « Merci beaucoup. Mais votre aide n’est pas utile ! »
La suite de Barkhane et les Russes au Mali
Vous gardez un certain ressentiment du départ de Barkhane ?
— Ce n'est pas du ressentiment. Il y a une décision française avec la fermeture de cinq bases qui crée un vide sécuritaire. Un désengagement unilatéral...
... Les Français vous ont consulté cependant ?
— Non, il n’y a pas eu de consultations sérieuses sur cette question. Au sommet de N’Djamena, il a bien été question de réadaptation de la présence militaire [française]. Mais quand ? où ? comment ? etc. Rien de tout cela n’a jamais été discuté. Le président [Assimi] Goïta et le gouvernement l’ont appris à la télévision. Je ne pense pas que ce soit la meilleure façon pour travailler ensemble. Au Mali, on a vraiment eu le sentiment que c’était une punition pour notre pays, parce qu’il y a eu les événements de mai (NDLR : le coup d'État).
Qu'est-ce que vous auriez souhaité ?
— C’est le droit de la France de partir. Mais nous avons un traité de défense avec la France. Ce que nous avons demandé, c’est de travailler ensemble pour gérer les effets néfastes de ce départ.
Mais les soldats français se sont engagés, sont morts au Mali ?
— Nous ne sommes pas des ingrats. Chaque fois d'ailleurs on nous le rappelle : « C’est nous qui sommes venus dans l'opération Serval, nous vous avons sauvé ». Nous apprécions le sacrifice des soldats français. Aujourd’hui, ce que nous demandons, simplement, c’est que cette intervention se fasse dans le respect de l’intérêt malien. Il faut changer la façon de faire.
Travailler ensemble pour être plus utile ?
— Être efficace surtout. C'est ce que nous demande la population. Je comprends la frustration de beaucoup de Maliens. Ils voient des gens en uniforme arriver, des avions atterrir, des soldats lourdement armés qui sont partout. Il y a 12.000 hommes des Nations unies, des Français, des Suédois, des Norvégiens, des Britanniques, etc. Et l'insécurité perdure. Les gens continuent d'être tués. Le citoyen ordinaire se dit « Alors ça sert à quoi ? » C'est notre responsabilité. C'est vrai. Les soldats européens ne sont pas nécessairement là pour se sacrifier. Le Mali a des hommes. Ils se battent tous les jours. Si certains pays peuvent compter leurs soldats morts, nous, nous ne les comptons plus... Il y en a trop. Ces hommes attendent les équipements nécessaires, y compris les équipements létaux pour pouvoir se battre.
Et vous vous êtes alors tournés vers les Russes ?
— Le Mali a des relations historiques avec la Russie. Ce sont les Russes, l'ex-URSS, qui étaient là à notre indépendance [en 1958, NDLR], quand il n’y avait personne auprès de nous, pas seulement pour équiper et former l’armée malienne, mais aussi soutenir l'économie du pays. Les Occidentaux sont venus après. Il ne faut pas oublier ce background historique. L’armée était formée à l’époque à 80% en ex-URSS. Les équipements militaires que nous avons, même aujourd’hui, sont à 80% originaires de la Russie ou des ex-Républiques soviétiques. Donc le Mali a un peu de gratitude.
Alors, vous avez dit oui aux Russes de Wagner ?
— Non. Nous travaillons dans le cadre d’un traité de coopération militaire avec la Fédération de Russie. Pas avec une société privée. Nous achetons, d'État à État, avions, véhicules, armes et munitions. Et nous avons des instructeurs russes qui nous aident, pour le maniement des armes, l’aguerrissement au combat ou l'utilisation des aéronefs.
La mission EUTM Mali
Du côté des Européens, la mission EUTM Mali existe depuis 2013. En êtes-vous satisfaits ?
— Ce qui a été fait par l’Europe depuis 2013 en mettant en place ce programme de formation a été très apprécié. Cela a permis aussi de renforcer la capacité opérationnelle des forces de défense et de sécurité du Mali (FAMa). Il y a clairement eu une valeur ajoutée au moment où notre armée avait besoin de capacités, de formation sur les droits de l’Homme mais aussi en termes de protection sur le terrain. Maintenant plusieurs années ont passé...
... La formation n'est pas assez adaptée au terrain ?
— Je ne connais pas tout dans le détail. Mais beaucoup disent que c'est une formation qui ne prépare pas suffisamment les militaires au combat en tant que tel. En tout cas, elle n'est probablement plus adaptée à la menace à laquelle nous faisons face. Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin, ce sont des unités formées pour soutenir les unités spéciales, qui soient prêtes à s’engager dans une lutte contre le terrorisme et dotées de tous les équipements nécessaires pour se déployer.
Et vous voulez évoluer ?
— Oui. C'est ce que nous essayons de dire aux armées européennes, il faut évoluer. Premièrement, il faut passer de la formation de nos unités à une formation de formateurs maliens qui puissent prendre le relais et assurer la durabilité des efforts. Deuxièmement, la formation, c'est important. Mais c’est loin d’être suffisant. Il y a un élément qui manque. Pour qu’une formation soit efficace, cela doit venir dans le cadre d’un package, qui allie formation mais aussi équipements. On ne peut pas lutter contre le terrorisme avec des bâtons.
Mais les Européens débloquent des équipements, il y a cette possibilité d'avoir des équipements pour les ULRI via la facilité européenne pour la paix...
— Je ne sais pas dans combien de temps cela va être débloqué. Et souvent l'Europe dit « Oui on vous aide, mais vous savez, nous, les moyens létaux [on ne peut pas] ». Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce sont les équipements. Le paquet complet. Sinon, il y a toujours un gap : on forme des compagnies, mais on doit attendre de trouver l'argent pour les équipements ou que l’État malien puisse mettre ses moyens à disposition. Regardez ce qu'a fait l'Égypte quand elle a formé des unités de forces spéciales maliennes. Le jour où elle a atterri à Bamako, elle était pleinement opérationnelle. Les soldats avaient des uniformes, des équipements, des armes. Ils étaient prêts à être projetés sur le terrain.
...Mais cela signifie beaucoup de moyens !
— Quand vous regardez les moyens financiers colossaux investis pour avoir ces soldats européens sur place juste pour assurer cette formation, je suis certain que si on nous donnait juste un appui financier technique ou matériel direct à nos forces, avec peut-être un peu de formation, et une formation de formateurs, on ferait davantage la différence.
De quels équipements avez-vous besoin ?
— Le Mali, est un territoire très vaste : 1,2 million de km2, trois fois la France ! Nous avons besoin d'avions, de véhicules, de moyens de communication. En huit ans, personne n'a donné, même un seul, avion. Nous avons dû acquérir quatre hélicoptères auprès des Russes, sur notre budget national.
Vous en avez parlé au Haut représentant de l'UE lors de votre rencontre jeudi ?
— Oui bien sûr. Ce n’est pas une critique ou de l'idéologie. Mais une question d'efficacité. Les moyens qui sont investis aujourd'hui nous permettraient d'avoir davantage de résultats si on re-calibrait cette intervention.
Le coup d'État et la démocratie
Vous dites que ces sanctions de la CEDEAO, notamment l'embargo aux frontières, sont injustes. Pourquoi ?
— Elles sont injustes et illégales. Il n’y a aucune disposition, aucun traité, aucun texte normatif de la CEDEAO qui a prévu de fermer les frontières d’un pays dans le cadre de sanctions. Nous connaissons l’ensemble des textes de la CEDEAO. Le Mali est l'un des trois membres fondateurs et la CEDEAO a été créée au Mali en 1975. Ce qui est imposé cette fois va au-delà de ce qui est prescrit dans les textes. Tout cela est instrumentalisé de l’extérieur. Il y a des ingérences parce que le Mali a des positions politiques qui n’arrangent pas certains...
Quand vous dites 'certains', visez-vous la France ?
— Oui. La France est à géométrie variable. Il y a eu plus de 400 coups d'État en Afrique. Certains, après trois ans, n’ont même pas mis en place de conseil national de transition, ces pays-là ne sont pas sanctionnés. Il y a eu deux coups d'État dans d'autres pays africains récemment. On n’en entend pas parler.
Vous pensez à celui du Tchad ?
— Je ne vais citer personne. Ce sont des pays amis, des pays frères. Mais on ne parle que du Mali. Il y a cet acharnement contre un pays qui a pris des postures aujourd'hui et des positions politiques qui ne sont pas appréciées. C’est ça le fond du problème.
Mais les militaires sont au pouvoir ?
— Je ne veux pas justifier quoi que ce soit. Mais il y avait dans le pays des problèmes de gouvernance, de déficit démocratique, des élections qui n’étaient pas organisées dans les règles de l’art, etc. Les militaires n’interviennent jamais dans un contexte où tout se passe bien.
Le gouvernement militaire a, pourtant, repoussé la date des élections. Pas très démocratique ?
— Pour organiser des élections, il faut un niveau de sécurisation suffisant, dans tout le pays. Quand un pays est en guerre, où une partie du territoire national est occupée par d’autres groupes, terroristes, où la présence de l'État n’est pas assurée partout, c'est compliqué. Ce que nous voulons simplement, c'est davantage de temps. Lors des assises nationales de la refondation traitant de l'ensemble de la problématique de sécurité et de gouvernance, il a été suggéré une transition entre six mois et cinq ans. 65% des délégués ont voté pour cinq ans.
Cinq ans c'est long. Pourquoi pas plus court ?
— Le Mali est ouvert. Il faut discuter, et non pas sanctionner. Quels sont les efforts attendus des autorités maliennes pour faire les choses dans ce temps-là ? Et ce que les partenaires sont disposés à faire pour nous permettre de créer les conditions pour faire ça dans ce temps-ci. Si on nous dit que nous pouvons faire en deux ou trois ans, voire en un an et qu'on nous donne les conditions pour le faire, nous le ferons. Il faut sortir du fétichisme des dates et regarder le contenu.
(Nicolas Gros-Verheyde)
Entretien réalisé en face-à-face, en français, vendredi 28 janvier dans un hôtel bruxellois.
Directeur de la rédaction de B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne, auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989. (France-Soir, La Tribune, Arte, Ouest-France, Sud-Ouest)