Défense UE Stratégie

[Entretien] Le plus grand danger pour l’Europe : sa difficulté à se reconnaître en tant qu’acteur géopolitique (João Gomes Cravinho, Portugal)

(B2 - exclusif) Quand le ministre portugais de la Défense s'exprime, les mots sont choisis, pesés, mais sans langue de bois. Ils incitent à la réflexion et l'action

  • L'analyse en commun des menaces et la boussole stratégique nous ont aidés à progresser. Mais il faut dès maintenant penser à l'après, à des lignes d'orientation plus précises. Et les Européens n'ont pas assez conscience du besoin d'être stratégiques.
  • Le Fonds européen de la défense est un levier formidable. Il ne doit pas être considéré juste comme une tirelire par les grandes entreprises. C'est un outil pour créer un marché de la défense, en particulier pour les PME. Le Portugal a une industrie aéronautique dynamique. Ne l'oublions pas.
  • Enfin, sur la coopération structurée permanente, c'est sûr que le processus est lent, mais il faire un nettoyage parmi les projets qui ne progressent pas.

Vous êtes ministre depuis deux ans et demi maintenant, comment jaugez-vous l'évolution du débat parmi vos collègues ?

— Beaucoup a changé. J'en suis frappé. Il y a aujourd'hui une conscience collective plus forte. On voit des pays qui n'avaient pas de tradition africaine — l'Estonie, la Suède, la République tchèque par exemple — qui sont davantage présents en Afrique, au Sahel par exemple. Ils comprennent que c'est leur intérêt. Et nous, pays du Sud, nous comprenons que nous faisons partie d'une entité géopolitique qui a comme voisin la Russie. Nous comprenons les craintes et les difficultés de nos partenaires face à ce voisin.

À vous écouter, on a l'impression que la summa divisio entre ceux qui pensaient que la menace est à l'Est et ceux qui pense qu'elle est au Sud a disparu ?

— C'est un peu caricatural. Mais c'était presque une réalité, il y a quelques années. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Bien sûr, cela dépend des personnalités. Mais, en général, il y a une conscience partagée, beaucoup plus forte et qui se reflète dans les décisions prises.

A quoi est due cette évolution ?

— Tout simplement à l'évolution de la réalité du monde. Mais aussi à l'analyse des menaces que nous avons faite en commun l'année dernière dans le cadre de la boussole stratégique. Cet exercice n'a pas produit un document totalement convergent et consensuel. Mais cela nous a beaucoup aidés à comprendre l'impact des risques identifiés par les uns et par les autres. In fine, on peut parler d'une culture stratégique commune, encore en naissance, mais beaucoup plus présente qu'il y a deux ans.

Toute cette réflexion sur la boussole stratégique, ce n'est pas du temps perdu ?

— Au contraire. C'est le bon moment. Cela nous permet d'avancer dans la convergence stratégique. À l'arrivée, nous aurons non seulement un document d'orientation, mais aussi des identifications claires d'objectifs à mettre en œuvre.

Cela reste pourtant un instrument de réflexion politique. Comment le transformer en un outil plus concret, de fléchage vers des lignes concrètes opérationnelles et industrielles ?

— Nous ne sommes pas encore arrivés à définir ce qu'on nous ferons avec ou après la boussole stratégique. On a commencé à en parler le 23 avril dernier à Queluz [lors du séminaire ministériel organisé par la présidence portugaise]. Mais c'est évident, la boussole va demander des instruments de suivi. Maintenant nous savons tous que la défense est un sujet sensible, de décision souveraine. Chaque État membre peut décider ce qu'ils veut, orienter ses ressources, ses industries de défense... Les États pourront toujours continuer le faire. Mais on devra davantage veiller à développer les instruments développés en commun en synergie avec les idées mises dans la boussole stratégique.

Dans ces instruments qui se développent, il y a le fonds européen de défense notamment. Il est souvent présenté comme une vaste tirelire dans laquelle on va pouvoir puiser quelques sous européens ?

— C'est beaucoup plus. C'est un levier stratégique ! Le financement est nécessaire. Certes. Sans financement, on n'arrive nulle part. Mais le principal est ailleurs : ce fonds va nous aider à construire des alliances entre les industries. Surtout au niveau des PME européennes. C'est fondamental. Il y a une certaine tension entre les grandes entreprises qui regardent le Fonds surtout du point de vue des opportunités de financement. Mais je suis partisan d'ailleurs de réserver une portion du Fonds aux PME. C'est vraiment là où on peut faire la différence. Nous avons la possibilité de construire un marché européen du secteur de la défense. Ne perdons pas cette opportunité.

Et le Portugal veut investir dans ce secteur industriel ?

— Notre industrie de défense est déjà active. Nous avons aujourd'hui une industrie aéronautique qui n'existait pas avant, qui s'est développée par transformation de notre industrie automobile. Un secteur très dynamique. Nous exportons davantage aujourd'hui dans l'aéronautique que dans le vin... Et cela devrait encore se développer. Plus vite que le vin même.... On a développé avec le Brésilien Embraer, un nouvel avion de transport stratégique, le KC 390, qui est fabriqué pour moitié au Portugal, mais est surtout basé sur les 60.000 heures que nos ingénieurs ont passé à le mettre au point. 

Il y avait un projet de rapprochement avec Boeing?

En effet. Il y avait un mariage pensé entre Embraer et Boeing. Le fait que Embraer a deux usines au Portugal était stratégique pour Boeing. Et l'est toujours, je pense. Avec le Brexit, Boeing n'a plus de base de production dans l'Union (leur seule usine étant en Irlande du Nord). L'échec du Supermax et la crise du Covid-19 ont rendu le rapprochement compliqué. Mais nous pouvons participer à ce processus. Ce serait intéressant dans le contexte d'une industrie naissante au Portugal.

Et avec l'Européen Airbus ?

— Le président de Airbus sera au Portugal le 19 avril prochain. Et je ne pense pas que ce soit seulement parce qu'on a déconfiné et rouvert nos restaurants. Nous avons déjà une certaine expertise dans le secteur aéronautique. Alors si Airbus a des idées, on est ouvert...

Du côté maritime, vous étiez intéressés par le projet corvette européenne ?

— On examine en effet la possibilité d'entrer dans ce projet mené au titre de la coopération structurée permanente. On y est observateur pour l'instant. Mais on est déjà chef de file sur deux autres projets de la PESCO : un projet cyber et un projet sur les systèmes de guerre anti sous marine. Et nous participons à une douzaine d'autres.

Cette PESCO, justement, n'avance pas très vite ? Et plus de quarante projets, ce n'est pas trop ?

— Si on m'avait demandé il y a trois ans, peut-être que j'aurais été plus optimiste sur la PESCO. Mais quand on voit ce qui s'est passé en 2020 et 2021, on comprend pourquoi [cela ne va pas aussi vite]. Il faut bien voir que cette coopération structurée, c’est un processus d’apprentissage. Quant aux projets, oui, je pense qu'il faut réduire leur nombre. Il ne faut pas gaspiller de l'énergie avec des projets qui n'ont pas vraiment d'attraction ou ne sont pas performants.

... Réduire des projets, c'est-à-dire combien ?

— Au moins une dizaine. Une moitié des projets vont atteindre leur capacité initiale opérationnelle en 2023. Ceux-là marchent. Pour les autres, il faut avoir le courage de dire qu'on a fait une erreur, qu'on a essayé, mais que, pour une raison ou une autre, le projet n'a pas marché.

Ce n'est pas contradictoire avec l'objectif annoncé d'avoir une nouvelle vague de projets en novembre ?

— On peut avoir de nouveaux projets. Mais ils doivent être bien étudiés et être bien en phase avec les besoins identifiés dans la boussole stratégique. Ce dès la fin 2021. Et pour les années supérieures.

Dernier point, la conférence sur l'avenir de l'Europe vient de commencer ses travaux le 9 mai. Mais on parle peu de défense ?

— C'est dommage. Si on veut que l'Europe soit un acteur géopolitique, c'est-à-dire faire partie de ceux qui organisent le monde du XXIe siècle, il faut avoir une disponibilité pour penser à la dimension militaire de l'Europe, à toute la gamme d'instruments européens nécessaires dans une logique stratégique. Nous voyons que la Russie et la Chine, mais aussi les États-Unis, développent leurs politiques publiques avec cette conscience de l'impact stratégique du politique. Chez nous, ce n'est pas le cas. Il faut que nous développions une conscience. Il y a besoin de toujours penser à la dimension stratégique quand nous développons une politique quelle qu'elle soit : le numérique, l'espace, bien sûr, mais aussi l'agriculture ou le social. Le plus grand danger pour l'Europe, c'est sa difficulté à se reconnaître en tant qu'acteur géopolitique et à en tirer des conséquences. J'espère que la conférence sur l'avenir de l'Europe aura à cœur de penser à ces enjeux stratégiques. Nous n'avons pas le choix...

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde et Aurélie Pugnet)

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Entretien réalisé en tête à tête en français, à Bruxelles, vendredi 7 mai, dans les locaux de la représentation permanente du Portugal auprès de l’UE

Nicolas Gros-Verheyde

Directeur de la rédaction de B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne, auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989. (France-Soir, La Tribune, Arte, Ouest-France, Sud-Ouest)

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