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[Entretien] La pression turque, une menace hybride. Une présence navale permanente avec Italie et France (N. Panagiotopoulos)

Nikolaos Panagiotopoulos (© NGV / B2)

(B2 à Zagreb) Face à l'attitude turque, le gouvernement grec répond 'Europe'. Pour le ministre grec de la Défense, Nikolaos Panagiotopoulos qui s'est confié à B2, une des réponses serait apportée par la France et l'Italie, sous la forme d'une présence navale quasi-permanente dans l'Est de la Méditerranée

Les ministres de la Défense français (Florence Parly), italien (Lorenzo Guerini) avec leurs collègues grec (Nikolaos Panagiotopoulos) et chypriote (Savvas Angelides) se sont retrouvés à quatre ce jeudi (5 mars), à l'issue de la réunion informelle des ministres à Zagreb, pour discuter des enjeux de la crise récente. Une longue réunion qui a duré près d'une heure et demie selon nos informations.

Estimez-vous avoir reçu un soutien suffisant de vos collègues européens aujourd'hui autour de la table ?

— Je dois dire que je suis satisfait par la solidarité exprimée. Cependant, le problème ne va pas disparaître de sitôt. Je pense qu'il va s'intensifier sur la frontière maritime dans les semaines à venir. Nous devrons gérer cela d'une manière très résolue. Il n'y a pas d'autre moyen pour nous. Nous défendons les frontières de l'Europe maintenant. Donc c'est une responsabilité supplémentaire.

C'était l'enjeu de cette réunion à quatre que vous avez eu avec vos collègues français et italien. Quel en et le résultat ?

— Nous avons décidé d'organiser une discussion sur les défis communs, sécuritaires, auxquels nous faisons face dans la région. Nous allons établir une présence navale dans l'est de la Méditerranée, italienne et française et aussi grecque.

Une présence permanente ?

— Oui. Permanente. Nous avons discuté des manières et méthodes pour arriver à cet objectif. Déjà, [cette présence] va augmenter, selon ce que je comprends. Il y a une compréhension et une volonté commune pour établir une coopération plus étroite par rapport à nos intérêts communs dans l'Est de la Méditerranée et, évidemment, vis-à-vis du comportement très agressif et non-coopératif de la Turquie.

Comment qualifiez-vous justement cette attitude turque ?

— Ce que nous avons vu cette semaine, ce qui nous a été révélé — j'espère aussi au reste de l'Europe —, est que la Turquie se sert de migrants et réfugiés comme d'armes pour achever son jeu géopolitique, pour marquer des points au niveau de la politique interne et pour extraire davantage d'aide financière de l'Europe via, au fond, ce qu'on peut appeler un chantage.

Comment qualifierez-vous cette action, d'une menace un peu hybride ?

— C'est une menace totalement hybride. La Turquie a aidé, encouragé des milliers de personnes à se déplacer à notre frontière Nord-Est. Elle leur a menti en disant que la frontière serait ouverte du côté grec. Ce qui n'était pas le cas. Elle espérait nous prendre par surprise, durant un long week-end de fête nationale en Grèce. Cela n'a pas fonctionné. Au contraire, cela a démontré que ce problème n'est pas principalement humanitaire, mais une énorme opération montée par la Turquie pour exercer une pression sur la Grèce et sur l'Europe.

Comment avez-vous réagi ?

— Nous avons montré notre résolution à défendre nos frontières. Car, au fond, c'est de cela dont il s'agit : le droit souverain d'un pays à défendre, à protéger et sécuriser ses frontières contre une tentative organisée de les franchir à grande échelle.

Les Turcs accueillent pourtant beaucoup de réfugiés. On peut comprendre leur exaspération. Ils font le job pour l'Europe en fait ?

— Ils ont beaucoup de réfugiés. Je l'admets. Je l'ai dit en discutant avec des officiels turcs : la Turquie a un problème. Mais elle doit aller chercher l'aide des partenaires européens et des alliés de l'OTAN pour résoudre ce problème. Si la Turquie choisit de voir les partenaires européens et les alliés de l'OTAN comme des cibles, en utilisant l'instrument de la pression par les flux migratoires, alors ce n'est pas une [bonne] manière de gérer cela.

Vous avez apposé un veto à l'OTAN lors de la demande d'aide des Turcs ?

— Je ne pense pas que nous ayons initié, comme vous dites, un veto. Nous avons juste exprimé nos objections. La Turquie n'a demandé ni à l'OTAN ni à l'Europe ni aux États-Unis, ni à personne, lorsqu'elle a décidé d'envahir le Nord de la Syrie. Maintenant, ils demandent l'assistance de tout le monde. C'était une action unilatérale à l'époque. Et, maintenant, ce devrait être la responsabilité collective. Je ne vois pas beaucoup de logique là.

Comment résoudre cette crise alors ?

— Premièrement, nous devrions protéger les frontières européennes avec résolution et une conscience collective. C'est pour cela que j'ai demandé l'assistance de nos partenaires européens. Avec ou sans assistance, nous ferons notre devoir et nous défendrons nos frontières contre une telle tentative d'invasion. Ensuite, il faut, inévitablement, avoir un dialogue avec la Turquie. Mais pas dans une situation de chantage. On doit avoir à l'esprit de tenter de trouver une solution commune aux flux migratoires qui sont un problème pour la Turquie. Évidemment, on doit aussi parler de la dimension syrienne. Car c'est bien la Turquie qui a envahi la Syrie pour coloniser le territoire nord avec un million de ses réfugiés. Elle n'a pas réussi. Et maintenant, elle change son plan d'action.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Vehreyde)

Entretien réalisé en face-à-face, en anglais, le 5 mars, à l'Hotel Westin de Zagreb

Nicolas Gros-Verheyde

Directeur de la rédaction de B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne, auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989. (France-Soir, La Tribune, Arte, Ouest-France, Sud-Ouest)

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