[Actualité] Explosions sur les gazoducs Nord Stream. Un acte de sabotage, complexe, mené par une puissance

(B2) La découverte de plusieurs fuites sur les deux gazoducs Nord Stream en mer Baltique, liant la Russie et l'Europe interpelle les Européens et leurs Alliés de l'OTAN. Tous les regards se tournent vers la Russie.

La fuite à la surface photographiée par les F-16 Danois (© MinDéfense DK)

  • Cette question ne sera pas discutée par les ministres de l'Énergie de l'UE réunis ce vendredi (30 septembre) à Bruxelles sur la question délicate du prix de l'énergie. Mais Danois, Suédois et Allemands en font un point divers pour informer leurs homologues.
  • Elle devrait faire l'objet de discussions au prochain sommet européen à Prague vendredi (7 octobre). Le Conseil de sécurité des Nations unies se réunit vendredi, à la demande de la Russie.

Les faits

Trois fuites de gaz détectées 

Au début, trois « fuites de gaz » ont été détectées sur les gazoducs [russes] Nord Stream en mer Baltique, a annoncé la défense danoise mardi (27 septembre). Nord Stream 1 a « deux fuites au nord-est de Bornholm », dans la zone économique danoise. Tandis que « Nord Stream 2 a une fuite au sud de Dueodde » dans la zone économique (ZEE) suédoise.

Une quatrième fuite a ensuite été repérée dans la même zone que la première, sur le Nord Stream 2, et rendue publique par les garde-côtes suédois jeudi (29 septembre). Les perturbations en surface sont jugées importantes : « un peu plus d'un kilomètre de diamètre pour le plus gros, un cercle d'environ 200 mètres pour le plus petit » indique le communiqué danois.

Déploiement de moyens danois et suédois

La marine danoise a déployé sur place trois de ses navires : la frégate Absalon (L-16), le navire de protection environnementale Gunnar Thorson (A-560) et le patrouilleur Rota (P-525). Tandis que des hélicoptères EH 101 Merlin et avions F-16 survolaient la zone. Des « zones d'exclusion » ont été établies pour des « raisons de sécurité du trafic maritime et aérien ».

Du côté suédois, le navire KBV 004 Amfitrite de la garde-côte et des moyens aériens ont été dépêchés sur place afin « d'enquêter et de garder le site ».

Plusieurs enquête ouvertes

L'enquête côté suédois a été confiée à la SAPO (sakerhetspolisen), le service de sécurité, et est dirigée par un procureur de l'Unité de sécurité nationale. À Stockholm, on considère en effet qu'il s'agit « un crime grave qui, au moins dans une certaine mesure, vise les intérêts suédois ». Le parquet fédéral russe a, lui aussi ouvert une enquête pour acte de sabotage terroriste.

Pas d'attaque du territoire

Cependant « aucune détonation n'a eu lieu dans les eaux territoriales suédoises ». Il ne s'agit donc « pas d'une attaque sur le territoire suédois ». Une précision qui a son importance. Dans le cas contraire, elle pourrait déclencher l'application de l'assistance mutuelle de type Article 42-7 de l'Union européenne pour la Suède (lire : Article 42-7. Les Européens prêts à réagir si la Finlande et la Suède sont attaquées par la Russie) ou de la clause de défense mutuelle type Article 5 de l'OTAN pour le Danemark.

Une surveillance renforcée

Pour le moment, « aucune activité militaire alarmante » n'a été détectée. Mais « nous sommes prêts à agir rapidement si nécessaire », a déclaré le chef des opérations des forces armées suédoises, Michael Claesson.

Un acte de sabotage important

Pour les Européens, l'acte délibéré de sabotage ne fait aucun doute.

Un acte délibéré

« Profondément préoccupée » par ces fuites, l'Union européenne prévient que « toute perturbation délibérée de l'infrastructure énergétique européenne […] fera l'objet d'une réponse robuste et unie ». Dans sa déclaration au nom de l'UE, mercredi matin (28 septembre), le Haut représentant Josep Borrell précise : « Toutes les informations disponibles indiquent que ces fuites sont le résultat d'un acte délibéré ».

Un acte de sabotage

Pour le président du Conseil européen, Charles Michel, ce sont des « actes de sabotage », visant à « déstabiliser davantage l'approvisionnement énergétique de l'UE », dit-il dans un tweet.

Même son de cloche du côté de l'Alliance atlantique. Tout « porte à croire qu’ils sont la conséquence d’actes de sabotage délibérés, inconsidérés et irresponsables », a déclaré le Conseil atlantique Nord jeudi (29 septembre), accompagnés des Suédois et Finlandais. « Toute attaque délibérée contre les infrastructures critiques de pays de l’Alliance se verrait opposer une réponse unie et déterminée », préviennent-ils.

Reste à savoir qui

« L'évaluation des forces de défense est que les fuites sur les gazoducs Nordstream 1 et 2 sont probablement dues à un sabotage. Mais par qui et pourquoi est trop tôt pour le dire », a indiqué la défense suédoise dans un communiqué. Se refusant ainsi à désigner l'auteur de cet acte. Ce qui est sûr c'est que « il ne peut être exclu que des puissances étrangères soient derrière » indique le service de sécurité suédois parlant d'un « sabotage grossier ».

Quelques éléments pour comprendre

Selon les spécialistes maritimes consultés par B2, ce « sabotage » est une opération complexe, pas tellement dans l'acte lui-même, mais dans la combinaison des différentes actions.

Une opération de haute technicité

Pour commettre cette action, il faut notamment remplir quatre conditions.

Premièrement « connaître, parfaitement, le tracé des gazoducs Nord Stream » qui reposent à une profondeur importante (entre 80 et 100 mètres). Deuxièmement, « avoir la capacité d'agir en forte profondeur ». Troisièmement, « réunir différents moyens navals, type navires de surface, drones ou sous-marins ? » Quatrièmement, « agir en simultanéité » sur chacun des gazoducs.

La nécessité de la discrétion

Tout cela « en toute discrétion » pour éviter d'être pris. Et avec une bonne anticipation, pour « éviter d'être sur place » au moment de l'explosion et de la fuite et éviter de se voir désigner comme le responsable.

Une opération false flag

Une opération qui nécessite une préparation, des moyens et une volonté qu'ont peu d'États : « quelques uns triés sur le volet ». Une opération de type « false flag », opération sous un faux pavillon qui vise à rejeter la responsabilité sur l'adversaire. D'où le regard de tous les Européens vers... la Russie.

Des drones en vol

Des drones inconnus ont été observés au dessus des champs pétrolier et gazier danois Halfdan B en mer du Nord mercredi (28 septembre), a indiqué l'opérateur Total Energies, selon le quotidien danois Ekstra Bladet. La Norvège avait également repéré en début de semaine des vols de drones au-dessus de plusieurs champs gaziers et pétroliers du plateau continental norvégien, selon les médias locaux.

Pas de conséquence énergétique

Au niveau énergétique de l'approvisionnement en gaz, en revanche, cette interruption n'a pas de conséquence, indique-t-on au ministère français de l'Énergie. « Nord Stream 2 n'est jamais entré en fonctionnement. Et depuis le 31 août, la Russie avait interrompu ses approvisionnements » sur Nord Stream 1 déjà en service, justifient-ils.

La fin de la sécurité russe

À ceux qui en doutaient encore, cela démontre — poursuit notre interlocuteur — « que nous ne pourront pas compter sur le gaz russe pour l'avenir. Cela nous renforce donc dans notre détermination pour accélérer notre réduction de consommation de gaz. »

(Nicolas Gros-Verheyde, avec Aurélie Pugnet)

Documents

  • Communiqué de la défense danoise (27 septembre)
  • Communiqué de la défense suédoise (28 septembre)
  • Communiqué du service de sécurité suédois (28 septembre)
  • Communiqué des garde-côtes suédois (29 septembre)
  • Déclaration du Haut représentant au nom de l'UE (28 septembre)
  • Déclaration de l'Alliance Atlantique FR / ENG (29 septembre)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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