[Entretien] La boussole stratégique doit être conforme au concept stratégique de l’OTAN. La capacité de réaction rapide doit être supprimée (Artis Pabriks)
(B2 à Brest) La Lettonie fait définitivement partie du clan des plus atlantistes des Européens. Son ministre de la Défense, Artis Pabriks, ne s'en cache pas. En plein processus de négociation sur la boussole stratégique, le document qui définira la politique de sécurité et défense de l'Union européenne sur le long terme, il affiche sa grande réticence face à un texte qui ne lui convient pas.
Le ministre letton s'est entretenu par visio avec le secrétaire US à la Défense Lloyd Austin (Photo : MOD Lettonie)
Alors que ses homologues de la Défense et leurs collègues des Affaires étrangères discutaient du nouveau projet de la boussole stratégique (La boussole stratégique révisée, telle que nous l’avons lue), le sujet s'est naturellement imposé dans la discussion.
Que faut-il encore changer, selon vous, dans le projet de la boussole ?
— Premier point : la boussole stratégique doit être extrêmement conforme au concept stratégique de l'OTAN. Deuxièmement, il faudrait encourager la coopération régionale. Et enfin, il ne devrait certainement pas y avoir d'ambitions que nous ne pouvons pas atteindre. Parce que parfois, l’Union européenne perd de sa crédibilité, car elle a l'ambition de toucher le ciel ... Mais les ressources ne sont pas là. Dans le domaine de la sécurité, nous n’avons jamais d'ambitions que nous ne pouvons pas réaliser, car ça pourrait nous coûter des vies.
La boussole stratégique est trop ambitieuse à votre goût ?
— Il doit en effet y avoir une certaine ambition dans la boussole stratégique. Mais elle doit être équilibrée par des réalisations concrètes. Nous n'avons pas besoin simplement de nouvelles institutions et de nouvelles idées, qui n'existent que sur le papier.
La boussole stratégique de l'Union sera adoptée en mars, alors que le concept stratégique de l’OTAN sera toujours en cours d’élaboration, ce décalage risque-t-il de créer des confusions ?
— Je soutiens que nous devrions les adopter ensemble, mais voilà où nous en sommes... Maintenant, il est très important de s’assurer que ces deux documents ne se contredisent pas. Par exemple sur la définition des relations avec la Russie et la Chine. Les rédacteurs des deux documents devraient se concerter.L’Union européenne ne peut pas prendre un chemin et l’OTAN un autre. La plupart d'entre nous appartiennent aux deux institutions. Il est logique que les deux documents reflètent les mêmes idées… Il ne peut pas y avoir deux visions différentes dans un même pays !
La boussole stratégique, dans sa dernière version, n’est pas plus révolutionnaire que la précédente. Alors où se situent les points de discussion dont vous discutez aujourd'hui ?
— Il y a eu des désaccords sur la capacité de réaction rapide. Personnellement, j'étais assez sceptique à ce sujet. D’abord, parce que je pense que cela ne reflétait pas la façon dont la boussole stratégique est en accord avec la ligne de sécurité et de défense de l'OTAN.
Pour quelles raisons ?
— Il y a un sujet en ce qui concerne les ressources de personnels. Nous avons déjà un problème pour lever des capacités et des forces à l'OTAN. Où obtenons-nous ces 5000 personnels pour l'Union européenne ? Allons nous prendre des forces déjà prêtes pour l'OTAN ? Qui les commande ? Garde-t-on en plus les battlegroups ? Les groupements tactiques existent donc depuis des décennies, et nous ne les avons jamais déployés ! Ensuite, nous avons parlé de les utiliser en Afrique et autres, Donc l’Union européenne payerait pour ça. Mais si j’étais l’avocat du diable, je demanderais : est-ce que nous l'enverrions en Ukraine ?
Et sous quelles conditions cette capacité serait-elle déployée ?
— Je n’ai pas de réponse.
Vous avez mentionné les battlegroups. Une des idées consiste à les remodeler ?
— Remodeler quelque chose créé il y a 15 ans et jamais utilisé ? Pourquoi n’utilisons-nous pas déjà ce que l’on a ? En fait, les battlegroups ne fonctionnent pas.
Tout cela paraît bien compliqué. Dans ce cas… ne faudrait-il donc pas simplement enlever cette idée de la boussole… Juste s’en débarrasser ?
— C'était ma suggestion ! La France n’a pas apprécié !
(Propos recueillis par Aurélie Pugnet)
Entretien réalisé en anglais, en marge de l’informelle défense, à Brest, jeudi (13 janvier) après-midi.