The High Representative of the European Union for Foreign Affairs and Security Policy Josep Borrell (L), Egyptian president Abdel Fattah Al-Sisi (C) and Egyptian Foreign Minister Sameh Hassan Shoukry (R) meets in Cairo on September 3, 2020.
(B2) De l'autre côté de la Méditerranée, la peur règne, la pratique de la torture tourmente les nuits du Caire. Les rapports s'entassent pour documenter une répression omniprésente. L'Europe reste discrète. Entretien avec Koert Debeuf *
Rencontre, au Caire, entre le Haut représentant de l'UE Josep Borrell (à gauche), le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi (au centre) et le ministre égyptien des affaires étrangères Sameh Hassan Shoukry (à droite), le 3 septembre 2020 (crédit : commission européenne).
La situation des droits de l'Homme en Égypte était à l'ordre du jour des ministres des Affaires étrangères lundi (25.01). Dans leurs conclusions, les ministres se contentent de demander aux autorités de coopérer avec la justice italienne pour que « lesresponsables rendent des comptes et que justice soit faite » suite au décès de l'étudiant Italien Giulio Regeni, torturé à mort il y a cinq ans. La place géopolitique de l'Égypte explique en partie cette frilosité des Européens, intéressés à ne pas froisser un interlocuteur finalement incontournable.
Un État de terreur
Comment décrire la situation dans le pays ?
La situation est pire que sous Moubarak (président poussé à la démission par la révolution de 2011 NDLR). Il y avait des services secrets actifs, la police était partout, mais il était possible de critiquer le régime ou Moubarak lui-même. Aujourd'hui, ce n'est plus possible de critiquer ni le régime, ni le président (Abdel Fattah al-Sissi NDLR). On risque sans cesse de finir en prison, ou au moins devoir s'expliquer à la police. Sans parler des tortures, chaque jour. Des amis vivant à côté d'une caserne de policiers ont dû déménager, car ils étaient réveillés par les cris et hurlements des gens torturés chaque nuit.
Comment expliquer ce durcissement ?
Sissi et ses camarades ont très peur d'une nouvelle révolution s'ils laissent se propager la moindre critique. Il faut se rappeler que la révolution de 2011 a stupéfait beaucoup de monde. Aujourd'hui, les gens ne sont toujours pas contents. Ce rêve de liberté, de démocratie, n'est pas éteint.
L'opposition survit donc malgré la répression ?
L'opposition intellectuelle est en prison ou à l'étranger. Mais nous avons vu, il y a deux ans, un début de mouvement, suite à la vidéo d'un ingénieur qui expliquait avoir dû construire des palais pour Sissi, à l'instar de la récente vidéo d'Alexeï Navalny dénonçant le palais de Poutine. Pour protester, des jeunes ont dit "allons à Tahrir" (la place cairote où se réunissaient les manifestants en 2011 NDLR), ils ont été suivis par une foule d'Égyptiens. Mais ce n'était pas organisé comme en 2011.
Ce n'est pas la faim qui a poussé les gens à organiser la révolution, mais une question de dignité et de liberté, face à la violence policière et la corruption. Il faut se souvenir que l'un des éléments déclencheurs a été la mort du jeune Khaled Saïd, battu à mort en 2010. Il y a un moment où les gens passent le mur de la peur.
Est-ce que les Égyptiens ont besoin de sentir un soutien du côté de l'Union européenne ?
Nous sous-estimons le pouvoir des critiques. L'Europe a encore, pour le monde entier, l'image de la démocratie et des droits de l'Homme. Si l'Europe dit ce n'est pas bon, les gens au pouvoir détestent cela, notamment en Égypte. En revanche, si on donne à Sissi une légion d'honneur (1), cela revient à dire à tous les gens en prison, pour des raisons politiques, pour avoir défendu la démocratie ou les droits de l'Homme, "on s'en fout".
Quels peuvent être les arguments européens ? La coopération ?
Je crois que l'argent n'est plus notre levier le plus important, comme sous Moubarak. La reconnaissance de résolutions du Parlement européen (2), la décision de sanctions pour les cas de tortures sont des leviers plus puissants. Les Égyptiens sont plus sensibles que les Russes aux sanctions, aux résolutions critiques, ou au fait de ne pas être invités à des réunions. Cela changerait l'histoire si nous agissions ainsi. La Tunisie et l'Égypte sont traitées au même niveau, ce n'est pas correct, il y a une démocratie d'un côté et pas de l'autre.
C'est au nom de la bataille contre le terrorisme ou la migration que nous laissons faire. C'est aussi pour vendre des armes. François Hollande (l'ancien président français) était content que les [avions] Rafales refusés par les Russes soient achetés par les Égyptiens.
Cela peut-il tenir sur le long terme ?
Notre politique est à court terme. Je suis convaincu qu'en Égypte, la chambre devient de plus en plus pleine de gaz et il suffit d'une étincelle pour déclencher une explosion. Je ne sais pas quand cela ça va exploser, mais pour avoir une région vraiment stable, il vaudrait mieux des gens démocrates et respectueux des droits de l'Homme.
Un interlocuteur incontournable dans la région
Quelle est l'importance de l'armée en Égypte aujourd'hui ?
C'est tout ! On estime que l'armée possédait 20% de l'économie, puis entre 2011-2012 de 20 à 40%. Maintenant cela a presque doublé. Autrement dit, presque toute l'économie est sous son contrôle, d'une manière ou d'une autre. L'armée produit les spaghettis, le béton, du fromage, etc. Ils n'ont pas de compétence dans le pétrole, ce qui laisse encore un espace à quelques compagnies... C'est un pouvoir dans le pouvoir. Et Sissi vient de l'armée. L'armée a plus de pouvoirs aujourd'hui que sous Moubarak.
Et son poids sur le plan géopolitique ?
L'Égypte a déjà un poids démographique (et en terme de main d’œuvre) énorme dans la région, et sa population continue d'exploser, avec plus 2 millions par an ! (3). C'est également l'armée de la région. Et la seule armée sérieuse depuis l'invasion de l'Irak par les États-Unis. Vis-à-vis de la Libye, quand ce sera nécessaire, l’Égypte servira à arrêter le chaos. L’Égypte est très importante stratégiquement, économiquement, militairement, mais aussi politiquement. Elle a toujours été le centre politique de la région. C'est au Caire que siège la Ligue arabe.
Il n'y a pas d'autre acteur régional rival ou pour rééquilibrer ?
Nous avions l'Irak, mais cela n'est plus le cas. Maintenant ce sont l'Iran et la Turquie. Je suis historien et il est intéressant de remarquer que depuis plus de 3 000 ans, la Turquie, l'Iran et l’Égypte se battent pour le Moyen orient. Cette bataille a recommencé suite au chaos en Irak.
Quelle est sa position vis-à-vis de la Libye ?
L'Égypte ne veut pas d'un autre pays dans la région avec les Frères musulmans au pouvoir. Ils ont également besoin de bons contacts militaires et avec les services secrets, car la frontière est très longue entre les deux pays. Le trafic des hommes, des armes, de drogue, de la Libye à l'Égypte pendant la guerre civile, les milices libyennes représentent des dangers. Son intérêt est que les frontières avec la Libye soient moins poreuses.
Le barrage de la Renaissance dans la vallée du Nil est-il une source potentielle de conflit ouvert ?
En construisant ce barrage, l'Éthiopie a le contrôle sur la source d'eau la plus importante de l'Égypte depuis 5 000 ans. Sans le Nil, l'Égypte n'existe plus. L'Égypte c'est le Nil. Savoir pour les Égyptiens qu'il y a un pays qui peut fermer le Nil, c'est une idée inacceptable. Mais que peuvent-ils faire ? Ils négocient depuis 2011, sous le parapluie de l'Union africaine, des Nations unies et de l'Union européenne. Le barrage est là. Il est en train de se remplir. Ils n'ont d'autre choix que de trouver une solution, sauf à commencer une guerre. Mais n'oublions pas que l'Égypte n'a pas gagné une guerre depuis très longtemps.
(Propos recueillis par Emmanuelle Stroesser)
*Chercheur associé à l'IES (Insitut for European Studies), rédacteur en chef de EU Observer, Koert Debeuf a vécu cinq ans en Égypte, après le début du printemps arabe, en 2011. Il y travaillait pour les Libéraux du Parlement européen. Il a été auparavant porte-parole du premier ministre belge Guy Verhofstadt, aujourd'hui eurodéputé (Renew/Open VLD).
Entretien réalisé en visioconférence, en français, lundi 25 janvier
Le président français Emmanuel Macron a remis au président égyptien la légion d'honneur lors de son voyage à Paris en décembre 2020.