[Reportage] La mission EUMAM Ukraine déclarée opérationnelle. À l’entrainement, le génie ukrainien (v2)

(B2 à Brzeg) Dans un camp de l'armée de terre polonaise, à l'Ouest du pays se forment les premiers Ukrainiens sous drapeau européen. Au génie de combat. Formation concrète, tactique et non pas théorique. La Pologne mise beaucoup sur cette mission. La première où elle est Nation Cadre, en mettant les moyens.

  • Le Haut représentant de l'UE, Josep Borrell, en visite sur place a tenu à rendre hommage à l'armée polonaise comme aux militaires ukrainiens.
  • Interdiction de parler ou de filmer les soldats ukrainiens, comme de localiser précisément le lieu de formation. Les consignes données par la Pologne aux journalistes sont strictes. La discrétion est de mise. Illustration de la politique polonaise de ne pas faire de provocation inutile.

Un camp de formation très discret

L'endroit est tenu secret. Un point de rendez-vous a été donné aux journalistes au bord de la route 94, près de Brzeg, non loin de Wrocław. Cette ancienne capitale du duché de Piast a un peu perdu de sa splendeur, mais abrite toujours le 1er régiment de génie de combat polonais, rattaché à l'état-major de l'armée de terre. Nous embarquons dans un car et roulons quelques minutes pour arriver dans un petit village tranquille typique de cette région d'Opole. Le camp d'entrainement des sapeurs polonais se trouve là. Discrètement établi aux contours d'un bois.

Les bungalows de la zone vie, à l'abri des arbres (DR)

Un camp multinational

Dès l'entrée la couleur est donnée. Sur les bungalows, qui constituent la zone « vie » des soldats ukrainiens et polonais, flottent les drapeaux des deux pays accompagnés de l'Union Jack britannique et de la feuille d'érable canadienne. Les Canadiens et Britanniques sont en effet associés depuis le début des formations, dans le cadre de leur mission nationale (respectivement les opérations Unifier et Interflex). Le drapeau européen vient tout juste d'être hissé. À temps pour la visite du Haut représentant. Un drapeau n'est pas présent : le Sud Coréen. Pourtant des militaires de Séoul sont bien présents sur le camp (coopération avec la Pologne oblige).

Des soldats ukrainiens s'entrainent au déminage sous l'oeil de leur instructeur canadien - flou de rigueur pour empêcher l'identification © NGV / B2

Une formation nationale qui bascule en Européen

Deux formations ont déjà eu lieu. La première en septembre, la deuxième entre octobre et novembre, par les Polonais, Canadiens et Britanniques, en national. La troisième, qui a commencé il y a à peine une semaine, a basculé sous drapeau européen. Elle devrait se terminer le 22 décembre. Juste avant Noël. Une quatrième formation est déjà programmée pour début 2023.

Une formation calquée sur les standards ukrainiens

La formation est courte : trente jours, tout compris. C'est largement moins que les formations faites dans les autres armées européennes, reconnait un des nos interlocuteurs, un officier polonais. Mais c'est ce qui a été « agréé » avec les Ukrainiens. Le programme de formation est en effet « construit selon leurs propres besoins ». Les formations sont données « selon les standards ukrainiens, qui ne sont pas exactement les nôtres », combinés avec les critères de l'OTAN au besoin. Les Ukrainiens arrivent d'ailleurs « avec leurs propres instructeurs ». De fait, c'est un « entrainement combiné ».

Le minimum de théorie pour un maximum de pratique

Pour la plupart des nouvelles recrues, c'est « leur premier contact avec l'armée ». La formation est donc concentrée sur l'essentiel. Trois fonctions sont visées principalement : la démolition, le déminage, le bridging (faciliter le passage, comme rétablir ou réparer un pont notamment). L'objectif de ce génie de combat est clair : « nettoyer le terrain, dégager la voie et permettre le passage des combattants ». C'est le « minimum de théorie et le maximum de pratique » résume un officier polonais.

Jusqu'aux booby traps

Le déminage occupe une place notable dans cet enseignement. De nombreuses mines parsemant les routes, comme les champs. Les élèves se forment notamment au déminage des booby traps, ces mines anti-personnel interdites par les conventions internationales, mais largement utilisées durant la guerre en Ukraine par les Russes. Une formation assurée par les Canadiens.

La question de la langue

Au fur et à mesure, les instructeurs tirent les leçons des formations précédentes. Un des principaux problèmes des premières sessions était la difficulté de communication. Les Ukrainiens parlent anglais. Mais pas tous. Idem du côté polonais. Les Ukrainiens parlent souvent russe. Mais les soldats polonais ne connaissent plus cette langue. Ils sont trop jeunes pour avoir connu la période où  son enseignement était obligatoire. Surtout dans cette partie Ouest de la Pologne, où l'allemand est davantage connu, proximité oblige. Le problème est aujourd'hui résolu. Les Canadiens (dont le pays compte une grosse immigration ukrainienne) et les Polonais ont désormais des traducteurs. Les Ukrainiens apportent aussi les leurs.

Des matériels adaptés

La plupart des équipements utilisés pour les formations sont ceux que les militaires pourront utiliser ensuite, de retour dans leur pays. En général, du « matériel soviétique ». Celui qui a été le standard commun à toutes les armées de l'Est européen. La mission EUMAM fournit aussi aux Ukrainiens les équipements individuels (casques, kits médicaux, ...). Ils seront « mieux protégés » quand ils reviendront chez eux. C'est un des avantages de la mission européenne, souligne un officier polonais.

La plus value européenne

L'autre avantage, c'est de pouvoir « mieux synchroniser les entrainements entre plusieurs pays ». On peut ainsi « additionner les formations ».

Sept États membres ont commencé

En tout, aujourd'hui, 1100 Ukrainiens sont entrainés. Ce, dans sept États membres (Pologne, Allemagne, Lituanie, Estonie, Lettonie, République tchèque, Slovaquie). Une quinzaine d'autres États membres ont proposé quelque 100 modules. La France va envoyer des formateurs en Pologne.

Le top départ est donné

« EUMAM a atteint sa capacité opérationnelle initiale » (1)s'est réjoui le Haut représentant de l'UE, face à la presse, en veste kaki militaire, marqué du badge européen. Remerciant au passage le gouvernement polonais. « Sans [son] soutien solide, il ne serait pas possible de développer en si peu de temps cette mission et de la rendre opérationnelle. »

Le Haut représentant dévoile le logo d'EUMAM Ukraine - le ruban noir et orange correspond aux couleurs de la 11e division de cavalerie blindée © NGV / B2

Le courage des soldats ukrainiens

Venu à la rencontre des militaires, Josep Borrell a tenu à saluer leur volonté. « La seule chose que je peux dire, c'est que le monde entier regarde ce qui se passe en Ukraine. Et tout le monde admire le courage des soldats ukrainiens. »

Militaires ukrainiens face à Josep Borrell (Photo : SEAE)

Une armée ukrainienne parmi l'une des meilleures au monde

Une armée ukrainienne qui « est l'une des meilleures armées du monde. Ils l'ont démontré». Elle « résiste à l'agression russe d'une manière à laquelle personne ne s'attendait. Non seulement, elle résiste, elle repousse également l'armée russe ». Pour Josep Borrell, il y a un fait : la Russie est « en train de perdre cette guerre. Ils n'ont pas été capables de conquérir l'Ukraine. Alors ils veulent la détruire. »

Pas le moment d'un accord de paix

Quant à définir s'il est temps de passer aux négociations de paix, ce n'est pas le moment, estime le Haut représentant. « Je ne vais pas me perdre dans des considérations sur le moment et la manière dont la paix doit commencer ». « L'important aujourd'hui est de faire face à la guerre, une guerre cruelle. » Cela passe par un soutien « efficace » en équipements militaires et également un soutien anti-aérien. Car les Ukrainiens sont « bombardés par des centaines de roquettes chaque jour » insiste-t-il répondant à B2. Les Européens ont fourni, tous pays confondus et l'Union européenne inclus, environ « neuf milliards d'euros en matériel » à l'Ukraine a confirmé le Haut représentant (2).

Un effort combiné entre alliés

Dans cet effort entamé pour former les militaires ukrainiens, il n'y a pas l'Union européenne d'un côté, les autres alliés de l'OTAN de l'autre. « Il y a tellement de choses à faire [...]. Il y a du travail pour tout le monde ».

Le commandement polonais, sept formations démarrées

Le Haut représentant J. Borrell au centre, aux côtés du colonel Oskrobka. En arrière-plan, l'amiral Bléjean et le réprésentant de la Commission à Wroclaw, Jacek Wasik. Au fond, les officiers canadiens (béret noir, tenue verte) et britanniques (béret gris) (Photo : SEAE)

Une centaine de personnel au CAT-C

Plus de cent personnes doivent à terme constituer le commandement de la formation militaire combinée (CAT-C) autour du général Trytek. Un commandement surtout composé de Polonais (environ 90% des effectifs). Une douzaine de postes sont réservés aux autres nations. Pour l'instant, deux sont arrivés : un Allemand qui assure la liaison avec le STC (le commandement pour la formation spécialisée) et un Néerlandais. Un Letton doit suivre d'ici la mi-décembre. Un Français est attendu avant Noël. « Tous les efforts sont bienvenus » indique un officier.

Coordonner les formations

Le CAT-C a pour tâche principale de coordonner les formations qui se déroulent sur le territoire polonais. Cinq modules de formation sont actuellement en cours, en particulier sur le génie militaire, le soutien médical... dans plusieurs lieux en Pologne, selon nos informations. Il a aussi pour tâche de faire les entraînements en unités constituées, pour finaliser les formations avec le retour en Ukraine... au combat.

La dispersion sur tout le territoire

Les Polonais ont choisi de disperser l'ensemble de leurs formations sur tout le territoire, plutôt de les concentrer sur un seul lieu près de la frontière ukrainienne. Pour des raisons pratiques — former les spécialistes Ukrainiens au plus près des unités de référence polonaises — mais aussi pour des raisons de sécurité. Ne pas attirer l'attention des Russes et rester autant que possible discret est un impératif pour les Polonais (comme pour les Alliés). Un gros camp de formation à proximité de la frontière ukrainienne aurait pu apparaitre comme une provocation inutile.

Des Polonais à la MPCC

Quatre officiers polonais sont aussi présents dans la MPCC, le commandement opératif de la mission situé à l'état-major de l'UE à Bruxelles. L'unité EUMAM Ukraine est placée sous la direction d'un Polonais, le colonel Ostrobka. Un autre occupe le poste stratégique du budget. Une concession faite à Varsovie, qui avait réclamé que cette fonction soit assurée au sein du Cac-C directement en Pologne.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Il s'agit bien de l'IOC (initial operational capability) et non de la FOC (full operational capability) comme mentionné par erreur par Josep Borrell lui-même.
  2. Le Haut représentant a mentionné un chiffre de 3,6 milliards € débloqué au titre de la Facilité européenne pour la paix. Un chiffre qui ne correspond pas au montant des mesures déjà approuvées (3,1 milliards €). Mais tient compte d'une éventuelle septième tranche de 500 millions €. Ce n'est pas d'actualité, énonce du bout des lèvres un diplomate européen.

Document : les propos de Josep Borrell à Brzeg (script officiel)

Reportage entièrement assuré sur les fonds propres de B2

Mis à jour - précisions sur le gouvernement polonais et sur l'IOC (note de bas de page) + rajout du script officiel

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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