Le Sahel doit être une priorité. Une partie de l’avenir de l’Europe se joue en Afrique. (Entretien avec Josep Borrell)

(B2) Face aux tourments du monde, il ne faut pas oublier le Sahel et l'Afrique, priorité du mandat de cette Commission, rappelle Josep Borrell dans un entretien donné à B2 et Sud-Ouest à la veille du sommet de Pau. Il faut rester unis, ne pas se diviser, mais aussi ne pas hésiter à se remettre en question, faire un peu d'autocritique et 'prendre les mesures qui s'imposent'

(crédit : Conseil de l'UE)

• Les principaux dirigeants du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Mauritanie) sont présents, ce lundi (13 janvier), à Pau (France), à l'invitation du président français, Emmanuel Macron, pour discuter de la situation dans leur région. La ville n'est pas choisie au hasard (1). La capitale du Béarn héberge le 5e régiment d'hélicoptères de combat (dont sont originaires sept des treize militaires tués dans le crash de leur hélicoptère au Mali en novembre). Charles Michel, le président du Conseil européen, et Josep Borrell, le Haut représentant de l'UE et vice-président de la Commission européenne ont également été invités.

• L'objectif pour la France est de conforter l'opération Barkhane et la force du G5 Sahel, et d'obtenir des dirigeants africains davantage d'engagements, au plan militaire mais aussi politique. Ils doivent « clarifier » leur position et « assumer » publiquement la présence militaire française, qui apparait de plus en plus contestée dans les opinions publiques africaines.

• Ce sommet aurait dû se tenir le 16 décembre. Il a été reporté après l'attaque du camp d'Inates faisant 71 morts et des disparus dans les rangs de l'armée nigérienne. Il avait suscité quelques polémiques également, le ton de la convocation employé par Paris paraissant un peu 'rude' pour les Africains.

Vous serez à Pau lundi pour ce sommet sur le Sahel. Quel est votre message ?

— Je suis là pour dire une chose principale. Premièrement : le Sahel, c’est vraiment l’affaire de tous, et pas seulement de la France. C'est une priorité européenne. En effet, le temps où l’on pouvait circonscrire des menaces ou des dangers à un territoire spécifique est révolu. Deuxièmement, il faut trouver une voie conjointe pour avancer nos efforts. À un moment où la situation n’a sans doute jamais été aussi dangereuse, nous devons faire front ensemble. Si nous nous permettons le luxe de nous diviser, ce sera exploité par ceux qui veulent détruire ces pays. Les conséquences seront dramatiques, pour les populations locales comme pour nous. Troisièmement, le Sahel nécessite une mobilisation urgente et renforcée, ici et maintenant. La nécessité de travailler étroitement ensemble est plus urgente que jamais.

Pourtant, dans cette région, tous les indicateurs semblent au rouge. L'État malien peine à gouverner. Les djihadistes sont loin d'être vaincus. Mieux, ils agrandissent leur zone d'action, au Burkina Faso notamment, dans le nord du Mali, au point que des observateurs n'hésitent pas à comparer avec la situation qui prévalait en 2012. Comment analysez-vous la situation actuelle ?

— C'est vrai, il faut le reconnaître que, malgré un engagement sans précédent, la situation ne s’améliore pas. Les attaques terroristes presque quotidiennes sont autant de rappels douloureux de la dégradation continue de la situation sécuritaire en Afrique et au Sahel. Et les victimes de ces attaques sont les plus vulnérables parmi les plus vulnérables. Je pense par exemple à ces enfants et instituteurs dont le bus scolaire a explosé le week-end dernier au Burkina Faso. Nous devons donc nous interroger, tous — pays du G5 Sahel et communauté internationale —, sur ce qui ne fonctionne pas malgré un engagement massif (2). Nous devons faire cet exercice d’autocritique et prendre les mesures qui s’imposent. Car c’est aussi dans notre intérêt : sans stabilité dans ces pays qui ne sont pas si loin des nôtres, nous ne pourrons pas faire face ensemble aux autres défis qui nous sont communs : la lutte contre le changement climatique, la gestion des flux migratoires irréguliers, le développement économique, etc.

Les Français ont souvent le sentiment d'être seuls au Sahel. Est-ce vrai  ?

— Non, la France n’est pas seule. L’Union européenne s’est engagée politiquement, humainement et financièrement, dans des proportions sans précédent d'ailleurs. Sur place, nous avons trois missions. L'une militaire (EUTM Mali) forme et conseille l'armée malienne. Les deux autres sont civiles (EUCAP Sahel), qui conseillent et appuient les forces de sécurité intérieure (la police et de la gendarmerie) au Niger et au Mali. Nous avons été aussi les premiers à soutenir la création en 2017 de la force du G5 Sahel. 115 millions d’euros ont déjà servi concrètement, par exemple pour équiper cette force en véhicules blindés. Nous avons fourni du carburant ainsi que des vivres à la MINUSMA (la mission de stabilisation des Nations Unies au Mali). Et nous allons continuer. Nous allons mobiliser cette année 140 millions d’euros supplémentaires (3). Enfin, il ne faut pas non plus oublier l’aide au développement. Car sans développement économique, social et humain, il ne peut y avoir de sécurité et de paix durable. Depuis 2014, l'Union européenne a soutenu les pays du G5 Sahel à hauteur de huit milliards d'euros. (NDLR : soit plus d'un milliard d'euros par an).

Pourtant il y a bien ce sentiment qui perdure à chaque perte en hommes ?

— Voir ses enfants mourir loin de leurs terres, pour une cause qui, parfois, nous dépasse, peut légitimement poser des questions et soulever des doutes. Alors, je peux comprendre ce sentiment. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’un de mes premiers actes officiels en tant que chef de la diplomatie européenne a été de participer à Paris à l'hommage rendu aux Invalides, début décembre, aux treize soldats français morts au Mali dans un accident militaire. Je voulais montrer clairement que le Sahel, ce n’est pas seulement l’affaire de la France. Les soldats qui sont morts se battaient pour la sécurité de la France, pour la région, pour le continent africain et pour l’Europe.

EUTM Mali reste pour l'instant cependant cantonnée sur deux endroits (Bamako et Koulikoro). Ne pourrait-on les rendre plus mobiles, plus actifs ?

— Le mandat de la mission EUTM Mali se situe dans tout le Sud et le Centre du Mali jusqu’à la rive Sud du fleuve Niger dans les régions militaires de Gao et Tombouctou. Cela représente une partie considérable du Mali. Mais il est vrai que nous devons être capables d’opérer sur une plus grande partie de la région et surtout être plus mobile, pour être là où notre appui est le plus utile et nécessaire, et ce rapidement (4). C’est pourquoi une partie de notre action comprend également le renforcement de notre soutien à la coopération transfrontalière et aux structures de coopération régionale. Par exemple, EUTM Mali peut déjà, au cas par cas, dispenser des formations en dehors de la zone de sa mission, et c’est aussi le cas des missions civiles de l’Union européenne. À terme, les trois missions de la région devraient pouvoir opérer, si besoin est, dans les cinq pays du G5 Sahel (5).

Cela suffit ?

— Bien évidemment non. Car la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire ou militaire. La paix ne se gagne pas uniquement par les armes. Elle se gagne aussi par le retour des services de l’État dans les zones les plus fragiles, par l’apaisement des tensions communautaires, par la garantie à tous et à toutes des services de base comme la santé ou l’éducation. C’est une réponse globale que nous devons apporter.

Ce qui se passe ailleurs dans le monde ne va-t-il pas détourner nos regards ? Vous garderez l'œil sur l'Afrique ?

— Oui. Le Sahel et l'Afrique de façon plus générale sont très clairement une priorité de mon mandat et de la nouvelle Commission européenne présidée par Ursula von der Leyen. Nous allons présenter cette année une nouvelle stratégie, que nous élaborerons non seulement avec les États membres de l’Union européenne mais aussi en partenariat avec les pays africains. Une partie de l’avenir de l’Europe se joue en Afrique.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Les enjeux électoraux des prochaines municipales ne sont pas non plus éloignés puisque la ville de Pau, qui a vu naître Henri IV, est aussi celle du maire François Bayrou, leader du MODEM, et allié d'Emmanuel Macron au gouvernement.
  2. Lire aussi : Les cinq pays du G5 Sahel vont devoir en faire davantage. L’admonestation européenne
  3. Lire : Un ‘surge’ pour les missions PSDC au Sahel et en Somalie. EUTM Mali et EUNAVFOR Atalanta réorientées ?
  4. Lire : Soutien européen supplémentaire au G5 Sahel
  5. Lire : Pichenette à la hausse pour le budget d’EUCAP Sahel Mali. Régionalisation accentuée. La CCCR renforcée et Régionalisation. La mission EUCAP Sahel Niger reçoit mandat d’aider le G5 Sahel

Version rallongée et complétée de l'article paru dans Sud Ouest Dimanche - Entretien réalisé par jeu de questions écrites entre vendredi 10 et samedi 11 janvier

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

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