Arancha et Cristina, deux fonceuses à la tête de la diplomatie espagnole

(B2) L'Espagne s'est dotée de deux femmes de tête pour diriger sa diplomatie. Deux femmes de tête qui ont l'Europe chevillée au corps et ont su tisser, à Bruxelles et dans le monde, des réseaux solides, l'une au côté de Pascal Lamy, l'autre au côté de Javier Solana. Un sacré atout pour le gouvernement Sánchez

Le nouveau gouvernement espagnol de Pedro Sánchez (PSOE) avec la gauche de Podemos a été mis en place début janvier (lire : Les ministres régaliens du gouvernement Sánchez II) et les différents secrétaires d'État n'ont été connus que la semaine dernière.

Arancha González Laya, ministre espagnole des Affaires étrangères

La nouvelle ministre espagnole des Affaires étrangères est bien connue au niveau européen et international, où elle a officié durant plusieurs années dans le cercle rapproché d'un homme exigeant, le socialiste français Pascal Lamy. Elle a su y tisser un réseau qui sera très utile au gouvernement espagnol pour promouvoir sa politique de hisser définitivement Madrid au rang des 'Grands' européens, en profitant du départ britannique.

Arancha González au Berlaymont, face au commissaire Schinas le 6 février, avec son sourire légendaire (crédit : Commission européenne)

Originaire du Pays basque espagnol, née en 1969, Arancha González Laya est diplômée en droit de l'université de Navarre et de l'université Carlos III de Madrid. Elle débute d'ailleurs sa carrière dans ce domaine, comme associée au bureau d'avocats Bruckhaus Westrick Stegemann (aujourd'hui Freshfields Bruckhaus Deringer) de 1994 à 1996.

Après avoir passé le concours des fonctionnaires européens, elle intègre les services de la Commission européenne, à la DG Commerce (Trade), notamment. Un domaine de prédilection qu'elle ne quittera plus vraiment, devenant une des meilleures spécialistes, et militantes, de la politique commerciale extérieure. En juin 2002, elle devient porte-parole et membre de cabinet du commissaire français, chargé du Commerce, Pascal Lamy. C'est Pierre Defraigne (le chef de cabinet d'alors du Français) qui l'introduit. Elle devient alors non seulement son porte-voix, mais fait partie du cercle rapproché du commissaire, l'accompagnant régulièrement tout au long de ses déplacements.

Après un court retour à la DG Commerce, comme chef adjointe d'unité en charge des relations commerciales avec l'Amérique latine, le Golfe, l'Iran, et les systèmes généralisés de préférences (novembre 2004 - août 2005), elle rejoint son patron à Genève, quand celui-ci est nommé directeur général de l'Organisation mondiale pour le commerce (OMC) en septembre 2005. Elle reste à ses côtés en tant que chef de cabinet, est sa sherpa durant huit ans et agit comme représentante de l'OMC au G20, jusqu'au départ de celui-ci en août 2013, où elle devient directrice du Centre du commerce international (CCI).

Son réseau, elle l'a ainsi tissé tout au long de ses réunions où chacun essayait de mettre en place une régulation du commerce mondial. Les rencontres à Davos, au G20 ou ailleurs, lui ont permis de connaitre nombre de ministres du commerce et de l’économie sur plusieurs différents continents. Certains de ses anciens coreligionnaires sont montés en grade également, tel le président français Emmanuel Macron alors sherpa pour François Hollande dans les réunions du G20.

Sa connaissance des dossiers n'est pas due au hasard, ou à sa seule aptitude à saisir vite une situation. C'est une « grosse bosseuse, de nuit, comme de jour » témoignent ses proches. Sa maitrise des aspects techniques, comme sa capacité à les expliquer simplement, en imposait. Et il n'était pas rare que lors des entretiens que Pascal Lamy avait, de façon plus ou moins régulière, avec les journalistes, qu'il se tourne vers Arancha, voyant que son langage un peu techno ne perçait dans les 'petites têtes' des journalistes disant : « bon Arancha va vous expliquer ». Elle y arrivait souvent avec grâce, toujours avec le sourire chaleureux. Ce qui permettait de rendre les réalités moins ardues. Arancha « arrive à illustrer à la merveille des choses complexes » explique une ancienne collaboratrice.

Cristina Gallach, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, à l'Amérique latine et aux Caraïbes

Cristina Gallach sera la numéro 2 du ministère. Tout ce qu'on a pu dire sur Arancha, on pourrait presque le reproduire, mot par mot. Elle aussi est une bosseuse et a acquis un réseau relationnel solide au niveau européen, mais encore plus au niveau international. Elle est à la sécurité et la diplomatie, ce que Arancha est au commerce international, une spécialiste reconnue, bonne communicatrice et très humaine.

Cristina Gallach en octobre 2016 au vernissage de l'exposition 'I am with them' à l'ONU (crédit : RP France ONU)

Née en 1960, diplômée de la Columbia University de New-York et en journalisme et communication de l'Universidad Autonoma de Barcelone, Cristina débute comme journaliste. Poste qu'elle exerce durant une quinzaine d'années pour TVE Barcelona d'abord de 1983 à 1984, puis correspondante aux États-Unis pour le quotidien Avui (1984-1986), elle revient à Barcelone pour El Periódico de 1986-1990. Elle explore ensuite le terrain international pour l'agence de presse espagnole EFE à Moscou d'abord (1990-1992) puis à Bruxelles (1993-1996). Un métier qui la passionne. Elle a en nourri un grand respect pour cette profession, peu importe son niveau.

En 1996, elle quitte les planches journalistiques pour passer de l'autre côté de la barrière devenant porte-parole adjointe de l'OTAN et conseillère médias du socialiste espagnol Javier Solana, alors secrétaire général de l'Alliance atlantique jusqu'en 1999. Naturellement, elle suit son patron quand il devient, à la faveur de l'entrée en vigueur du Traité d'Amsterdam, le premier haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune, au Conseil de l'UE.

Durant dix bonnes années, Cristina sera le pendant féminin de Javier Solana. Elle n'est pas un simple porte-parole, mais un bras droit informel, capable d'interpréter, voire de compléter la parole du 'chef', de donner aux journalistes les clés pour comprendre tout le contexte compliqué dans lequel évolue le chef de la diplomatie européenne. Entre les deux, il y avait une vraie symbiose et un respect mutuel. Elle assiste à toutes les réunions de cabinet, voire les plus discrètes. Ce qui lui permet d'affiner au fil du temps, un vrai sens politique. Une connaissance qui lui permet, à ceux qui l'interrogent, journalistes et autres, de donner toutes les clés, tous les éléments pour comprendre.

Les sujets de crises ne manquent pas. Entre le Kosovo et les Balkans, les négociations sur le nucléaire iranien (qui commencent à ce moment), les espoirs d'un processus de paix au Moyen-Orient, c'est aussi le début d'une diplomatie européenne et les premiers pas des missions et opérations de la PESD (la politique européenne de sécurité et de défense). Cela bricole au jour le jour. Mais l'enthousiasme des uns, la précision des autres permettent aux Européens de se frayer un chemin.

Au départ de Solana, la haute représentante Cathy Ashton refuse de lui donner un quelconque rôle (1). Elle devient tout d'abord la chef d'unité des relations publiques du Conseil de l'UE, chargée de la diplomatie publique, mais rebondit à New-York, en décembre 2014, devenant secrétaire général adjointe chargée de la communication et de l'information auprès du Coréen Ban Ki-Moon. Poste qu'elle occupe durant trois années jusqu'à la nomination de António Guterres. Après un court passage à Bruxelles, elle revient en Espagne appelée à prendre en charge l'Agenda 2030 dans le gouvernement de Pedro Sánchez. Elle est mariée et a deux enfants qu'elle a adoptés.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Une erreur qu'elle reproduira avec de nombreuses personnes issues de l'équipe Solana. Ce qui expliquera, sans nul doute, sa difficulté à exprimer une certaine légitimité.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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