Les Wagner arrivent au Mali. Panique à bord. Les Français avertissent : c’est eux ou nous ! (v3)

(B2) Ce n'est plus aujourd'hui une hypothèse, c'est désormais une certitude. Le groupe russe privé Wagner arrive au Mali. En nombre important. Une arrivée dénoncée par une quinzaine de pays de l'Union européenne et de l'OTAN. Elle pourrait remettre en cause la mission EUTM Mali et la task force Takuba.

La mission de formation EUTM Mali comme la mission d'accompagnement Task-Force Takuba sont menacées directement par l'arrivée des Wagner. (Photo : EUTM Mali - stage camouflage - Archives B2)

L'arrivée des Wagner dénoncée par quinze pays

L'effectif déployé réellement sur le terrain reste flou : on parle de quelques dizaines actuellement à un millier à terme (formateurs et personnel de soutien). Mais cette arrivée est dénoncée, de façon précise, par une quinzaine de pays membres de l'Union européenne et/ou de l'OTAN (1). Tous participant de près ou de loin à la task-force Takuba ou impliqués dans la Minusma (2).

« Nous condamnons fermement le déploiement de mercenaires sur le territoire malien. Ce déploiement ne peut qu’accentuer la dégradation de la situation sécuritaire en Afrique occidentale, mener à une aggravation de la situation des droits de l’homme au Mali. »

Un fait avéré

Cette assertion repose sur des faits objectifs, observés et vérifiés sur place. Tout d'abord, la construction d'un camp sur l'aéroport de Bamako. « Des installations, de type militaire, ont été mises en place de manière urgente sur l'aéroport de Bamako, permettant l'accueil d'un chiffre significatif de mercenaires », indique un diplomate lors d'un briefing fait à quelques journalistes (dont B2). Et l'arrivée est imminente. On a observé aussi des « commandes de nourritures en grosse quantité. En général, cela signifie que l'on prévoit de les accueillir à brève échéance ».

L'implication des forces russes

L'ensemble de l'opération a « fait l'objet de transferts aériens impliquant les forces armées russes et a été supervisé localement par des opérateurs de Wagner », poursuit notre interlocuteur. Des rotations en nombre « assez significatif » pour dire qu'un « déploiement de Wagner est en cours ». Il n'y a « pas d'étanchéité entre ce que font les forces armées russes et le groupe Wagner ». Un point dénoncé très clairement par l'ensemble des pays signataires.

« Nous avons connaissance de l’implication du gouvernement de la Fédération de Russie dans la fourniture d’un soutien matériel au déploiement du groupe Wagner au Mali », indique la déclaration.

Un financement malien et des concessions minières

Ce contrat a donné lieu à un versement des autorités maliennes. Le chiffre de 10 millions $ par mois (mentionné par les autorités américaines dans un précédent communiqué) n'est pas confirmé officiellement. Mais les Quinze dénoncent la décision des autorités de transition maliennes « d’utiliser des fonds publics déjà limités pour rétribuer des mercenaires étrangers ». Du côté français, on assure aussi avoir « identifié la présence de géologues russes » dans la région, « en lien avec cette implantation » de la société Wagner. La présence de mines d'or est évoquée dans cet intérêt géologique.

Un gros point d'interrogation sur la suite des missions

Cette arrivée pourrait remettre sérieusement en cause les opérations menées sur place qui ont une visée de formation des forces armées maliennes (FAMa), à commencer par la task-force Takuba, menée sous impulsion française, mais aussi la mission de formation de l'Union européenne EUTM Mali ou le soutien aux forces armées via la facilité européenne de paix (lire : 24 millions € pour les forces armées du Mali).

Une position en forme d'ultimatum aux autorités maliennes

La position des Quinze signataires est « forte », commente un diplomate français. Il dénonce ainsi « l'incompatibilité » de l'arrivée des Wagner avec tout ce qui a été engagé par les Français et les Européens sur place. L'objectif de la déclaration est clair, selon lui : « prendre acte de ce changement et demander aux autorités maliennes de faire des choix ».

La coopération continue ... pour le moment

Sur la suite, cela parait plus flou. Pour l'instant, la coopération avec les forces armées maliennes se déroule « bien », assure une source française. C'est « la base de notre action ». Mais assurément, « le jour où nous ne serons plus en mesure de remplir la mission qu'on s'est fixée [la mission anti-terroriste], cela remettra les choses en question ».

Des forces françaises sur le départ ?

La présence internationale au Sahel « existe depuis le début de l'intervention française en 2013, à la demande des autorités locales », explique un diplomate. C'est un élément factuel de base « qui reste vrai aujourd’hui ». Sous entendu, quand le gouvernement local demandera aux forces françaises de partir, elles le feront.

Stoïcisme à l'Union européenne, démenti à Bamako

Inquiétude à l'Union européenne

Du côté de l'Union européenne, on veut rester assez stoïque. « L'information selon laquelle les autorités maliennes pourraient faire appel au groupe Wagner est une source de grande inquiétude et constituerait une ligne rouge pour l’UE qui aurait des conséquences immédiates sur notre coopération » a assuré à B2 Nabila Massrali, la porte-parole du chef de la diplomatie européenne Josep Borrell.

... le soutien aux FAMa continue

Mais, « pour l'instant, notre position reste inchangée. Notre soutien à la réforme en profondeur des forces armées maliennes et plus généralement du secteur de la sécurité au Mali continue. »

Démenti à mi-mot malien

Le gouvernement (militaire) malien apporte, dans un communiqué publié vendredi (24 décembre), un « démenti formel à ces allégations sans fondement ». Il reconnaît la présence de Russes. Mais au titre d'un « partenariat d'État à État avec la fédération de Russie, son partenaire historique ».

... une présence russe de formation

Une présence légitime « pour rétablir sa sécurité », assumée au titre de sa « souveraineté », et mise en parallèle avec la présence européenne. « Au même titre que la mission européenne de formation, des formateurs russes sont présents au Mali dans le cadre d'un renforcement des capacités régionales des forces de défense et de sécurité nationale » affirme le colonel Abdoulaye Maïga, le porte-parole du gouvernement.

Commentaire : un nouveau terrain d'opposition entre Russes et Européens

L'arrivée des Wagner a d'abord été déniée, puis sous-estimée. Elle est aujourd'hui avérée.

Certes les Européens disposent d'une capacité de riposte assez massive, via le soutien financier et le soutien militaire au Mali. Ils ont même renforcé récemment cet arsenal en mettant en place un cadre possible de sanctions (lire : Mali. Les empêcheurs de démocratie pourront être sanctionnés). Certes le double coup d'État militaire a été condamné clairement par les Africains d'Afrique de l'Ouest (la CEDEAO). Et sa légitimité pourrait être fragile.

Mais on a aussi vu que la notion d'ultimatum, pratiquée avec les Africains, était à double tranchant. Ce qui s'est passé en Centrafrique le montre. Et l'évolution au Mali est autrement plus rapide qu'en Centrafrique où il a fallu quatre ans à Wagner pour 'expulser' les Européens (lire : Centrafrique. La présence russe et du groupe Wagner menace l’avenir des missions PSDC (EUTM, EUAM).

Et pour les forces françaises et européennes, l'enjeu du Mali est autrement plus important que celui de la Centrafrique. Le Mali comme le Sahel sont un point central de la présence militaire française et européenne (3), en termes opérationnels comme de stratégie politique et de sécurité. La présence russe n'est donc pas du tout fortuite. C'est une bataille de puissance à laquelle on assiste au Mali, qui ne parait pas devoir se terminer de sitôt, vu l'intensité du déploiement. Elle pourrait déborder rapidement sur les pays voisins (Burkina Faso en particulier, Niger également, voire le Tchad).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Télécharger la déclaration en anglais et en français

  1. Douze pays membres de l'UE (Allemagne, Belgique, Danemark, Estonie, France, Italie, Lituanie, Pays-Bas, Portugal, Rép. tchèque, Roumanie, Suède) + Norvège, Canada et Royaume-Uni.
  2. On remarquera trois absents notoires dans cette liste : l'Espagne, la Hongrie et la Grèce.
  3. Avec un millier de personnel, EUTM Mali est la mission/opération militaire la plus importante en termes d'effectifs pour l'Union européenne. Idem pour l'opération Barkhane et la task-force Takuba pour la France.

Mis à jour avec correction de la monnaie ($ au lieu d'€). Clarification de certaines formules + précisions dans le commentaire. Ajout des réactions de l'Union européenne (v2) et du Mali (v3) et de la note 4.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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