Mali. Il faut doter les FAMA d’une structure correcte de commandement et de contrôle (général Gracia Herreiz)

Mali. Il faut doter les FAMA d’une structure correcte de commandement et de contrôle (général Gracia Herreiz)

(B2 - exclusif) Le général espagnol prend le commandement de EUTM Mali dans quelques jours à un moment-clé. Celui du redémarrage de la mission après le coup d'état,le redéploiement vers le centre du Mali, voire dans les pays voisins. Entretien

Le général Gracia Herreiz, lors d'une présentation à la presse (Crédit : Eurocorps)

Issu de la Légion espagnole, déployé sur plusieurs terrains (Bosnie-Herzégovine, Liban, Afghanistan), passé par la division des opérations de l'état-major de l'armée de terre, le général Fernando Luis Gracia Herreiz était jusqu'ici le chef des opérations de l'Eurocorps (sa biographie, lire : Un général de brigade espagnol prend la tête d’EUTM Mali en janvier)

Vous partez au Mali le 8 janvier et vous le faites comme membre de l'Eurocorps. Cela suppose-t-il une préparation particulière ?

— En janvier 2020, il a été décidé que l'Eurocorps assurerait quatre rotations en faveur de missions de l'Union européenne. Deux au Mali et deux en République centrafricaine. Notre préparation se fait en deux niveaux. Nous avons une équipe, menée par le commandant de l'Eurocorps, qui coordonne la préparation du point de vue information et connaissance conceptuelle des pays, des missions et du travail à faire. Ce sont eux qui organisent les rencontres politiques aussi, que ce soit avec la MPCC [la QG de planification et de conduite à Bruxelles], ou avec l'ambassadeur du Mali à Bruxelles.

Au second niveau, quatre équipes sont formées. Je dirige l'une d'elle, qui m'accompagnera sur le terrain. Nous avons étudié le 'mandat 5' de EUTM Mali, pour le comprendre et préparer les tâches qui seront les nôtres. Une préparation nourrie par des échanges avec l'armée française et les directives de la MPCC, que nous avons visité à Bruxelles fin octobre.

La dernière étape a été une visite à Bamako, pour recevoir en personne les informations sur le fonctionnement actuel de la mission, impactée par le coronavirus, et l'avis du commandant actuel et rencontrer quelques interlocuteurs maliens. Cette préparation est unique, et nous permettra de commencer à travailler dès notre arrivée au Mali.

Le 'mandat 5' de la mission prévoit la délocalisation de EUTM vers Sévaré, voir Gao et Tombouctou. Aurez-vous eu le temps de mettre en place tout cela avant la fin de vos six mois de mission ? 

— Le travail est avancé et nous allons mettre en route les travaux de construction des infrastructures qui permettront la mise en oeuvre de la délocalisation prévue dans le nouveau mandat. À Bamako, il s'agit de construire une nouvelle base, car le contingent augmentera fortement. Nous sommes actuellement répartis entre plusieurs localisations, ce n'est pas tenable. Il faut également construire à Sévaré. Cette base servira en quelque sorte de porte-avion pour les formations délocalisées. Tout ceci devrait être finalisé fin 2021, donc à la fin du mandat de mon successeur. Mon équipe et moi allons donc consolider les processus logistiques et de construction pour atteindre cet objectif. En même temps, nous continuerons à faire avancer le mouvement vers le centre du pays, en augmentant le travail des équipes mobiles.

L'augmentation des effectifs commencera dès votre mandat. Comment allez-vous gérer cela ? 

— En effet. Pour être efficaces, nous ne pouvons pas attendre la fin de 2021 pour augmenter les effectifs de la mission. Nous allons donc incorporer du personnel dès le début de l'année. Fin décembre, et après plusieurs mois de coronavirus, EUTM aura retrouvé sa capacité pleine (environ 650 personnes). Sous mon mandat, nous devrions atteindre les 1050-1100 personnes. Il nous faudra donc travailler à une solution intermédiaire de logement, dans plusieurs hôtels. Les plans sont déjà faits, les appels d'offre lancés.

Avec le déploiement hors de Bamako, vous vous rapprochez des zones de combats. Peut-on envisager de voir les équipes de EUTM Mali accompagner les FAMA sur le terrain ? 

— Les FAMA [forces armées maliennes] ne peuvent pas toutes venir à nous à Koulikoro, car elles sont déployées pour faire leur travail. Il faut donc que nous allions vers elles. C'est ce qui nous est demandé. Dans les formations qui se feront à Sévaré, et ailleurs, il y aura un élément essentiel des leçons apprises à leurs retours de leurs missions. Quant à les accompagner sur le terrain, non ce n'est pas prévu pour l'instant. Mais c'est un sujet qui doit encore être débattu, pour voir jusqu'à quel point on peut aller, et dans quelles conditions. Il faut être pragmatiques et pratiques. Il est important de parler avec les Maliens pour se mettre d'accord et utiliser le temps que nous avons pour réellement leur apprendre ce dont ils ont besoin.

Il y a eu de nombreuses critiques sur les formations trop "défensives" de EUTM. Avec la décentralisation, en quoi allez-vous adapter votre approche ? 

— On ne peut pas vraiment dire que nous sommes plus ou moins défensifs. Le problème du conflit avec les terroristes, c'est que nous parlons d'une guerre hybride où les limites ne sont pas claires. Il y a des moments où il faut être offensifs et d'autres défensifs. Ce que nous devons faire, c'est doter les FAMA d'une structure correcte de commandement et de contrôle. Au-delà de l'entraînement des soldats, il faut que officiers et sous-officiers aient la capacité d'interpréter les situations, résoudre les problèmes tactiques et opérationnels, et de donner les ordres corrects. C'est l'objectif fondamental. En ce sens, la clé est le programme de formation des formateurs [Train the Trainers].

Une partie essentielle de la mission, c'est aussi le conseil auprès de l'état major de l'armée, mais aussi le gouvernement malien. Comment faire cela après un coup d'État où l'armée a renversé le pouvoir civil ? 

— L'interlocuteur d'EUTM ce sont les institutions, qu'il s'agisse du gouvernement ou des forces armées, au delà des personnes et des changements politiques, par quelque processus que ce soit. Notre travail est d'aider à renforcer, fortifier et améliorer les structures de ces institutions. Les résultats sont là. Quant à la réponse politique à donner au coup, ce sont d'autres organes et représentants de l'Union qui en ont la tâche.

Parlons de la régionalisation de EUTM Mali. Le mandat 5 prévoit d'élargir les formations et le conseil en faveur des forces armées des pays du G5 Sahel. Tout indique que c'est vers le Burkina Faso que les efforts vont se concentrer. Peut-on espérer voir des premières formations sous votre mandat ? 

— Non. Les premiers contacts, politiques, ont été pris avec le Burkina Faso. Mais avant toute formation, il faut faire une évaluation et ce n'est pas un travail aseptisé. Connaître la composition des forces armées ne nous dit vraiment rien. L'important est de connaître la situation réelle des structures, comment elles opèrent et leurs nécessités. Le processus pour comprendre cela est très technique. Il est lancé mais il faudra sans doute du temps. Durant mon mandat, nous espérons nous rendre au Burkina Faso pour des réunions techniques avec le ministère de la Défense, pour avancer petit à petit. Et il y a l'autre gros sujet, sur lequel travaille la MPCC. Il faut fixer un cadre juridique pour autoriser les forces de EUTM à travailler dans le pays.

Comment gérer toutes vos missions en temps de Covid-19 ? 

— Dans le quotidien, les règles sont les mêmes que ici. Les opérations exigent que les effectifs se déplacent, et sortent des bases. Des tests PCR sont réalisés régulièrement pour localiser toute possible infection de manière préventive.

... et avant le départ ? 

— Nous faisons tous un test PCR 15 jours avant le départ, puis entrons en quarantaine. Et nous faisons à nouveau un test PCR 72h avant d'arriver au Mali, comme l'exige le pays.

Cela affecte-t-il l'humeur de vos équipes ? 

— Nous sommes très enthousiastes. Si on en parle aux personnes qui n'y connaissent rien, ils peuvent penser que c'est trop ambitieux. C'est un défi fantastique et un honneur car il s'agit d'aider, de mettre nos connaissances au service de nos frères d'armes maliens, de contribuer à l'amélioration de la situation sécuritaire d'un pays qui est important pour notre propre politique extérieure, et de contribuer au prestige de l'Eurocorps. Et puis, dans une mission militaire le cadre professionnel est simple. Les missions s'ajustent à des patrons plus ou moins connus techniquement. Le pays change, mais la menace et notre travail ressemble beaucoup à ce que nous avons déjà pu faire ailleurs. Cela aide à se préparer mentalement.

(Propos recueillis par Leonor Hubaut)

Interview réalisée le 3 décembre, par vidéoconférence en espagnol et traduit par nos soins

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