Emmanuel Macron veut une nouvelle architecture européenne de sécurité

Emmanuel Macron veut une nouvelle architecture européenne de sécurité

(B2) En s'adressant aux diplomates français, réunis à l'Élysée, lors de la traditionnelle semaine des ambassadeurs de rentrée, Emmanuel Macron a posé un nouveau jalon de la défense européenne, promettant une nouvelle initiative visant à réviser l'architecture européenne de sécurité et à doter la clause de solidarité européenne (l'article 42-7 du Traité) d'une suite plus autonome

Emmanuel Macron s'exprimant devant les ambassadeurs français (Crédit : Ministère des Affaires étrangères)

Cet exercice rituel est souvent l'occasion pour le président de la République de donner les principales lignes en matière de diplomatie internationale et européenne, voire de lancer quelques ballons d'essais. Emmanuel Macron n'a pas failli à la tradition, présentant même une nouvelle initiative en matière de défense européenne.

Un projet de renforcement de la sécurité européenne

Emmanuel Macron a ainsi annoncé qu'il présentera « dans les prochains mois » un projet qui serait basé sur l'article 42.7 du traité de Lisbonne, en matière d'assistance et de sécurité mutuelle, afin de le rendre plus autonome de la seule garantie des USA.

« La France est prête à entrer dans une discussion concrète entre États européens sur la nature des liens réciproques de solidarité et de défense mutuelle qu’impliquent nos engagements aux termes du traité. L’Europe ne peut plus remettre sa sécurité aux seuls États-Unis. C’est à nous aujourd’hui de prendre nos responsabilités et de garantir la sécurité et donc la souveraineté européenne. »

Réviser l'architecture de sécurité

Sans remettre en cause l'OTAN, le président français milite cependant pour une révision de l'architecture européenne de défense et de sécurité qui tire à la fois partie des nouveaux champs d'affrontement qu'ils soient technologiques (le cyber, l'espace...) ou territoriaux (les zones polaires) mais aussi de la nécessité de trouver de nouveaux terrains de dialogue en matière de désarmement ou de conflit territorial.

« Nous devons tirer toutes les conséquences de la fin de la guerre froide. Des alliances ont aujourd’hui encore toute leur pertinence, mais les équilibres, parfois, les automatismes, sur lesquels elles s’étaient bâties sont à revisiter. Et cela suppose aussi pour l’Europe d’en tirer toutes les conséquences. Cette solidarité renforcée impliquera de revisiter l’architecture européenne de défense et de sécurité. D’une part, en initiant un dialogue rénové sur la cyber-sécurité, les armes chimiques, les armements classiques, les conflits territoriaux, la sécurité spatiale ou la protection des zones polaires tout particulièrement avec la Russie. »

Une réflexion qui doit s'étendre à la Russie

Ces questions ne doivent pas rester confinées dans un cadre de l'Union européenne mais s'étendre à tous les partenaires européens « au sens large », y compris « la Russie », expressément nommée. Le président s'inscrit ainsi d'une certaine façon dans les pas de la proposition Medvedev de 2008 de révision de l'architecture de sécurité datant de la guerre froide et des accords d'Helsinki datant de la guerre froide (1).

« Je souhaite que nous lançions une réflexion exhaustive sur ces sujets avec l’ensemble de nos partenaires européens au sens large, et donc avec la Russie. Des progrès substantiels vers la résolution de la crise ukrainienne, tout comme le respect du cadre de l’OSCE – je pense en particulier à la situation des observateurs dans le Donbass – seront bien entendu des conditions préalables à des avancées réelles avec Moscou. Mais cela ne doit pas nous empêcher de travailler dès maintenant entre Européens. Je compte sur vous pour cela. »

Commentaire : encore une initiative

On pourra se dire 'encore une initiative' en matière de défense. Entre le fonds européen de la défense, la coopération structurée permanente voulue par Paris et Berlin, la facilité européenne de paix conçue par Federica Mogherini, l'initiative européenne d'intervention annoncée par le même Emmanuel Macron il y a un an, le nombre d'initiatives dans ce secteur est appréciable. Cette proposition diffère cependant des précédentes par son aspect de haute volée politique. Elle n'est pas uniquement opérationnelle et même limitée aux questions de défense. Elle vise plus loin...

Une architecture Europe-Russie

En creux, Emmanuel Macron partage le point de vue de Donald Trump : l'OTAN née de la guerre froide est obsolète pour faire face à tous les conflits. Mais il en diffère sur les conséquences : l'Alliance atlantique doit rester dans son cadre, mais il faut l'adosser à une autre architecture de sécurité. Maintenant, il faudra sans doute connaître les détails de la proposition. Les quelques phrases énoncées lors de la conférence des ambassadeurs ne suffisant pas à cerner les contours de l'initiative : est-ce un nouveau traité, une nouvelle doctrine, une nouvelle structure souple (pour mettre en œuvre le principe de solidarité). Pour en connaitre plus, il faudra sans doute attendre les explications de l'Elysée, mais aussi apprécier les retours des pays européens, de Berlin ou des pays de l'Est notamment, et surtout observer attentivement la réponse de Moscou. Car c'est l'intérêt essentiel de l'initiative : tendre la main à la Russie, en matière de sécurité européenne.

(Nicolas Gros-Verheyde et Leonor Hubaut)


Les autres sujets abordés

La Libye. Le chef de l'État a insisté sur la volonté française à soutenir « l'organisation d'élections en décembre en Libye ». « Notre rôle, pour notre sécurité et celle de la région, est de réussir à faire cheminer l'accord de Paris décidé en mai dernier. » Les prochains mois seront « décisifs ». « Je crois très profondément à la restauration de la souveraineté libyenne et à l'unité du pays, c'est une composante essentielle de la stabilisation de la région. »

L'Afrique. De manière générale, le président français a pointé l'importance de l'Afrique, qui « n'est pas seulement notre interlocuteur pour parler des crises qui l'affectent, elle est d'abord notre alliée pour inventer les grands équilibres du monde ».

Migration. Sur la crise migratoire, Emmanuel Macron s'est montré optimiste pour obtenir une « solution européenne et collective », pour un mécanisme « pérenne » dans les prochains mois.

Sommet sur la Méditerranée. Emmanuel Macron a annoncé la tenue d'un sommet sur la Méditerranée « au début de l'été 2019 » à Marseille, pour « retrouver le fil d'une politique méditerranéenne ». 

Syrie. « La solution durable à ce conflit est politique. Nous sommes à l’heure de vérité, devant les derniers mois du conflit. » Emmanuel Macron alerte de la menace d’une « nouvelle crise humanitaire dans la région d’Idlib ». Il appelle à continuer à faire pression sur les alliés de Bachar el Assad, la Russie et la Turquie.  

Pas d’adhésion de la Turquie dans l’UE. Emmanuel Macron rappelle que l’adhésion d’Ankara à l’UE n’est pas possible. Il considère le projet du président Erdogan « panislamique et [qui] va à l’encontre de nos valeurs européennes ». Comme alternative, il propose la construction d’un partenariat stratégique. 

Réformer l’UE. Le président français a également réaffirmé sa volonté de réformer l'Union européenne et a de nouveau prôné « une Europe de plusieurs cercles » avec « des coopérations renforcées et une intégration plus forte » entre certains pays.

Repenser le multilatéralisme. « Ceux qui croyaient à un peuple mondialisé se sont trompés, il y a un retour de la psyché au niveau national. C’est le signe de la mondialisation différenciée de répondre à tous les besoins. Il faut donc la repenser. » Il appelle notamment à la réforme des organisations internationales, comme le G7, l’OMC ou l’OIT. 

Offrir une alternative au populisme. Le président appelle à porter « une ligne claire : celle d’une volonté de souveraineté européenne, dire en quoi l’Europe peut apporter une réponse à tous nos défis. L’Europe doit devenir cette puissance qui apportera des solutions à nos problèmes. »

(Leonor Hubaut)

Télécharger le discours

(1) Sur le sujet, lire : Un nouveau Traité… sur la sécurité et la défense ?. Proposition qui avait suscité un intérêt du président français de l'époque, Sarkozy répond Oui à la proposition de Medvedev d’un pacte de sécurité

 

Lire aussi :