Observateurs désarmés de l'OSCE en patrouille (Photo : OSCE)
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[Analyse] En soutien à l’Ukraine face aux Russes. Une force européenne ? Mais quelle force ?

(B2) Diverses difficultés pratiques, politiques, militaires, géopolitiques se mettent en travers du déploiement d'une force militaire en Ukraine. Malgré tout.

Cette idée est portée par la France et le Royaume-Uni, dans le cadre des futures garanties de sécurité à accorder à l'Ukraine en cas de cessez-le-feu, et aussi pour s'imposer dans le soliloque entamé par Donald Trump avec Vladimir Poutine (lire : [Analyse] Négociations Ukraine - Russie - USA. Pourquoi les Européens sont sur la touche ?). Si elle fait la Une des médias, et est évoquée bruyamment par un ou deux autres leaders (sans donner trop de détails),

La nécessité d'une force de grande taille

Pour avoir un réel pouvoir de dissuasion, il faut localiser cette force sur la ligne de front de l'Ukraine et non juste dans quelques bases arrières, à l'ouest de l'Ukraine (ex. Lviv). Une ligne qui s'étend actuellement sur plus de 1000 km. Ce qui suppose d'avoir non pas quelques milliers d'hommes mais au bas mot 30 à 40.000 hommes sur le terrain. Relèves et soutien logistique compris, cela suppose d'avoir un réservoir de personnel d'au minimum 120.000 hommes. La taille de l'armée de terre française ! Autrement dit : compliqué et coûteux. D'autant que cet engagement serait de très longue durée : au minimum dix ans.

Un handicap tactique : sans le soutien US, difficile

Un enjeu d'autant plus difficile à atteindre que la participation de tous les États européens n'est pas acquise. Hormis la France, les Nordiques, Baltes, Néerlandais côté UE, les Britanniques et Canadiens côté OTAN, la plupart des autres pays européens devraient être aux abonnés absents : l'Allemagne (pour cause constitutionnelle et historique), l'Espagne (pour raison politique), la Hongrie, la Slovaquie, l'Autriche (invoquant la neutralité dans le conflit), etc. Et le risque de basculement politique de tel ou tel pays pourrait entraîner au fil des années, un effritement de l'engagement militaire (ce qui a été le cas lors de l'intervention militaire sous égide de l'OTAN en Afghanistan).

Tout est à définir 

Les contours de cette force reste aussi à définir. Quel sera son objectif : observation d'un cessez-le-feu, interposition, maintien ou imposition de la paix ? Quel sera son cadre d'action : international type ONU, multinational type OSCE ? Comment seront fixées les règles d'engagement : armement, capacité de réplique ? Qui commandera, selon quelle chaîne hiérarchique ? etc. Autant de questions vitales. Aucun État européen  ne peut en effet s'engager sans avoir répondu à ces questions qui se poseront quand il devra obtenir l'autorisation parlementaire (ou le budget) pour s'engager... Un seul pays peut s'en passer (la France).

Quid des pertes ? la hantise européenne

Face à une menace russe directe (militaire) ou indirecte (groupes d'action autonomistes) qui ne peut être négligée, que fera cette force. Le risque de pertes humaines est notable. Quel pays pourrait supporter d'avoir plusieurs dizaines de militaires tués ? Le principe de résilience aux pertes dans les sociétés de l'Ouest de l'Europe n'est pas celui de l'Ukraine. Il s'est même affaibli durant ces dernières années. L'heure n'est plus à l'oubli comme lors du conflit en Yougoslavie dans les années 1990, voire même au début de l'intervention en Afghanistan ou en Irak dans les années 2000 (1).

L'hostilité russe

Enfin, convaincre les Russes d'une présence militaire européenne à leurs frontières en Ukraine est la grosse gageure de cette idée. En 2008, lors du conflit géorgien, autrement plus court (quelques jours), autrement moins intense et moins vital, le Kremlin avait accepté, du bout des doigts, le déploiement de... 200 observateurs européens en Géorgie aux "limites administratives" avec les territoires indépendantistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie.

Petit rappel

Les conditions posées par le gouvernement russe alors étaient strictes : que des civils (du moins en apparence), non armés, pas d'uniformes, pas de moyens lourds, pas de capacité de réplique ni de possibilité de poursuite, pas de présence du côté des indépendantistes même à titre de reconnaissance ou de discussion. Au terme d'un conflit autrement plus engageant, il parait difficile que la Russie de Poutine accepte davantage que ce que la Russie de Medvedev avait accepté il y a près de vingt ans ! (lire : [Dossier N°44] EUMM Georgia : des Européen face à la Russie).

Une force sous commandement chinois ?

Ce que Moscou pourrait peut-être accepter, c'est une force de type onusien qui comprendrait des forces mixtes (chinoises, indiennes, africaines, arabes, etc.) qui en assureraient le commandement. Très loin de ce que les Européens et Ukrainiens proposent.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Qu'un hélicoptère s'écrase ou qu'un incident fasse dix ou quinze victimes dans un contingent national. Et aussitôt, le ministre de la Défense est sur la sellette, voire démissionne, et la question du retrait des troupes est ouvertement posée, voire accomplie.

Lire aussi :

NB : article séparé de son article "maitre" pour plus de clarté - avec complément (intertitres, note, renvois de lecture)

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Nicolas Gros-Verheyde

Directeur de la rédaction de B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne, auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989. (France-Soir, La Tribune, Arte, Ouest-France, Sud-Ouest)

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