[Réflexion] Ce qui manque à la défense européenne aujourd’hui. Audace, efficacité, constance

(B2) Les Européens ont tout aujourd'hui : l'argent, la technologie, les hommes, les matériels, etc. Ils restent pourtant des nains sur la scène internationale. L'Europe s'est dotée de structures, d'un fonds défense, d'une capacité d'agir au plan juridique. Cependant, elle semble rester en arrière dans toutes les crises. Et la situation ne parait pas prête de s'améliorer ! Pourquoi ?
(Photo : Union européenne)

Les défaillances sont de différentes sortes : psychologique (un certain dilettantisme et quelques péchés mignons), d'ordre plus opérationnel (un manque d'engagement), industriel ou capacitaire.

Les atouts européens

Les Européens ont tout... sur le papier

Il y a plus d'1,2 million de militaires en uniforme, pour la majorité des professionnels. Le chiffre tend à remonter depuis 2014 notamment (1,18 million de militaires). Cela équivaut grosso modo aux forces américaines (1,489 million de militaires en 2020 dont 336.000 environ dans la Garde nationale qui sert de force de réserve). De façon cumulée, les Européens ont 1700 avions de combat modernes (1900 en tout), 250 avions de transports et 2500 hélicoptères dont 330 d'attaque.

Un budget non négligeable

Tous pays confondus, les Européens dépensent plus de 200 milliards € pour leurs armées : 214 milliards $ en 2020 (selon les statistiques de l'OTAN). Un chiffre qui devrait bondir à 242 milliards $ en 2021 (chiffre provisoire). Certes, ce ne sont pas les quelque 768,5 milliards $ américains pour 2020 et 811 milliards $ pour 2021. Mais cela représente tout de même 30% du budget US. Surtout, c'est équivalent au budget de la Chine (1450 milliards de yuans, environ 207 milliards €) et loin devant celui de la Russie : officiellement 66,8 milliards $ en 2020 (61,7 milliards en $ courants) (1).

Ces budgets sont en hausse notable et régulière du côté américain et chinois : 5% pour le budget US, +7,1% pour le budget chinois (en 2022). Sans réaction, les budgets européens risquaient d'être vite dépassés. Les augmentations récentes des pays européens décidés dans l'urgence, en 2022, sous le coup de la guerre en Ukraine, préservent cette remontée.

Des atouts technologiques

Les Européens disposent d'atouts technologiques également non négligeables. Avec une constellation de satellites (via les Français, Italiens et Allemands surtout, mais aussi les Luxembourgeois). Ils disposent aussi d'un des systèmes de localisation les plus performants au monde, dénommé Galileo, meilleur que le GPS. Et qui peut être utilisé de façon militaire.

Des structures européennes qui existent

De ce point de vue, la situation a largement évolué en dix ans. Il y a désormais un service européen pour l'action extérieure (SEAE) qui regroupe les services de planification militaire et les diplomates. Un mini-QG militaire a été mis en place, qui ne demande qu'à grandir. Le rôle joué par l'état-major de l'UE durant la crise ukrainienne l'a montré. L'Union européenne dispose d'un commandement intégré pour les missions civiles, qui pourrait être plus efficace (mais ce n'est qu'une question d'organisation). Elle dispose aussi d'un centre d'analyse du renseignement, l'IntCen, qui a démontré sa capacité à fournir certaines analyses utiles aux décideurs. Enfin, elle a un centre de crises éprouvé pour coordonner l'effort civil (humanitaire et protection civile) qui fonctionne bien. Elle dispose de capacités financières qui ont été augmentées.

Un budget communautaire de défense

La part de la défense dans le budget de l'Union européenne a considérablement augmenté, passant de 0 à quasiment 3 milliards € par an. Soit environ 2% du budget (lire : MFF 2021-2027. Le récapitulatif des principaux programmes sécurité-défense). Un fonds européen de défense (FEDef) a été constitué pour financer la recherche et le développement en Europe (budget : 8 milliards sur sept ans = ± 1,1 milliard € / an) et un autre pour encourager les travaux de structures permettant la circulation des véhicules militaires à travers toute Europe (budget : 1,7 milliard € sur sept ans = ±240 millions € / an). Sans oublier les ressources disponibles au titre des budgets de l'espace (près de 15 milliards sur sept ans) ou des frontières (6,2 milliard sur sept ans). Au niveau opérationnel, la Facilité européenne pour la paix, dotée de près de 6 milliards € sur sept ans (soit entre 500 et 800 millions € par an), peut financer les opérations militaires de l'UE comme celles d'organisations régionales (comme en Somalie pour l'AMISOM ou au Mozambique pour les forces rwandaises), les équipements non létaux ou en armes létales de pays tiers (comme le milliard d'euros dégagés pour l'Ukraine, lire : Les Européens doublent le montant du soutien militaire à l’Ukraine. Un demi-milliard de plus au titre de la facilité européenne pour la paix). Et pour les missions civiles de l'UE, il y a un budget d'environ 350 à 400 millions € par an.

Une souplesse d'action

Enfin, au niveau constitutionnel, tout est rendu possible aujourd'hui, ou presque, par les Traités. Aucun secteur en Europe n'a autant de souplesse. Les Européens peuvent coopérer à 27 ou 2 ou 3 (coopération renforcée ou coopération structurée permanente). Ils peuvent même confier à un petit groupe le soin de mener des opérations en coalition (article 44) ; une clause, type article 5 de l'OTAN. Même la condition de tout décider à l'unanimité a été balayée, au profit du consensus et de l'abstention constructive (cf. le fonctionnement de la Facilité européenne pour la paix en matière d'armements létaux).

Les pêchés mignons de la défense européenne

Que manque-t-il dès lors ? Honnêtement… pas grand chose.

Un peu d'audace

Un peu d'intrépidité, d'imagination, d'audace, peut-être. Mais surtout il faudrait arrêter de se galvauder de mots, de bâtir des stratégies qui tombent aussitôt qu'elles ont été rédigées, de définir toute une liste d'engagements et de projets qui ne sont ni suivis ni mis en œuvre. Le réflexe européen face à une défaillance ou problème, reste trop souvent d'inventer un processus, une mécanique, une structure.

Un peu de constance

La constance manque aussi sérieusement, comme la réactivité. Bien souvent face à une crise, soit l'Europe reste les bras ballants (Arménie-Azerbaidjan, Kazakhstan…), soit elle se contente de suivre le mouvement impulsé par d'autres (Russie et Turquie en Syrie, Américains en Afghanistan, etc.).

Un zeste d'autonomie

L'Europe a tendance également à suivre le rythme impulsé par les États-Unis dans son impétuosité (Balkans 1995, Afghanistan 2001, Ukraine 2022), comme dans son attentisme (Balkans 1992, Syrie 2012, etc.).

Un tempo adapté à l'époque

Les Européens ne semblent pas avoir intégré la dimension "temps réel" dans leur tempo. Ils raisonnent toujours en rythme de 7 ou 10 ans, là où le monde évolue en quelques mois. Le meilleur exemple est la capacité de réaction rapide. Les Européens se donnaient (avant la guerre russe en Ukraine) jusqu'à 2025 pour la mettre en place ! Très long. Trop long. Surtout pour un dispositif qui consiste essentiellement à réformer des groupements tactiques conçus à l'aube du XXe siècle (1998 !) et existants depuis 2007.

Une meilleure anticipation

La réactivité en cas de crise existe certes. La guerre en Ukraine l'a montré. Les structures européennes se sont montrées à la hauteur en prenant une série de mesures et utilisant toute la panoplie des instruments existants. Mais pas plus.

Quitter le doux cocon des Américains

Près de 80 ans après l'engagement américain avec les Alliés d'alors, lors de la Seconde guerre mondiale, les Européens en sont toujours au même point : dépendants d'un engagement et d'un soutien américain pour défendre leur territoire ou déployer leurs effectifs. Peu importe que ces moyens s'opèrent au niveau de l'Union européenne ou de l'OTAN. Quelle que soit l'organisation, les pays européens semblent souvent dépourvus de moyens, et surtout de volonté

Des défauts rituels : le dilettantisme de rigueur

L'affichage plutôt que la réalité

Les gros défauts des Européens se révèlent au grand jour. Tout d'abord, ils préfèrent toujours l'affichage à la réalisation. En ajoutant sans cesse de nouveaux projets (on atteint 60 projets), on donne l'illusion d'avancer. Ce qui permet de masquer le fait que certains projets sont bloqués ou plantés. En mettant en place des engagements, sans se donner les moyens de sanctionner ou simplement de vérifier, publiquement, la bonne exécution de ces engagements, on favorise les cancres au profit des bons élèves. On peut aussi se poser la question de l'utilité de certains projets, qui servent davantage à faire plaisir à tel ou tel qu'à renforcer la défense européenne. Plutôt que de l'avouer et d'affronter les réalités, on les masque. Les Européens restent pusillanimes.

Il en été de même dans le passé. Tous les objectifs et dispositifs que l'Europe a voulu mettre en place — tel que l’objectif des 60.000 hommes défini à Helsinki en 1999 — n’ont pas été suivis d’effet. Aussitôt l’objectif fixé, le processus a été mis en place. Mais sans utilisation par la suite.

Des engagements mille fois proclamés jamais tenus

L'Europe n'est pas avare de ces engagements. Ils ont été répétés à maintes reprises. Notamment au sein de la coopération structurée permanente. Mais ils ne sont pas tenus (Lire : Coopération structurée permanente. Les États peinent à respecter leurs engagements). Le problème est qu'aucun dispositif de vérification n'est prévu. La vérification par les pairs dans des milieux fermés ne permet pas à la pression habituelle de s'exercer. Le meilleur exemple est l'absence délibérée de noms de pays au regard des investissements dans les statistiques de l'agence européenne de défense. Cela tient à une seule raison : les États membres ne veulent pas. Ils ne souhaitent pas désigner les mauvaises élèves, faire du 'Name and Shame' comme on le dit dans le jargon.

Des projets lents à se mettre en place

L'Union européenne a intégré une soixantaine de projets au titre de la coopération structurée permanente. Certains ont une vocation industrielle et s'étalent dans le temps. Ce qui est logique. D'autres en revanche ont une vocation opérationnelle et pourraient être très utiles en cas de crise. Par exemple le commandement médical européen, le hub logistique, la capacité de réaction rapide (CROC) (lire : Quatrième vague de projets PESCO : la France s’impose, le Quatuor maîtrise). Or, la plupart de ces projets mis en place en 2017-2018 ne sont toujours pas opérationnels. La discussion sur le processus l'emporte sur le fond. À l'exemple du projet de commandement médical, qui aurait été pu être très utile durant la période du Covid. Selon un premier bilan dressé par les Européens en mai 2020, peu de ces projets étaient prêts d'aboutir (lire : Seul un tiers des projets de la PESCO pourrait aboutir. Les autres encore au stade biberon voire morts-nés).

Ce problème ne date pas d'hier. En 2011, une dizaine de projets sont mis au point (lire : L’Europe muscle sa défense. 11 projets opérationnels. Liste et détails), validés par le sommet européen en décembre 2013 (lire : Conclusions du Sommet Défense (projet) : les messages clés). Certains seront réalisés, d'autres passeront à la trappe, la plupart prendront du retard (lire : Les quatre projets capacitaires de l’UE avancent, lentement, mais avancent)

La tentation de reporter à plus tard la résolution de problèmes

Les différentes 'bonnes idées' pour inciter les Européens à davantage travailler ensemble ou à investir dans la défense sont toujours reportés, voire bloqués par un État. Ce qui oblige à faire une mesure qui a une portée très limitée et devient inefficace. Exemple : l'exonération de TVA vantée aujourd'hui par la Commission européenne comme un moyen d'inciter les Européens à coopérer davantage en matière industrielle, remonte à 2013 (lire : Une exonération de TVA pour la défense pourrait être étudiée). Elle est mise très partiellement en œuvre en 2015, a minima (lire : L’exonération de TVA pour les projets communs capacitaires (fiche)). Une nouvelle proposition est travaillée et aboutit à un petit mouvement en 2019, avec un texte applicable au 1er juillet 2022 ! (lire : Exonération de TVA pour les actions militaires de l’Union européenne (fiche)

La mise sous le tapis des problèmes : la question turque

La Turquie est le passager clandestin de la coopération entre OTAN et Union européenne. Personne n'ose le dire vraiment. Mais c'est aujourd'hui un réel point bloquant à une pleine coopération entre l'UE et l'OTAN. La Turquie ne reconnait pas Chypre comme le représentant légitime de l'île. Et l'Union européenne (comme la communauté internationale) ne reconnait pas l'occupation turque sur la partie Nord de l'île. Les Européens et Otaniens sont tellement habitués à contourner, et taire, cette question qu'elle a fini par être oubliée. Mais elle ressurgit régulièrement. Cela empêche la transmission d'informations sécurisées entre les opérations de deux organisations. Cela bloque régulièrement la convocation de réunions plénières ou l'adoption de certaines déclarations communes.

Un certain manque d'engagement et de constance

La génération de forces défaillante

Le manque de personnel mis à disposition des missions et opérations est un défaut récurrent des Européens. « Lorsque nous décidons d'intervenir, nous devons le faire avec une quantité et une qualité de moyens adéquats. Rien de plus, mais certainement rien de moins ! » Il faut « doter nos missions et opérations PSDC du personnel et des moyens nécessaires » enjoint pourtant le général Graziano, le président du comité militaire de l'UE en 2020 (lire : Sans moyens pour la PSDC, sans hard power, la crédibilité de l’Europe est en danger (Gen. Graziano).

Un an plus tard la situation n'a pas changé. « Il est difficile de comprendre pourquoi les 27 décident de lancer une mission mais ne mettent pas de forces à disposition » ne peut s'empêcher de s'écrier, un brin amer le général Graziano (lire : La voix des militaires européens. Le général Graziano sur la défense européenne). Une antienne qui n'est pas nouvelle. Son prédécesseur le disait également (lire : L’Union européenne aurait-elle renoncé à ses outils de ‘hard power’ ? (Kostarakos)).

Le manque d'engagement dans les structures de commandement

Ce défaut se répète hors du terrain. À la MPCC, le poste de commandement des missions européennes qui devrait devenir le QG européen des opérations militaires, la moitié des postes étaient encore vacants (55% sur une équipe de 60 personnes !) en 2020, soit plus de trois ans après sa mise en place (lire : Il faut que l’Europe apprenne le langage de la puissance (entretien Hervé Bléjean). Le rapport remis en 2022 est éloquent. La structure de planification et de conduite des missions/opérations militaires de l'UE se heurte à des problèmes récurrents de ressources humaines et matérielles, dus à une manque d'implication des États membres. (Lire : La MPCC souffre de lacunes. Le saut vers un QG militaire européen en question (rapport)

Des outils militaires restés inutilisés

Autre exemples, ceux de l'Eurocorps, sensé être un instrument de commandement des interventions militaires européennes, ou de la brigade franco-allemande, qui devait être l’embryon de cette force européenne, sont restés largement sous-utilisés par rapport à l’ambition de départ. Et rien (ou très peu) a été fait pour changer la donne. Le dernier dispositif en date, les battlegroups, mis en place en 2007, n’a jamais été activé. Non pas qu’on n’ait jamais tenté de déclencher cette force de réaction rapide de l’UE qui compte normalement 3 à 4000 hommes de permanence disponibles. Mais, à chaque tentative — nous en avons compté six — les conditions, politiques ou militaires, n’étaient jamais réunies. L'actuelle idée d'une capacité de réaction rapide, promue par la boussole stratégique n'est jamais que la troisième tentative pour ranimer un dispositif moribond (Lire : Des battlegroups mieux financés et plus déployables).

Le refus du prix du sang

La plupart des États, comme des peuples, ont un principe : ne pas risquer la vie de leurs soldats sur un théâtre extérieur, ou même à l'intérieur. Au premier coup de feu, en général, on ordonne le repli par sécurité. Et si l'intensité des pertes dépasse plus de dix morts, cela provoque soit une crise gouvernementale et la démission du ministre concerné, soit le départ des troupes, soit les deux. Un phénomène assez étrange alors qu'on tolère la mort au feu des pompiers ou de policiers face à des criminels.

... avec une doctrine du repli

Ce retrait se vérifie au premier coup d'œil. Quand un incident se produit de par le monde, la première réaction des missions PSDC concernées est de replier leurs effectifs au plus vite, pour les mettre en sécurité. Vieille habitude donnée à la sur-sécurité dont bénéficient les fonctionnaires européens. Les seuls qui restent sur le terrain en général sont les 'humanitaires'. Curieuse notion de défense européenne. La bonne santé d'une défense européenne serait au contraire de déployer des effectifs en cas de danger. Cette absence de volonté du prix du sang signe aussi un aveu de faiblesse : elle donne à l'adversaire la certitude de pouvoir l'emporter s'il inflige une quelconque perte aux forces européennes (2). 

Des problèmes structurels et capacitaires

Un défaut de plan d'ensemble

L'Union européenne ne manque pas de plan, de stratégies, de feuilles de route. Mais aucune ne traduit une volonté d'aller plus loin dans la coopération de défense, de répartir l'effort entre les pays, de se spécialiser, afin de promouvoir une vraie solidarité stratégique. Chacun veut garder tous ses pans de défense et décider jalousement tout seul.

Des budgets totalement dispersés

Il n'y a pas un budget de défense européen, mais 27 (et même 28 en tenant compte du budget communautaire), avec chacun leurs impératifs, leurs priorités et leurs rythmes. Il n'y a pas d'effort commun de défense. Les dépenses parfois se superposent, au lieu de se compléter. Elles font souvent doublon sans vraiment de synergies. Ensuite, la tentation de privilégier "son" industriel et ses intérêts économiques dans les choix de défense, l'emporte parfois sur les choix stratégiques. Tandis que demeure la tentation de faire financer par l'Europe ses propres priorités, et non les priorités communes.

Une priorité donnée à l'industrie sur la stratégie

La mise en place des instruments le montre. À l'exemple du résultat des conclusions du sommet de Versailles. Si l'Europe est aujourd'hui prompte à développer son industrie de défense, à y investir financièrement, il n'en est pas de même en matière opérationnelle. La dernière initiative de capacité opérationnelle réussie date du début des années 2010 et de l'EATC (le commandement européen de l'aviation de transport). Depuis plus rien, les projets de hub logistique, de commandement médical, de noyau dur de réaction de crise (EUFOR Croc), développés dans le cadre des premiers projets de la PESCO n'ont guère avancé depuis 2017.

Une absence d'un guichet unique de soutien européen

À l’image des Américains, les Européens ne devraient-ils pas se doter d’un “Foreign Military Sales” qui permettrait non seulement d’écouler les surplus existants dans certaines armées vers d’autres mais aussi de proposer un “paquet” complet à ceux qui veulent s’équiper ? L’avantage du FMS américain est en effet avant tout d’être un guichet unique et d’offrir un ensemble finalisé : du matériel à la maintenance, en passant par le financement, l’autorisation d’export, la formation, etc. L’acheteur ne passe pas par l’industriel mais par une Agence de coopération de sécurité de défense (DSCA) qui sert d’intermédiaire, tant pour l’appel d’offres que pour la suite du contrat. Ce qui permet non seulement d’avoir un prix intéressant – car les achats sont groupés – mais aussi d’avoir un service all inclusive. Cela a l’avantage également pour l’industriel, de trouver de nouveaux marchés et donc de ne plus produire en quantités infinitésimales. Lire aussi : Ne faut-il pas un FMS européen ? (2013 !)

Pas de capacité d'acquisition en commun

Il n'y a pas de lignes directrices pour les équipements développés en commun. Ce qui dissuade de développer en commun alors qu'on promeut la coopération dans ce domaine. L'objectif de réaliser 35 % des achats de défense par des projets de collaboration entre les États membres n'a toujours pas été atteint. Pire : malgré tous les efforts et engagements, la situation régresse : on atteint péniblement 11 % dans les dernières années de 2020 (lire : Le budget des 27 pour la défense : ± 200 milliards d’euros. Mais des projets communs sous-financés).

Des loupés stratégiques militaro-industriels

Les Européens ont loupé la révolution de l'internet, un outil vital en terme d'autonomie stratégique, comme ils ont loupé celle sur les drones. Une défaillance grave des pays européens qui ont préféré donné la priorité à l'avion habité sans investir massivement sur le drone. Cette lacune n'est pas aujourd'hui en voie d'être rattrapée. Les différents projets (Eurodrone, SCAF) accusent d'ores-et-déjà plusieurs années de retard. De plus, aucun projet n'a été mis en place pour créer une flotte commune de drones, la gérer en commun (sur l'image de l'EATC par exemple ou de la flotte navale commune belgo-néerlandaise).

Des faiblesses institutionnelles

La tentation de l'usine à gaz

L'opposition primaire entre une politique communautaire ou une politique intergouvernementale — latente depuis les discussions du traité de Maastricht (lire : 1990. L’élaboration du Traité de Maastricht. Quand l’Europe de la défense a failli naître) — n'a toujours pas été réglée. Même avec l'institution d'un poste de Haut représentant de l'UE, également vice-président de la Commission européenne. Les institutions européennes cèdent souvent à leur pêché mignon : se faire la guerre entre elles pour récupérer le bébé, plutôt que satisfaire l'objectif de départ : avoir un outil de réaction rapide. L'exemple de la mise en œuvre de la clause de solidarité du Traité (article 222) s'est ainsi accompagnée d'un processus si compliqué, une véritable « usine à gaz », qu'il en rend l'utilisation très complexe, voire impossible. 

... et de toujours inventer de nouveaux dispositifs

Face à une crise, l'Europe est toujours tentée de mettre en place de nouveaux processus, de nouvelles institutions assez rapidement délaissées, faute de faisabilité. Plutôt que de résorber les difficultés existantes et procéder pas à pas, on propose de nouvelles idées (parfois impraticables) pour masquer les échecs précédents. L'idée avancée d'un Conseil européen de sécurité, proposée par l'Allemagne il y a quelque temps, comme celui d'une armée commune qui revient régulièrement procèdent de cet esprit (lire : Mettre en place un Conseil de sécurité européen ? Une idée à travailler).

Une panoplie d'institutions existantes qui ne demandent qu'à être utilisées

Il existe déjà un comité politique et de sécurité, composé d'ambassadeurs représentant leur État membre, chargé des questions de sécurité. Il se réunit deux ou trois fois par semaine, plus s'il faut, le dimanche, la nuit, durant les vacances d'août. Quand tout le monde est en vacances, les COPS sont toujours présents. Rien n'interdit de le réunir à un niveau plus élevé ou de lui donner plus d'importance ou de visibilité. D'envoyer des responsables assister les ambassadeurs pour faire justement ce conseil européen de sécurité. Mais voila, les ambassadeurs voisins du COREPER veillent et ne veulent pas se dédouaner.

La faiblesse du décisionnel défense

Rien n'empêche également d'avoir une réunion des ministres de la Défense, si leurs collègues des Affaires étrangères veulent bien les émanciper. Ou la création d'une commission parlementaire de la défense et des forces armées, si le Parlement européen le veut bien. Mais, là encore, les batailles de couloirs sont vives. Les commissions des Affaires étrangères ou de l'Industrie ne veulent pas voir émerger un nouvel espace.

La rivalité d'organisations et de personnes

Personne n'ose le dire. Mais c'est un fait. Entre l'OTAN et l'UE il y a des objectifs et des visions communes, partagées. Mais les deux organisations veulent continuer à défendre leurs compétences. On n'a jamais voulu faire un partage des tâches, de façon plus claire. Idem entre Ursula von der Leyen, à la Commission européenne, et Charles Michel au Conseil européen, où les jeux et querelles d'egos ressemblent à des querelles d'enfants de cinq ans dans la cour de récréation.

Des incohérences dans la direction

Les Européens ont en outre une politique parfois erratique. L'Union européenne met en place un financement de  l'industrie de défense (avec le FEDef), mais de l'autre côté durcit les règles d'accès aux financements bancaires, dont le secteur de la défense pâtit indirectement (lire : Finance durable, taxonomie et industries de défense. Des inquiétudes, des réalités). Les biens achetés en commun ne bénéficient pas d'une exonération de TVA (sauf à quelques rares exceptions), tandis que les achats côté OTAN en bénéficient. Les agences européennes (telles Frontex) préfèrent acheter sur étagère des produits israéliens ou américains que des produits européens qu'il faut développer (lire : Leonardo perd son procès contre Frontex. Le marché public de drones de surveillance maritime est conforme). Il existe une agence européenne de défense, chargée de l'expertise des projets de défense, mais la Commission européenne créé une nouvelle structure, la DG Défis, dont les fonctions recoupent en partie celle-ci. Etc.

Des pièces manquantes dans la panoplie opérationnelle 

Pas de force de défense territoriale européenne

Les Européens dépendent toujours des Américains non seulement en opération extérieure, mais également pour défendre leur propre territoire. Le renforcement des présences avancées de l'OTAN au début de la guerre en Ukraine fin février 2022 le prouve. Au plan politique, on a assisté à des annonces faites dans le désordre, chaque pays annonçant ses renforts. Chacun se vantant de faire mieux que son voisin. Ce qui dénote un manque de coordination politique et aussi une absence de cohérence européenne. Au niveau des effectifs réellement engagés, on reste frappé par la modestie de l'engagement : quelques milliers de Français, Allemands, Néerlandais en plus ont été déployés. Sans atteindre l'engagement supplémentaire des Américains (+ 7000 militaires) (lire : La présence avancée renforcée sur le Flanc Est de l’Alliance atlantique. État des lieux et renforts annoncés (fiche-mémo).

Un défaut de capacité d'évacuation 

Le dispositif d'évacuation des citoyens européens reste essentiellement basé sur la bonne volonté des États membres, et de la réactivité des gouvernements. Les quelques succès masquent une vraie faiblesse, l'absence d'une quelconque capacité européenne pour évacuer ses citoyens en cas de danger, et un défaut de coordination civilo-militaire (lire : Une capacité européenne de réaction rapide pour l’évacuation des citoyens européens ?). Parfois cela se passe bien (Tchad 2008, Ebola 2014, Afghanistan 2021), parfois plus mal (Géorgie 2008), voire très mal (Bombay 2008, lire : L’évacuation des Européens de Bombay, le souk, dénoncent des eurodéputés). Et quand cela se passe bien, c’est souvent parce qu’un État a pris les choses en main, a mis les moyens et a assuré l’essentiel de la coordination (la France au Tchad en 2008). En Afghanistan, il a fallu attendre la décision et les moyens américains pour se décider à évacuer Kaboul, à l'été 2021. Les États européens n'ont pas voulu, pas su, pas pu s'organiser tout seuls pour le faire.

Une absence de soutien médical

Tous les spécialistes militaires le diront. Une bonne armée se doit d'avoir un bon soutien médical. Sans cela, le moral des troupes et leur capacité à combattre faillit. C'est un paradoxe, le soutien médical est aujourd'hui un des talons d'Achille de l'Union européenne. Dans la plupart des missions, il faut faire appel à des extérieurs (sociétés privées ou pays tiers, telle la Serbie ou la Macédoine du Nord), pour fournir l'intégralité ou une partie du Rôle 1 (poste de santé) par exemple.

Une absence diplomatique criante

C'est le paradoxe de la défense européenne. Elle manque d'un bras diplomatique, le soft européen est aussi défaillant que le hard. Ce qui l'empêche de gagner des victoires. Sur ce point, on ne peut que constater le lent effacement des Européens de la gestion de crises mondiales. Le retrait de la France du Sahel, sous la pression malienne. L'absence d'initiative diplomatique cruelle en Syrie comme au Haut-Karabagh ne permettent pas ensuite de pousser en avant une force d'interposition européenne. Comme il en a été dans le passé entre Soudan et Tchad (EUFOR 2008) ou entre Géorgie et Russie (EUMM Georgia 2008). La guerre en Ukraine est la nouvelle démonstration d'un manque cruel d'initiative diplomatique réelle, forte (article à suivre).

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le budget russe est en fait plus important si on intègre les dépenses des forces de l'Intérieur utilisées aussi dans les interventions à l'étranger.
  2. Heureusement, dans certains cas — en Libye en 2011, à EUTM Mali — des décisions ont été prises, courageuses, de maintenir les délégations de l'UE (ambassades) ou les missions de la PSDC ayant subi un acte terroriste.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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