AKK, la MinDéf allemande, spécialiste des idées sans suite, dans le creux de la vague ?

(B2) Annegret Kamp-Karrenbauer, alias 'AKK', un nom à faire rouler les yeux à Bruxelles, a multiplié, depuis son arrivée au poste de ministre de la Défense, déclarations intempestives, idées foireuses et contradictions en cascade

AKK (Bundeswehr/Sebastian Wilke )
Annegret Kamp-Karrrenbauer (crédit : Bundeswehr/Sebastian Wilke )

Arrivée en juin dernier pour remplacer Ursula von der Leyen, partie à la tête de la Commission européenne (lire : AKK nouvelle ministre de la Défense en Allemagne), l'avenir d'AKK semblait tout tracé. Telle une flèche montante, elle devait être appelée aux plus hautes fonctions, pour remplacer l'inamovible Angela Merkel à l'automne 2021. Mais le 10 février s'est inscrit comme une date noire pour AKK. Elle annonce alors sa démission de la tête du parti chrétien-démocrate (CDU), après la valse-hésitation avec l'extrême-droite dans le Land de Thuringe (1), et ferme ainsi les portes de son avenir promis. Son maintien même à la tête du ministère de la Défense semble aujourd'hui se poser.

Quatre bonnes mauvaises idées 

L'Allemagne nous avait habitué à avoir des responsables assez 'carrés', du moins à la tête des grands ministères (Affaires étrangères, Économie, Défense, etc.). Avec AKK, c'est tout le contraire. Ses déclarations à l'emporte-pièce, ses projets irréalisables, ont fini par faire trépasser la vieille tradition prussienne bien organisée au profit d'un folklore médiatique qu'on croyait réservé à des républiques plus tropicales.

Des Conseils de sécurité par-ci, par-là

Alors qu'elle n'est 'que' chef de la CDU, en mars dernier, Annegret Kamp-Karrenbauer présente une longue liste de propositions pour renforcer la présence de l'Allemagne et de l'Union européenne dans le monde. Au programme, un siège unique pour l'Union européenne au Conseil de sécurité des Nations unies, et la création de son petit frère à Bruxelles : un Conseil de sécurité de l'Union européenne. Deux idées déjà dans les rangs depuis un moment, mais qui n'avancent pas et ne le feront probablement pas de si tôt. Notamment, les Français n'ont pas d'intérêt à abandonner leur veto à l'ONU au profit de leur voisins Européens. Deux idées incongrues par ailleurs, alors que les '27' ont toujours du mal à parler d'une voix commune sur la majorité des questions internationales.

Un porte-avion européen ?

Dans la foulée, elle propose la construction d'un porte-avions européen commun (lire : Porte-avion commun, siège commun au Conseil de sécurité… La foire aux bonnes idées de Annegret Kramp-Karrenbauer). « Un projet hautement symbolique, pour souligner le rôle de l'Union européenne dans le monde en tant que puissance garante de sécurité et de paix. » Certes, mais surtout un projet qui semble surgi de nulle part. Il ne figure pas dans les prévisions capacitaires de défense. Et la marine allemande n'a pas planifié un tel outil. En outre il est assez étonnant d'un point de vue politique et opérationnel. Les questions sont nombreuses, à commencer par savoir quel serait le contrôle politique d'un tel outil en franco-allemand, entre des politiques de défense qui peuvent être souvent divergentes. Cette proposition semble plutôt être faite pour se faire mousser et être refusée (lire : Un projet de porte-avions européen : est-ce bien sérieux ?).

Une 'Schutzzone' en Syrie

On se souvient tous de sa proposition, manquant largement de détails, de la création d'une zone de sécurité (Schutzzone) dans le nord de la Syrie, vieille idée de la Turquie. Cette proposition intervenue peu après l'offensive turque sur le territoire syrien début octobre, présentée aux alliés de l'OTAN, pose cependant plus de questions qu'elle n'en résout : qui la contrôlerait ? les Européens ? le régime syrien de Bachar al-Assad ? Les Américains malgré leur désengagement du Moyen-Orient ?  L'idée n'est pas mauvaise en soi, mais elle apparait à compte-temps et très peu travaillée (lire : Une zone de sécurité (Schutzzone) au nord de la Syrie. La proposition de AKK encore (très) floue). Et les alliés de l'OTAN n'ont ni les moyens ni l'envie de la propulser. Elle tombe à l'eau très vite en moins de quelques heures, quelques jours diront les optimistes.

Ministre des Affaires étrangères ou de la Défense ?

La dernière intervention, pour le moins étrangère, date d'il y a un peu plus de deux semaines. Le ministre italien des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, révèle dans une interview au quotidien La Stampa avoir reçu une proposition étonnante de la part de la ministre allemande de la Défense : se joindre au groupe des E3 (France, Allemagne et Royaume-Uni) sur le dossier du nucléaire iranien. « Une ouverture, seulement, pour l'instant, nous devons réfléchir », raconte le ministre, qu'on a connu plus téméraire. Cette proposition s'avère en effet très surprenante dans un domaine très délicat, car il s'agit d'un accord international garanti par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Il est d'ailleurs l'apanage des Affaires étrangères, voire des chefs d'État ou de gouvernement, mais très rarement celui des ministres de la Défense, qui se gardent bien d'y faire des incursions.

Des contradictions opérationnelles

Malgré de multiples déclarations en faveur de l'Europe de la Défense et la volonté d'avoir un positionnement plus actif de l’Allemagne sur le plan international et de la sécurité, le refus assez net de s’engager sur de nouveaux terrains d'opération au Sahel ou dans le Golfe sonne étrangement. En termes opérationnels, Annegret Kramp-Karrenbauer ne semble que peu encline à envoyer les troupes de la Bundeswehr sur le terrain aux côtés de leurs collègues européens.

Une Allemagne absente des nouvelles opérations

Au Sahel, alors que les Français s'engagent plus fortement militairement, le gouvernement allemand semble bien embarrassé par les demandes répétées de la France de les accompagner dans Takuba. Il dit préférer un engagement dans le cadre de l'Union européenne (lire dans le FAZ). Alors que le Sahel a été promu priorité n°1 à Berlin, l'initiative française reçoit un simple soupir du ministère allemand de la défense. « Aucune information n’est disponible sur la forme concrète de l’initiative française » se défausse-t-il (lire : L’engagement allemand au Sahel. Un test de vérité pour Berlin, pour l’Europe également…).

Une absence notable qui irrite

Le refus de se joindre à Takuba reste au travers de la gorge des Français. L'Allemagne reste à la porte du sommet du G5 Sahel à Pau en janvier. Ce alors qu'elle fait partie, avec la France, du partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel (P3S). Cette dissension, très diplomatique, s'ajoute à celle sur le renforcement des opérations militaires de l'UE au Mali qui conduit les Français et Allemands à se 'chicaner' au Comité politique et de sécurité (COPS), juste avant Noël (lire : Le Sahel, une plaie ouverte entre Français et Allemands. Le sommet de Pau en travers de la gorge de Berlin).

Une opération dans le détroit d'Ormuz revendiquée puis abandonnée

Le topo se répète sur l'engagement dans le Golfe. Les Allemands parrainent bien la mise en place d'une opération de surveillance maritime près du détroit d'Ormuz, allant jusqu'à en revendiquer un moment non seulement la paternité, mais aussi la direction (lire : Vers une opération maritime combinée franco-germano-britannique dans le détroit d’Ormuz. Les discussions continuent). Puis ils se retirent, n'envoyant ni un bateau ni même quelques officiers dans la mission EMASOH mise sur pied assez rapidement par Paris avec l'aide de La Haye et Copenhague (lire : L’opération dans le détroit d’Ormuz refait surface. Les Français à la manœuvre). Sur tous ses dossiers, la ministre de la Défense est aux abonnés absents...

(Aurélie Pugnet, avec NGV)

  1. Sa démission est intervenue que après que des membres régionaux de la CDU aient participé à la nomination de Thomas Kemmerich (FDP - libéral) comme président du Land de Thuringe, aux côtés de l'AfD (Alternative für Deutschland) le parti d'extrême-droite allemand.

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