Les priorités d’EUTM Mali : réentraînement, écoles, soutien médical, régionalisation (général Harvent)

Les priorités d’EUTM Mali : réentraînement, écoles, soutien médical, régionalisation (général Harvent)

© NGV / B2

Le général Harvent au quartier général d'Evere © NGV / B2

(B2) Après avoir formé huit bataillons de l'armée, EUTM Mali a entamé son tournant. Le commandant de la mission européenne, le général belge Eric Harvent, détaille pour B2 les différents évolutions. Au menu : le ré-entraînement des bataillons formés et leur évaluation, les écoles militaires maliennes, les formations spécialisées et le projet de soutien médical (un des projets-clés structurants de ce nouveau mandat) comme l'ouverture aux pays de la région du G5 Sahel.

Vous avez terminé la formation des premiers bataillons ? Où situez-vous votre priorité désormais : dans le ré-entraînement ?

E.H. — Le premier mandat et le second mandat d'EUTM étaient en effet orientés sur les huit bataillons. Certains ont été ré-entrainés en parallèle afin d’être redéployés dans le nord. Notre action se veut désormais plus décentralisée. Nous voulons aller dans les différentes régions, au devant des Maliens. Nous mettons l’accent sur les formations spécialisées — le soutien médical, le génie, l'action anti-IED — comme sur la présence dans les écoles militaires et la formation des formateurs maliens.

Vous avez parlé de soutien médical. C'est important pour l'armée malienne ?

E.H. — Le soutien médical est un point important de confiance pour les soldats. Ils savent que le jour où ils sont blessés, leur collègue peut les soigner, qu'ils seront ensuite évacués vers un poste de premier secours où ils recevront les premiers soins avant d’être évacués ailleurs. C'est une vraie nouveauté. L'élément médical n’existait pas, en tant que tel, avant dans l'armée malienne. Nous voulons former toute la chaîne médicale, du niveau des combattants jusqu'au niveau supérieur (rôle 1 et rôle 2). On a commencé à doter les soldats d'une trousse de premier secours ; 6000 trousses sont en cours de distribution (financées par le Luxembourg). Et nous les formons à l'emploi de ce matériel. On forme ainsi des corps de secouristes au sein des unités. Au niveau suivant, on entraine une partie du corps d’infirmiers à Kati, avec pour ambition de mettre en place des infirmeries de type Rôle 1.

Il y aura des équipements supplémentaires, des ambulances ?

E.H. — Je l'espère. Nous voulons monter en puissance le rôle 1 — les infirmeries déployées — et l’hôpital de rôle 2 — notre projet pour 2017 —. Nous travaillons sur trois des douze hôpitaux : à Kati, Kayes et Ségou. Le rôle 2 est en instruction pour l’instant et devrait être déployé dans l’avenir. Un projet complémentaire pourrait être développé pour l’équipement d’ambulances. Il faut bien 'prioritiser' les projets et mettre l’accent sur les projets qui peuvent être réalisés en pratique. Mais ce pourrait être une première concrétisation de la future CBSD. C'est d'autant plus important que ces unités de soins militaires ont une réelle utilité duale, elles peuvent très bien servir pour la population civile.

Comment suivez-vous l'avenir des huit bataillons déjà formés. Vous les re-formez ?

E.H. — On continue de former ces huit bataillons. Quand un bataillon redescend d’opération, on voit le cadre de permanence, pour faire le point. Toutes les semaines ou toutes les deux semaines, on voit aussi les responsables de la force Barkhane et la MINUSMA pour avoir leur feedback sur le bataillon. Cela permet de confirmer notre entrainement ou ce qui nécessite un réajustement dans nos formations. Nous répondons aussi à la demande des autorités maliennes. En fonction des exercices et des techniques dans les zones d’opération, on ajuste les formations. Par exemple, suite aux incidents à Nampala en juillet dernier (1), on a mis l'accent sur défense des cantonnements et des bases des Maliens.

C'est important ?

E.H. — Oui. Nous avons renforcé certaines mesures. On a une garde commune malienne et européenne au camp de Koulikouro. Les instructeurs maliens sont présents, à nos côtés, régulièrement. Ils observent notre attitude, celle des instructeurs européens, la façon dont nous montons la garde. Il y a un apprentissage réciproque.

Comment jaugez-vous ces formations, ces bataillons ?

E.H. — On sent globalement une meilleure cohésion des unités maliennes qui sont passées par EUTM. On a ressoudé les compagnies, les pelotons... On le voit notamment dans la réaction face aux mines et autres explosifs improvisés (IED), qui demeurent les incidents majeurs auxquels sont confrontées régulièrement les forces armées. Une des leçons en retour d'expérience, c'est qu'il faut sans doute pousser plus loin le réalisme des formations. On a intégré aussi une uniformisation de la formation médicale — qui ne concerne plus seulement les compagnies de manœuvre (de combat) mais aussi toutes les unités (génie...). On fait de même pour le droit international humanitaire. Car toutes ces unités sont en contact de la population.

Vous parliez d'aller dans les régions... Cela veut dire jusqu'au nord ?

E.H. — Notre mandat actuel est établit à la limite fixée par la ligne Gao - Tombouctou. Si les formations se déroulent actuellement essentiellement à Koulikoro ou à Bamako, il n’est pas ainsi exclu d’aller à Gao. Cette ville comme Tombouctou est incluse dans le mandat.

Gao c'est pour quand ?

E.H. — Nous avons commencé à entrer dans des discussions. On devrait aller à Gao l'année prochaine, en 2017. Le camp des FAMA est colocalisé avec celui de la MINUSMA et la force Barkhane. Ce qui facilite le travail. Mais l’environnement de Gao ne permet pas de faire des formations de grand échelon.

Votre mission sœur, EUCAP Sahel Mali, chargée de la formation des forces de sécurité intérieure, prévoit aussi des formations temporaires à Gao (2). Vous vous coordonnez ?

E.H. — Bien sûr. On essaie d’avoir des déplacements conjoints avec EUCAP Sahel Mali. Cela permet de bénéficier de la même bulle de protection. Il faut savoir que pour se déplacer, il faut avoir environ 150 personnes avec nous (la structure de sécurité, le soutien médical,…). Nous avons ainsi pu visiter en commun le site de Segou.

Vous pourrez aller dans toutes les écoles militaires ?

E.H. — On ne peut pas aller partout dans la vingtaine d'écoles militaires que compte le Mali (dans le centre et le sud du pays). On a choisi de mettre l’accent sur les écoles qui forment les jeunes cadres de demain, pour influencer le savoir-être de l’encadrement : l’école militaire interarmes de jeunes officiers à Koulikoro, l'école de sous officiers de Ségou, l’école d’application des officiers de Kati. On travaille aussi au niveau décentralisé par du conseil dans les régions militaires, auprès du gouverneur militaire et des commandements militaires.

On avait parlé de régionalisation de l'action européenne au-delà du Mali. Où en êtes-vous ?

E.H. — EUTM reste au Mali. Mais nous allons nous ouvrir aux pays de la région, nous régionaliser. Nous avons commencé ainsi à former des officiers de liaison. La première formation a eu lieu en juillet, durant une quinzaine de jours (aux niveaux 'commandant' et 'lieutenant colonel'), composés de Maliens et des autres pays du G5 sahel. C'était une sorte de test. Et une seconde formation est prévue ce mois de décembre, en allant un peu plus loin. Trois pays — Tchad, Burkina Faso, Mauritanie — mettront également des instructeurs (3), au lieu d'avoir uniquement des instructeurs européens. C'est un enrichissement mutuel. Car l'objectif est de favoriser la connaissance mutuelle entre les différents pays, de permettre la création d’un réseau d’officiers de liaison.

Et ensuite ?

E.H. — Nous continuons. Nous envisageons trois formations en 2017, avec 24 stagiaires par formation (12 Maliens, 12 venant des autres pays). Ce qui permettra de former 120 officiers à terme. On envisage aussi des formations spécialisées, selon ce que voudront les Maliens. Notre mandat est effectivement de favoriser la régionalisation avec le G5 Sahel. On veut impliquer le secrétariat du G5 Sahel. Car, à terme, il y aura un transfert de ces activités vers les structures du G5 Sahel, comme le Collège sahélien de Bamako. C'est une clé de notre stratégie de sortie.

(Recueilli par Nicolas Gros-Verheyde)

Entretien réalisé en face à face dans les locaux militaires à Bruxelles

(1) 17 soldats maliens avaient été tués et une trentaine d'autres blessés, le 19 juillet, dans la double attaque de la caserne de Nampala, dans le centre du Mali. Les assaillants étaient lourdement armés Une attaque revendiquée par la brigade Macina d'Ansar Dine. Autres détails sur RFi.

(2) Lire : Nous devons mettre l’accent sur la formation des formateurs et des 2e écoles (A. Conze)

(3) Dans toutes les formations, EUTM Mali met des instructeurs maliens aux côtés des instructeurs européens, afin de mixer les savoirs et favoriser aussi la prise de relais ensuite.