Tous ensemble, cela ne veut pas dire tous derrière nous (général Lecointre)

Tous ensemble, cela ne veut pas dire tous derrière nous (général Lecointre)

(B2 à Paris, exclusif) Pour le chef d'état-major français, le général François Lecointre, les Français doivent faire un effort, pour trouver le moyen d'agir ensemble avec les Européens. Les Européens doivent, eux, ne pas avoir peur de cerner leurs 'vraies' menaces, de désigner leurs adversaires. Entretien

(crédit : Ministère français de la Défense / État-major des armées)

L'Europe n'a-t-elle pas besoin d'un nouveau souffle ?

Je ne crois pas qu'il y ait un essoufflement. Il y a une prise de conscience assez brutale et stressante des États-Unis qui disent aux Européens : débrouillez-vous tout seuls ! Nous allons devoir affronter seuls et — sans doute de plus en plus par nous-mêmes —, tous les types de menaces : menaces de puissance, terrorisme, menaces cyber, menaces hybrides, migrations. C'est vrai qu'il est plus facile, d'une certaine manière, de bâtir des projets de nature capacitaire, parce qu'on se trouve face à de grands renouvellements d'équipements structurants et que la nécessité de bâtir un cadre au niveau européen est évidente. La partie militaire pure est plus souvent et plus naturellement liée à la contingence. Mais... des projets sont lancés, qu'il faut parvenir à faire évoluer dans le bon sens.

C'est l'initiative européenne d'intervention ?

Oui. C'est une opportunité concrète d'éprouver notre capacité militaire à agir ensemble et d'éprouver notre volonté politique à intervenir. Cela a une vertu : travailler à blanc sur des scénarios et voir concrètement la façon dont les politiques nous orientent et dont nous, militaires, planifions, rapprochons nos doctrines, mettons en complément nos capacités pour être en mesure d'intervenir. C'est très opérationnel. Cela va créer très rapidement des proximités et faire apparaitre des complémentarités très intéressantes. Si demain — un peu comme on a fait avec EUTM Mali —, une opportunité concrète se présentait, cela permettrait d'avancer très vite et cela redonnerait du souffle à l'Union européenne, à la défense européenne.

Les Européens ont besoin de reprendre confiance en eux ?

Cela montrerait que l'on peut répondre à un problème concret. Cette opportunité concrète, il faut la chercher, la traquer presque, pour montrer qu'il y a de vrais enjeux communs. Cela désarmerait des prétentions, des inquiétudes, des procès non dits. La France étant évidement toujours suspectée de contraindre les autres, de les entraîner trop loin.

Justement, lors des universités d'été de la défense, vous avez indiqué qu'il fallait voir différemment le 'Tous ensemble' à la française ?

Tous ensemble, cela ne veut pas dire 'les autres avec nous'. Bien sûr, nous sommes et serons toujours capables d'assumer le rôle de nation cadre. Mais on doit aussi, et même tout autant, agir dans le cadre de forces concourantes. C'est un message que je nous adresse surtout à nous, militaires français. Nous devons accepter de ne pas avoir le lead sur un certain nombre de points. Ce n'est pas évident. La France est une puissance très singulière, qui a toujours été autonome. Mais dans la conduite concrète de nos actions, il faut que nous acceptions de dire : 'très bien, c'est vous qui serez le leader dans tel domaine, de telle partie de l'opération ou de telle partie de la conduite'. Cela, il faut en convaincre nos propres chefs militaires... s'en convaincre nous-mêmes et donner des gages aux Européens.

Cela signifie que l'opération Barkhane ou son évolution pourrait être commandée par un Européen ?

L'opération Barkhane est ce qu'elle est aujourd'hui. Elle commence à agréger des participations d'Européens. Par ailleurs, elle va continuer à évoluer dans les années à venir. Évidemment, nous ferons tout ce que nous pouvons pour entraîner les Européens avec nous, parce que nous avons besoin d'eux pour une intervention au Sahel. On peut réfléchir à une évolution de l'opération Barkhane, une opération 'bis' ou 'ter', où des Européens prendraient le lead d'une partie de l'opération, de certaines zones géographiques, de fonctions militaires particulières... Il faut être créatif. On peut aussi imaginer que sur d'autres opérations, une RESEVAC (NB : évacuation de ressortissants) par exemple, en Afrique ou ailleurs, ce ne soit pas forcément la France qui aura le lead. C'est tout l'intérêt de l'IEI, d'ailleurs, de permettre des échanges sur ce sujet.

Pour vous, l'Europe est le cadre naturel du futur de notre défense collective ?

Oui. Quand on regarde des grands enjeux de défense et de sécurité, une chose est certaine : le futur de la défense des pays du continent ne saurait être envisagé en dehors du cadre européen. Le contexte aujourd'hui est la remise en cause du multilatéralisme, la fragilisation des alliances, la bascule de la confrontation et de la conflictualité vers un nouveau centre mondial qui se situe entre les États-Unis et l'Asie, qui met le continent européen à l'écart. Donc, oui, l'Europe est le cadre naturel du futur de notre défense collective. Et notre objectif est clair : parvenir à construire ensemble une autonomie stratégique européenne.

Face à cette remise en cause, les Européens ne sont-ils pas condamnés à l'inaction ?

Ce que, en réalité, veulent nos ennemis, c'est affaiblir l'Europe. Mais parler de menaces sans définir l'ennemi rend les choses difficiles. L'hybridité des menaces, de la conflictualité rendent aujourd'hui plus difficiles de percevoir ceux qui nous en veulent. Il faut d'abord identifier les gens qui cherchent à nuire à notre prospérité, à notre modèle démocratique. Une fois que nous auront identifié ces gens-là, nous serons plus en mesure d'identifier leurs modes opératoires. Et, à ce moment-là, nous trouverons les moyens de nous défendre, de bâtir une réponse globale qui permettra, dans les champs où ces ennemis veulent nous concurrencer, de s'opposer à eux et de vraiment les combattre.

La déclaration de Trump désignant l'Union européenne comme un de ses adversaires, met les USA dans ce camp ?

Je ne pense pas. Il y a une concurrence en termes industriels et idéologiques ; elle est évidente. Mais, en termes militaires, ce n'est même pas imaginable aujourd'hui. Il y a une complémentarité entre les États-Unis et la France. Et entre les États-Unis et l'Europe il y a une alliance. Nous sommes objectivement dans le même camp. Nous avons les mêmes valeurs démocratiques et occidentales. Nous défendons une même vision du monde. Mais quand la complémentarité devient dépendance, elle nous met, d'une certaine manière, en situation de faiblesse, de faute vis-à-vis des États-Unis qui nous disent : 'vous n'assumez pas la part que vous devez assumer'.

Ils n'ont pas tort...

Ils ont bien raison de le rappeler. C'est clair. Nous devons agir.

(propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

Entretien réalisé en face à face à Paris le 11 septembre 2018