La multiplication de projets risque de diluer l’impact du fonds européen de défense (François-Xavier Bellamy)

(B2 - exclusif) Après la publication du texte au JO, la création du fonds européen de la défense est entérinée. B2 fait le point avec l'un des rapporteurs, l'eurodéputé français François-Xavier Bellamy (LR/PPE). L'occasion aussi de revenir sur les complexités du SCAF, ou les difficultés d'exister de la Commission sur la scène internationale

FX Bellamy dans l'hémicycle du Parlement, en décembre 2020 (crédit : PE - Archives B2)

Député LR d'Ile-de-France, ancien maire-adjoint de Versailles, en région parisienne, et professeur de philosophie, François-Xavier Bellamy n'a pas sa langue dans sa poche. Le voyage en Turquie  ? « Un désastre absolu ». La conférence pour l'avenir de l'Europe ? « Une usine à gaz ». La quête de la majorité qualifiée dans la politique étrangère ? « Peu crédible ». Ce qui manque à l'Europe aujourd'hui ? « Un regard un peu plus lucide sur les enjeux géopolitiques ».

Vous avez été 'shadow' rapporteur lors des négociations sur le Fonds européen de défense. Que pensez-vous de la coupe supplémentaire d'un milliard d'euros sur le budget total 2021-2027 ? 

— Au début, le budget proposé était de 13 milliards, puis on est passé à 8 milliards. Le retrait d'un milliard supplémentaire dans les négociations a été très décevant. Mais c'est symptomatique. La négociation n'a pas été politique. Elle s'est faite entre conseillers. Et fondamentalement, ils ont gardé les équilibres. La PAC (politique agricole commune) est intouchable. Erasmus est sacré. Alors on a coupé dans la défense. Après tout, personne ne va trop s'en inquiéter. Mais le pire, c'est le fait que ces questions comme celles de la défense n'ont pas encore été réellement intégrées comme étant des questions centrales. Ce n'est pas parce que l'instrument existe qu'on aura une stratégie de défense qui soit vraiment pensée, concertée et politique. Le grand paradoxe, c'est qu'une des menaces qui pèsent sur le Fonds est l'absence d'une stratégie globale de l'Union européenne sur les questions géopolitiques.

Ce budget plus limité que prévu va-t-il nuire au Fonds dès sa naissance ? 

— Ce qui compte, c'est que le cadre de la première programmation serve de test pour une deuxième programmation qui soit beaucoup plus ambitieuse. Il faut absolument que l'on évite la dispersion des projets. Or, on se retrouve avec une collection incroyable de petits projets. Certains États membres ayant proposé plusieurs centaines de projets. Cela risque de diluer l'impact du Fonds.

Pour arriver à un accord sur le SCAF, le système de combat aérien du futur, cela a été lent ?

— C'est normal qu'il y ait des difficultés. Nous avons tout d'abord des modèles industriels qui ont parfois du mal à s’associer les uns aux autres, avec des divergences trop grandes. Il est donc difficile de créer des rapprochements sur le plan industriel à proprement parler. Ensuite, on parle de technologies, de souveraineté. Il y a des approches nationales différentes. Donc c’est compliqué de réussir à tout intégrer dans un projet commun...

... Travailler sur un projet européen est donc impossible ?  

— On peut travailler dans un partenariat européen. Mais il faut que chacun puisse avoir sa juste place. Aujourd’hui c’est un projet franco-allemand, auquel s'ajoute l'Espagne. Il serait anormal que la répartition des responsabilités ne soit pas corrélée au panel et au niveau de compétences qu'apporte chacun, par exemple sur la question de la motorisation, chose que tous les partenaires ne maîtrisent pas. Le contre projet absolu, c'est le A400M, dans lequel les responsabilités sont totalement diluées et où l'on cherche à avoir un affichage plutôt que d’avancer.  

Vous parlez de prise de conscience et de responsabilités. Avec le lancement de la Conférence sur le futur de l'Europe, espérez-vous un changement ?  

— Sur le principe, toute occasion de délibération devrait nous réjouir. Et l'Union européenne a bien besoin d'une "discussion citoyenne" sur son avenir. J'espère que ce sera utile, mais j'ai du mal à y croire étant donné la façon dont les choses s'engagent.

Du mal à y croire ?

— Oui. C'est plutôt révélateur de tout ce qui ne va pas en Europe. Quand on voit l'usine à gaz improbable de cette organisation, chaque groupe politique qui va avoir ses co-présidents, etc … on aboutit à quelque chose qui ressemble plus aux passions habituelles de Bruxelles qu'à un vrai espace de discussion ouvert. J'ai peur que ce soit un grand exercice de communication, un de plus, plutôt qu'une vraie ouverture à la discussion. J'espère me tromper.

Certains veulent en profiter pour arriver à mettre en place la majorité qualifiée en politique étrangère ?

— Je ne suis pas sûr que ce soit une discussion crédible et que ce soit vraiment sur la table aujourd’hui. Les pays européens ont des visions, des intérêts géostratégiques différents. C'est aussi ce qui fait l’identité européenne. Face à la Chine, nous avons vu le besoin d’être plus forts, ensemble. Mais il faut aussi comprendre qu’il y a des sujets sur lesquels les États membres ne céderont pas sur leur d'autonomie, et sur lesquels il n'y aura jamais de majorité qualifiée. On le voit bien sur un sujet comme la Turquie. Si on avait dû prendre des décisions à 27, on n'aurait pu décider de rien. Avec des décisions prises à la majorité qualifiée, on risquerait de voir des décisions immédiatement désavouées par certains États membres en désaccord. Si on pouvait décider de sanctions européennes qui n'engagent pas tous les États membres de l'Union européenne face à un État tiers, on aurait immédiatement une minorité qui parlerait de manière explicite contre une décision de la majorité. Et cela ne ferait qu'accroître les écarts plutôt que les résorber.

Qu'est-ce qui manque alors pour avoir une Union plus forte, plus visible, plus unie sur ces sujets ?

— Je pense que ce qui manque le plus à l'Union européenne aujourd’hui, c’est notamment d'avoir un regard peut-être plus lucide sur les enjeux géopolitiques. C'est d'autant plus frappant pour une Commission européenne qui avait prétendu qu'elle serait une commission géopolitique. La visite en Turquie a été un désastre absolu (lire : La stratégie du sofa. De la puissance et de la brutalité). Ajouté à la visite de Josep Borrell en Russie, c'est encore pire. Je confesse que j'étais sidéré pendant le débat au Parlement européen. Nous avons vraiment objectivement consacré 90% de la discussion à la question de cette chaise manquante et au sexisme de Charles Michel (NDLR le président du Conseil européen). Charles Michel a commis l'erreur absurde de s’asseoir avant ses voisins sans regarder ce qui se passait autour de lui et il a reconnu cette indélicatesse. Mais, fondamentalement, quand on regarde l'ampleur des enjeux et la gravité des situations, comme l'agression contre l'Arménie, on se dit que l'Union n'a aucune lucidité sur ce qui se passe autour d’elle, sur l'ordre des priorités ...

Partagez-vous les commentaires pointant l'impréparation de la Commission européenne ?   

— Je dirais plutôt une impression de manque de compétences. La réputation de Josep Borrell est fragile. Je n’étais pas là lors du mandat antérieur, mais des plus durs contempteurs de l'action de Federica Mogherini ne semblent pas se retrouver davantage dans l’action de son successeur (1). Sur d'autres sujets, comme le protocole Irlandais [dans l'accord sur le Brexit], on a vu des approximations extrêmement dangereuses. Il faut dire aussi que la crise du Covid-19 a mobilisé beaucoup d'énergie, beaucoup d'attention. De là, peut être, la difficulté d’articuler l’action. D’une certaine manière, je ne lui en ferais pas le reproche. A peine arrivée au poste, cette Commission a dû gérer une pandémie.

Vous n'y voyez pas un problème structurel ou interne de fonctionnement des institutions ?

— J'ai le sentiment que c’est un défaut de fabrication. Dans la Commission européenne, en général, chaque pays a un commissaire. Ce qui crée une Commission avec des équilibres politiques totalement contradictoires et provoque des situations délicates de concurrence et de compétition plus que de véritables complémentarités. Cette architecture révèle très vite les fragilités dans des périodes de crise. Et c'est sans doute un peu ce qu'on voit aujourd'hui. Nous avons quand même la chance d’avoir des commissaires qui tiennent bien la route. Thierry Breton est remarquable sur les questions du Fonds européen de défense.

Est-ce cet équilibre politique qui freine la réaction des Européens face à Moscou, alors que des sanctions visent plusieurs élus européens, dont le président du Parlement européen ?  

— Évidemment, les sanctions ne vont pas dans le bon sens. Ce n'est jamais bon d’arriver à cette crispation. Quant à la réaction de l'Union... il y a beaucoup d’agitation dans les symboles. Dans les faits, en revanche, je ne sais pas ce qui va se passer. C'est un test. On verra si la situation évolue vraiment, s'il y a un changement, s'il y a une rupture, notamment sur Nord Stream 2 (2). 

(Propos recueillis par Leonor Hubaut)

Entretien réalisé par téléphone, mardi 5 mai.

  1. Frederica Mogherini a précédé Josep Borrell, en occupant le poste de Haute représentante de l'Union et vice-présidente de la Commission présidée par Jean-Claude Juncker
  2. Le Parlement européen a encore récemment demandé, dans une résolution adoptée le 29 avril 2021, que le gazoduc Nord Stream 2 qui doit acheminer le double de gaz de la Russie à l'Allemagne soit annulé, comme moyen de faire pression sur la Russie.

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