Retour sur un an de tensions sous-marines

(B2) Alors que les violations d’espaces aériens sont systématiquement l’objet de déclarations des différents pays impliqués, les rencontres sous-marines sont beaucoup plus discrètes. Les jeux de chasse à la souris se sont pourtant multipliés ces dernières années dans les mers et les océans. Retour sur ce qui a pu fuiter tout au long de l’année.

Inauguration du Suffren par le président français Emmanuel Macron le 12 juillet dernier à Cherbourg. (crédit : Ministère des Armées)

Le retour de la Russie

Des Russes partout

Au début du mois d’août, la nouvelle a fait le tour de la presse britannique : la Royal Navy s’inquiète de la présence potentielle de la nouvelle génération de sous-marins russes Kilo améliorés. Sur une douzaine de bâtiments, dont six seraient déjà en service, au moins un serait venu taquiner les flottes européennes dans l’Atlantique et la mer du Nord. L’activité sous-marine russe dans le secteur s’est largement faite remarquer récemment, comme le confirmait l’amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle, commandant des forces sous-marines et de la force océanique stratégique (ALFOST), devant des députés français : « La présence russe au large des côtes bretonnes s’est renforcée il y a plusieurs années. » (Lire l’audition ici]

Un atout russe

« Les Russes ont toujours privilégié leur composante sous-marine, explique l’amiral Bernard-Antoine Morio de l’Isle. Même au moment des coupes budgétaires de l’après Guerre Froide, donc ils n’ont jamais perdu pied. Ils ont toujours construit des sous-marins, et ne cessent de les améliorer. Les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de la classe Boreï, de la génération actuelle, sont d’excellents bateaux qui disposent du missile Boulava désormais très fiable. Pour les sous-marins nucléaires d'attaque (SNA), ils disposent de la classe Yasen qui, là aussi, est ce qui se fait de mieux. »

Chasses sous-marines

Le patch porté par certains marins de la FREMM Languedoc. (©FB Jean-Jacques Bridey)

C’est en Méditerranée que les rencontres semblent avoir été les plus tendues, notamment en périphérie du conflit syrien. En avril 2018, des informations avaient filtré côté britannique, puis plus timidement côté français, évoquant des navires des deux pays pris en chasse par des sous-marins russes alors qu'ils se préparaient à frapper les infrastructures chimiques de Damas. Fin mai 2019, le président de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale française, Jean-Jacques Bridey, avait révélé un patch porté par des marins de la frégate multi-missions Languedoc évoquant la chasse de submersibles russes.

Un accident notable

Au début du mois de juillet 2019, un incendie a été à l’origine d’un drame sur un sous-marin russe assez mystérieux. Quatorze marins sont morts dans l’accident. La classe Locharik (on ne sait pas avec certitude lequel des deux bateaux de ce type a été touché) est un sous-marin nucléaire de petite taille, capable d’atteindre des profondeurs importantes jusqu’à 6000 pieds (1800 mètres), probablement pour des opérations spéciales. Moscou a été clair : les détails ne seront pas révélés, le bâtiment, présenté comme un engin de recherche, et ses missions, étant particulièrement secrets. Les morts avaient des grades particulièrement élevés, assez courants dans la Direction des plongées en eaux profonde à laquelle ils appartenaient.

Sans oublier un curieux béluga

Au mois de mai, un béluga a été récupéré par des pêcheurs norvégiens au large de Hammerfest, à l’extrême nord de l’Europe. Equipé d’un harnais destiné à recevoir une caméra de type GoPro, le mammifère marin est soupçonné d’être un espion perdu par la marine russe. Des dauphins peuvent également être utilisés pour de telles missions, à proximité des côtes. L'efficacité de ces animaux reste inconnue.

Des enjeux stratégiques

Une rhétorique stratégique

L’officialisation d’informations sur les sous-marins est un art rhétorique complexe. Il s’agit de ne pas rendre publique son incapacité à localiser les submersibles de passage… Tout en restant suffisamment discret sur ses capacités à le faire pour ne pas alerter ces derniers, qui pourraient alors travailler à plus de furtivité. Or les capacités de ces bateaux –et celle de les localiser et les intercepter- sont on ne peut plus stratégiques : les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins sont la capacité de dissuasion ultime des pays détenteurs de l’arme nucléaire, tandis que les sous-marins d’attaque sont une capacité clef de renseignement et une menace majeure contre les flottes adverses. C’est bien ce qui inquiète les Britanniques et les Français : qu’un submersible puisse menacer leurs porte-avions.

La France initie le renouvellement de ses SNA

Le 12 juillet, la marine nationale française a célébré l’arrivée de son premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) de la classe Suffren. Celui-ci a une capacité de déplacement doublée par rapport à son prédécesseur, le Rubis, et dispose, en plus de ses missiles et de ses torpilles anti-navires, d’une capacité de lancement de missiles de croisières navals (MdCN), qui pourront frapper des cibles à terre à une portée de 1000 kilomètres.

Des flottes européennes en cours de renouvellement

Plusieurs programmes sont attendus dans les années qui viennent. La flotte allemande vieillissante va avoir besoin d’être renouvelée dans les années 2020. Berlin a opté pour un partenariat avec la Norvège et le co-développement d’une nouvelle génération de bateaux, les U212-CD. Le Royaume-Uni et la France doivent également renouveler leurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, avec l’arrivée de la classe Dreadnought pour les premiers à la fin de la décennie qui vient et les SNLE 3G pour les seconds. La mise en chantier du premier de ces navires en 2023 a été annoncée en France au mois d’octobre dernier.

Trop peu de chasseurs de sous-marins

Les marines européennes s’inquiètent depuis plusieurs années de la baisse de capacités de lutte anti-sous-marine (Anti-Submarine Warfare-ASW). Dans ce domaine, les avions de patrouille maritime de longue endurance (ATL-2, P3 Orion) restent trop peu nombreux et sont souvent utilisés dans des opérations extérieures pour faire du renseignement. Plusieurs pays étudient, notamment via des coopérations au sein de l’OTAN, le développement de drones sous-marins qui pourraient être chargés de détecter les intrus. Mais ces technologies ne devraient pas être mûres avant encore quelques années.

Lire : L'Alliance, navire de recherche de l'OTAN, teste des drones sous-marins dans le grand Nord

Inquiétude de l’OTAN

L’Alliance atlantique a produit en avril 2019 une étude assez complète sur le futur des capacités de lutte anti-sous-marine. Dans celle-ci, la question russe est largement évoquée, mais aussi celles de la Chine et de la Corée du Nord. Les auteurs y notent notamment que « les Alliés ont laissé leurs capacités de lutte anti-sous-marine s’atrophier jusqu’à un niveau critique ». Ils conseillent, rappelant les objectifs budgétaires de l’OTAN, d’investir en urgence dans les différentes technologies indispensables dans ce domaine, depuis les frégates jusqu’aux hélicoptères en passant par les drones.

(Romain Mielcarek)

Télécharger l’étude de l’OTAN sur la lutte anti-sous-marine

Romain Mielcarek B2

Romain Mielcarek est journaliste spécialisé défense et international. Correspondant de B2 à Paris, il collabore également avec DSI, RFI et Le Monde Diplomatique. Titulaire d'une thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, il mène par ailleurs des recherches académiques sur l'influence militaire. Son dernier ouvrage : "Marchands d'armes, un business français" (Tallandier, 2017).

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