Rapatrier les combattants européens de Syrie : sans doute la moins mauvaise solution (Thomas Renard)

(crédit : Thomas Renard)

(B2) Pour Thomas Renard, chercheur à l'institut d'Egmont, entre un tribunal international infaisable et une solution irakienne difficile, la moins mauvaise des solutions reste le rapatriement des combattants européens présents en Syrie ou en Irak

Son propos, à placer au regard des déclarations des différents responsables belges (lire : Suivre les combattants étrangers en Syrie, tâche compliquée par l’offensive turque), permet de prendre du recul sur une situation éminemment complexe.

Cette discussion sur les combattants étrangers n'est pas nouvelle ?

— Il y a déjà eu dans le passé, avant l'offensive turque, des discussions concernant le futur des combattants européens toujours sur zone. C'était lié moins à la question du rapatriement qu'à un potentiel tribunal international. Ces discussions ont eu lieu à différents niveaux, au niveau informel entre États membres, et parfois cela a été mis sur la table du Conseil de l'UE. Mais cela reste principalement une problématique nationale, c'est une question de sécurité nationale. Et c'est comme cela que c'est perçu par tous les États membres.

Pourquoi ne pas adopter une solution européenne ?

— Dans l'idéal tout le monde reconnaît qu'une solution concertée et cordonnée serait sans doute plus facile à mettre en œuvre. Mais, dans les faits, les lignes de force de la politique contre-terrorisme des différents États membres ne sont pas tout à fait les mêmes, surtout autour du rapatriement d'enfants et d'adultes.

Quelles sont ces lignes de force ?

— Il y a une convergence de principe sur deux éléments : 1. les enfants sont plutôt des victimes et auraient plutôt vocation à revenir ; 2. les adultes a priori n'ont pas vocation à revenir. Un certain nombre d'États auraient pu envisager le retour de certains enfants avec leur mère en se fondant à la fois sur une recommandation basée sur le droit international et le bon sens de ne pas séparer mère et enfant. Mais les forces kurdes ne voulaient pas séparer les enfants des adultes. Ils craignaient de rester coincés avec les femmes et les hommes jusqu’à la fin des jours.  [Les enfants] étaient le seul moyen d'accroître la pression sur les pays européens, pour pouvoir se libérer de cette tâche lourde pour eux.

Pourquoi une action européenne est si difficile ?

— Tenter d'obtenir un consensus européen pourrait davantage complexifier les choses. Cela me semble plutôt voué à l'échec.  On peut imaginer quelques États se mettre ensemble. C'est ce qui se passe déjà, avec cette initiative de sept pays européens qui négocient actuellement avec l'Irak. Cela paraît le plus pragmatique. Mais ce qu'on observe, même en groupe restreint, en dehors des cadres parfois un peu rigides de l'Union européenne, c'est qu'il est très difficile d'avoir une position. Il suffit de voir les discussions sur la mise en place d'un tribunal international.

Vous parliez d'un tribunal international, c'est toujours sur la table ?

— L'idée d'un tribunal international a en effet été abandonnée. Tout le monde est arrivé à la conclusion que c'était impossible. Cela prendrait trop de temps, coûterait trop cher, et l'efficacité a priori est très spéculative, surtout quand on regarde les expériences passées.

Et l'autre option, les jugements en Irak semble aussi compliquée ?

— L'Irak se trouve en effet confronté à un nombre énorme et n'a pas du tout les infrastructures et les capacités pour gérer cela d'un point de vue pénal et pénitentiaire. C'est clair que la justice irakienne ne rencontre pas tous les standards internationaux, et certainement pas les standards européens. C'est vrai pour la qualité des enquêtes, pour les jugements comme les conditions de détention. L'application de la peine de mort est une des lignes rouges qui a empêché le transfert de prisonniers de la Syrie — là où sont tous les combattants européens — vers l'Irak. 

Le rapatriement des combattants se trouvant en ce moment en Syrie vers l'Europe serait la moins mauvaise option ?

— Oui. De plus en plus d'experts disent qu'on a tout intérêt à rapatrier les combattants, les enfants comme les adultes, y compris les hommes. Si on met tous les éléments de l'équation — droit international, urgence humanitaire et aspect sécuritaire —, c'est la moins mauvaise option. Au niveau sécuritaire, c'est sans doute moins risqué de les avoir en Europe, avec une forme de contrôle sur eux, plutôt que de les laisser sur zone. Seuls les Français et les Britanniques avaient [jusqu'ici] des forces spéciales sur place, en petit nombre. Mais cela ne permet pas du tout d'assurer le suivi des combattants.

Mais les États ne sont pas d'accord ? Pourquoi ?

— C'est la résultante d'un calcul politique. Dans certains pays, en France notamment, les sondages montrent que l'opinion publique est largement défavorable au rapatriement des enfants. Même des enfants seuls ou orphelins ! Pour les adultes, la position de l'opinion publique est encore plus claire. C'est très difficile donc pour les gouvernements européens de changer de position, même si l'opposition commence à montrer de la voix, même si un certain nombre d'experts, d'académiques ou d'organisations internationales — l'ONU par exemple — se prononcent en ce sens.

L'offensive turque a-t-elle fait évoluer les positions ?

— Non. Simplement les positions respectives sont devenues beaucoup plus saillantes. Un certain nombre d'acteurs sont peut-être plus vocaux. Des magistrats, des patrons de services de sécurité nationaux, se sont exprimés dans les médias en faveur du rapatriement. Pour la quasi-totalité de ces acteurs, ce sont des positions qu'ils tenaient déjà en coulisses. Le gouvernement était déjà bien au courant de ces recommandations. Ce qui est nouveau, c'est le côté public du débat.

Ce rapatriement se produit déjà d'une certaine façon ? 

— En effet. Dans le chaos de l'offensive turque, certains vont peut-être réussir à s'échapper, à gagner la Turquie par exemple et de là seront transférés vers la Belgique ou l'Europe. On est dans une situation paradoxale : on ne veut le retour de personne, mais on doit reprendre ceux qui arrivent à revenir par leurs propres moyens. On est dans une position totalement passive. La collectivité ne tire aucun profit de cette situation. Il faut une attitude plus proactive. Démontrer que les gouvernements européens sont prêts à rapatrier ceux qui se sont engagés dans une guerre contre la démocratie occidentale, les juger sur une base juste et équitable, travailler à leur réhabilitation et à leur réinsertion, serait un discours d'action très fort. Le meilleur moyen sans doute de saper le discours de l'organisation de l'« État islamique ».

Rapatrier tout le monde tout de suite reste cependant difficile ?

— On peut imaginer des scénarios moins binaires : opérer des rapatriements par phases ou par catégorie par exemple. Pour le moment, l'inquiétude la plus grande est par rapport aux Européens détenus dans les camps qui se situent dans la bande des 30 km [zone de sécurité turque], où le risque [d'évasion] est le plus grand. La majorité des Européens sont détenus hors de cette zone, au niveau de la région d'Hassaké, notamment pour les femmes et les enfants dans le camp de Al-Hol, où, malgré les diverses problématiques de camps [humanitaires notamment], le degré d'urgence est relativement inférieur. C'est la situation des enfants qui devrait être la priorité des priorités.

Les pays sont prêts à gérer ces retours ?

— L'approche contre-terroriste en Europe s'est révolutionnée ces sept dernières années. Tous les pays touchés par la problématique des combattants étrangers ont développé un arsenal de mesures. Sans exception. Cela passe par des modifications du code pénal, l'octroi de méthodes particulières aux services de police et de renseignements et la mise en place politique de désengagement et de déradicalisation. Les lois sont là, les mesures sont là, les services sont préparés. Je suis relativement confiant.

Il reste un risque ?

— Oui, il y a une part de risque. On ne va pas se mentir. Mais ce risque est moins grand que de les laisser sur zone, là où on n'a aucun contrôle effectif. Même si on leur enlève leur nationalité, ils restent au final des Européens. C'est-à-dire des personnes avec une mentalité européenne, une famille, des amis en Europe. S'il sont libres et participent à la reconstruction d'un « État Islamique » en Syrie ou en Irak, ils peuvent être extrêmement dangereux. Dotés d'une aura assez forte, ils pourront continuer, à travers leurs réseaux, à recruter à nouveau ou appeler à commettre des attentats. C'est sans doute plus rassurant de les avoir près de chez nous que loin de chez nous.

(Propos recueillis par Clara Gantelet, st. - relecture NGV)

Entretien réalisé en face à face le 22 octobre à Bruxelles.

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