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[Entretien] Prix Sakharov. Nous avons besoin d’armes, et de justice – Oleksanda Matviychuk

(B2) Avocate et présidente de l'organisation Center for Civil Liberties, Oleksanda Matviychuk fait partie des « courageux ukrainiens ». Prix Sakharov 2022. Depuis 2014 et l'annexion par la Russie de la Crimée, elle enquête sur les crimes russes en Ukraine. Participant à documenter plus de 21.000 violations des droits de l'Homme.

  • Oleksanda fait partie des lauréats du prix Sakharov remis, mercredi (14 décembre) à Strasbourg, aux côtés de Yuliia Paievska, fondatrice de l’unité médicale d’évacuation « Angels of Tiara », du Mouvement de résistance civile Ruban Jaune, et d’Ivan Fedorov, maire de Melitopol, ville occupée par les forces russes.
  • Le Center for Civil Liberties fait partie de l'initiative "un tribunal pour Poutine", qui réunit 24 organisations ukrainiennes de défense des droits de l'Homme. Son but : rassembler les preuves de crimes de guerre commis par les Russes en Ukraine pour juger les responsables. Une urgence, qui se heurte tant à l'engorgement des tribunaux que la complexité du système judiciaire actuel.
  • Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a concentré l'essentiel de son intervention en visioconférene durant la cérémonie, sur ce besoin de justice. « Il nous incombe maintenant d’agir, de ne pas attendre fin de guerre pour traduire en justice les responsables ».

Comment vous êtes-vous organisés avec d’autres associations de droits de l’Homme pour documenter les violations des droits par la Russie ?

— Nous avons commencé à nous réunir, avec plusieurs dizaines d'organisations des droits de l'homme, dès le début de l'agression de l'Ukraine par la Russie. Avec comme objectif d'organiser un réseau ukrainien de documentation locale. Une initiative à grande échelle pour collecter des preuves pour une future enquête et de futurs procès au niveau national et international, appelée une « initiative pour un tribunal de Poutine ». Nous avons un objectif ambitieux : documenter dans l'ordre chronologique chaque épisode de crime, commis jusque dans les plus petits villages.

Que faites-vous de toutes ces preuves  ?

— Nous coopérons étroitement avec les organismes nationaux et les différentes commissions internationales, comme avec la Cour pénale internationale (CPI). Concrètement, nous fournissons nos informations au Bureau du Procureur général. et à la commission internationale d'enquête créée par le Conseil des droits de l'Homme des Nations unies.

Quelles seront les suites de ces enquêtes ?

— Il est évident que le système national est surchargé par une quantité extrême de crimes. La Cour pénale internationale limitera une enquête à quelques cas. Nous savons que les Ukrainiens sont avides de justice, et nous devrons leur rendre justice. Nos collègues russes des droits de l'Homme ont documenté plus d'un million de cas en Tchétchénie. Et rien n'a changé. Aucun jugement n'a été rendu. Nous ne documentons pas ces crimes pour les archives nationales. Nous documentons ces crimes pour amener les coupables à rendre des comptes.

Mais cette justice ce sera pour plus tard. C'est pour cela que vous réclamez des armes ?

— En effet, le seul instrument, pour le moment, qui puisse arrêter la Russie, ce sont les armes. Car la Russie ignore publiquement le droit humanitaire international, ignore toutes les décisions des organisations internationales. Nous ne disposons actuellement d'aucun mécanisme juridique capable de mettre fin à ces atrocités maintenant, d'empêcher que de nouvelles personnes soient tuées, torturées, kidnappées, violées. Pas de procédure d'urgence. Nous devons réfléchir à une stratégie de justice pour le futur, à un nouveau système de paix et de sécurité. Un système fournira à tous les peuples du monde une garantie de sécurité et de respect des droits de l'homme, qu'ils vivent ou non dans un pays à fort potentiel militaire.

Qu'attendez-vous aujourd'hui de l'Union européenne et des États membres ? 

— Nous avons toujours besoin de beaucoup d'aide militaire. Des avions de chasse modernes, des avions de combat modernes, des véhicules armés, des systèmes de défense aérienne, etc. Je ne suis pas une experte militaire. Mais je peux vous raconter l'histoire de mon amie Andriana Sasaki. Elle a rejoint l'armée ukrainienne en 2014. Elle était parmi les défenseurs ukrainiens qui ont libéré la région de Kharkov. Il y a une semaine, elle a été gravement blessée par une mine. Parce qu'elle circulait dans une voiture civile. Les défenseurs ukrainiens n'ont toujours pas de véhicules blindés. Ils se battent dans des voitures normales, civiles. Si nous nous battons pour l'Europe entière, pourquoi devons-nous le faire dans des voitures civiles ?

(Emmanuelle Stroesser, à Strasbourg)

Entretien réalisé en face-à-face, le 13 décembre 2022, en anglais, dans les locaux du Parlement européen.

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