[Analyse] Boycott de la présidence hongroise de l’UE ? Des mesures avant tout dissuasives (v2)
(B2) Trop c'est trop. Nombre de responsables européens sont décidés à prendre le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, au collet. Objectif : éviter toute dérive supplémentaire. Les mesures seront-elles efficaces ? Rien n'est sûr. Chacun a le souvenir du précédent autrichien.
Les mesures prises par certains États membres, comme par la Commission européenne, l'idée du Haut représentant de l'UE de déplacer la réunion du Gymnich de Budapest à Bruxelles participent de cet état d'esprit (lire : [Confidentiel] Face à Orbán, le Haut représentant et la Commission décidés à agir).
L'écart de Orbán
La tournée ultramédiatisée du Premier ministre hongrois, s'exprimant depuis Moscou au nom de la présidence tournante de l'Union européenne, avec sa « mission de paix » poursuivie à Pékin, a heurté nombre de responsables européens (lire : [Verbatim] Le voyage de Orbán à Moscou sème le trouble en Europe). Si tous ne se sont pas exprimés, cette volonté claire de Viktor Orban d'user de sa présidence pour promouvoir ses propres messages n'est clairement pas en adéquation avec les us et coutumes européens.
Problématique sur le fond
Cette visite était déjà un écart avec la position définie au niveau européen sur le fond (pas de négociation de paix sans l'aval de l'Ukraine, pas de visite de haut niveau à Moscou). Mais, après tout, il y a une certaine tolérance au niveau européen sur des prises de position de politique étrangère qui ne sont pas tout à fait dans la ligne commune. La politique étrangère n'est pas en effet une politique harmonisée à 100%. Elle reste, en grande partie, l'apanage des États membres qui peuvent prendre diverses positions parfois contradictoires (cf. la reconnaissance de Jérusalem comme capitale par certains États).
Un tapage nuisible à la bonne diplomatie
Ce qui a causé l'ire de plusieurs responsables européens, c'est surtout cette exploitation hypermédiatisée par un Viktor Orbán triomphant. La date choisie de la visite à Poutine, aux premiers jours de la présidence hongroise de l'UE, le fait de se profiler comme porteur d'un message de paix européen, la confusion volontaire faite par le leader de la Fidesz usant et abusant du logo de la présidence hongroise de l'UE, etc. Cela fait beaucoup dans nombre d'États membres qui se sont sentis « floués » et embarqués dans une position qui n'est pas la leur. Faire de la diplomatie de rupture, pourquoi pas ! Mais, alors, discrètement, et non de cette façon tapageuse. Un tapage médiatique qui, finalement, nuit à l'objectif affiché : la paix.
Une volonté de dissuasion
Il y a aujourd'hui dans plusieurs capitales, comme chez le Haut représentant ou à la Commission européenne, la volonté de « marquer le coup ». Mais aussi d'éviter d'autres dérives ultérieures. La présidence hongroise du Conseil de l'UE ne vient que de commencer. Chacun redoute les prochains épisodes du show orbanien. Un nouveau dérapage lors de la réunion de la Communauté politique européenne, le 7 novembre, à Budapest, suivie d'un Conseil européen informel, juste après la mise en place les nouvelles institutions européennes, serait du plus mauvais aloi.
Une opportunité politique
Il ne faut pas nier non plus un certain opportunisme politique. En choisissant, fort-à-propos, une position très dure, juste avant un vote majeur au Parlement européen qui doit l'adouber pour un second mandat, Ursula von der Leyen sait qu'elle joue sur du velours. Elle tape fort, face à un homme d'État qui a une notion de l'État de droit assez fluctuante et se montre très proche, trop proche aux yeux de nombre de responsables, de la Russie. De quoi satisfaire à la fois les Libéraux et les Verts, comme les Sociaux-démocrates. Des voix dont l'intéressée a fort besoin pour obtenir la majorité absolue jeudi prochain (18 juillet), à la Plénière du Parlement européen.
(Nicolas Gros-Verheyde)
Le précédent autrichien
Le seul incident que l'on peut rapprocher de ce qui se passe actuellement remonte au début des années 2000. La victoire du parti d'extrême-droite de Jörg Haider (FPÖ) à Vienne, arrivé en seconde position aux élections, et sa possible montée au pouvoir crispe les Européens.
Chacun se rappelle alors de la recommandation de Louis Michel, le ministre belge des Affaires étrangères de l'époque : « N'allez pas skier pas en Autriche [cet hiver]. Je pense que ce n'est pas moral » (lire sur la RTBF). Un coup d'éclat en pleine présidence belge de l'UE. Le FPÖ monte tout de même au pouvoir, quelques jours plus tard, en coalition avec le parti chrétien-démocrate ÖVP, dirigé alors par Wolfgang Schüssel. Ce qui provoque nombre de réactions (lire : L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Autriche. Des réactions diversifiées).
Les États membres décident de prendre de concert, sur initiative des Belges et Français, différentes mesures de rétorsion, concertées entre eux : suspension des contacts bilatéraux officiels ; non soutien des candidats autrichiens briguant des postes dans les organisations internationales ; pas de réception de haut niveau pour les ambassadeurs autrichiens en poste dans les capitales. Ce procédé n'aura qu'un temps. Jörg Haider menace de bloquer toutes les décisions européennes (lire : Une menace de paille).
Au bout de quelques mois, la mesure devenant intenable, les États membres décident, sous la présidence portugaise de l'UE de créer un comité des "sages" chargé d'examiner si l'Autriche respecte les règles démocratiques (lire : Trois sages pour un requiem). Rapport rondement rédigé. En septembre, après la publication d'un rapport des sages, sous la présidence française de l'UE, les Quatorze décident de lever les sanctions (lire : Le rapport des sages sur les sanctions contre l'Autriche. Les 14 redeviennent 15.
- Lire aussi cette étude de Tanguy de Wilde d'Estmael. « Les sanctions contre l'Autriche : motifs, objectifs, issues ». In: Critique internationale, vol. 8. 2000. Diversité du capitalisme mondialisé. pp. 6-12.
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