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Défense, diplomatie, crises, pouvoirs

Un Leopard polonais traverse la Vistule sur un assemblage de trois EFA français. (B2/Romain Mielcarek)
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[Reportage] Steadfast Defender 24 : le message clair du retour des grandes manœuvres otaniennes

(B2 en Pologne) Les Alliés sont engagés dans des exercices d’une ampleur inédite depuis la fin de la Guerre froide. 90 000 soldats et tout un arsenal engagés dans des manœuvres traversant de nombreux pays, avec un message clair, adressé à la Russie : « Nous sommes prêts à faire face. » B2 a pu assister à une partie de la composante polonaise, Dragon 24.

Le message : « We are ready »

Changement d’échelle

Dans le Nord de la Pologne, les routes sont littéralement envahies par les colonnes de chars et de blindés. Dans le pays, l’ambiance est pesante et la crainte d’un affrontement direct avec le voisin russe est omniprésente. Steadfast Defender 24 mobilise plus de 90.000 hommes venus des désormais 32 membres de l’OTAN. Ils déploient plus de 1100 engins terrestres, 80 aéronefs et une cinquantaine de navires de guerre. Du jamais vu depuis Reforger, en 1988, auquel avaient participé 125.000 militaires.

Opération communication…

« Qui aurait dit, il y a quelques années, quand nous avons commencé à préparer Steadfast Defender 24, qu’un exercice de l’OTAN susciterait autant d’attention ? » Le brigadier général Gunnar C. Bruegner, commandant adjoint de l’exercice, ironise sur l’ampleur historique qu’a pris ce projet, initialement pensé comme un simple exercice multi-domaines, pour ajouter les défis liés aux cyberattaques et à la désinformation… avant l’invasion générale de l’Ukraine. Devant une centaine de journalistes, dont une grande majorité venue de Pologne et des pays baltes, l’officier allemand précise le changement d’enjeu : « Chaque avion, chaque blindé, chaque soldat envoie un message. »

… surveillée par les Russes ?

Cet exercice rhétorique des grandes manœuvres se mène à deux. Du côté de Moscou, les états-majors doivent être attentifs à ce qui se fait concrètement sur le terrain, du côté de l’OTAN : qu’est-ce qui est affiché par les Alliés et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Où sont les points faibles et les points forts ? « Il y a très certainement des dispositifs mis en place par les Russes pour observer ce que nous faisons », estime le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de terre, présent sur place. Et d'ajouter : « De l’autre côté de la frontière et probablement en Europe aussi. »

L’art de jouer avec les chiffres

En réalité, pour arriver à de telles densités de forces, l’Alliance joue un peu sur les chiffres. Elle a, en effet, surtout regroupé de nombreux exercices nationaux, pilotés par les États et présentés jusqu’ici distinctement les uns des autres. Ce qui est nouveau, c’est de les mettre dans un pot commun. C’est bien la somme de toutes ces activités qui permet d’arriver à des chiffres impressionnants. De grosses marges d’efforts sont tout de même observées dans les pays les plus frontaliers de la Russie. Nordic Response, porté par les Norvégiens, ainsi que Dragon, en Pologne, passent de 10.000 hommes lors des éditions précédentes à 20.000 cette année.

Défi logistique

Évolution des plus significatives sur ces exercices : l’effort de réalisme sur le plan logistique. Les manœuvres, qui se suivent, amènent les différents contingents à parcourir des milliers de kilomètres pour rejoindre les positions. Certains sont partis du Royaume-Uni, d’Espagne, d’Allemagne et de France pour venir se regrouper en Pologne, avant de pousser jusque dans l’est du pays s’engager dans des exercices de tir. Pour les hommes comme pour les matériels, c’est une occasion de tester l’endurance. « Le défi, résume le major général Wisniewski, c’est de pouvoir déplacer un tel volume de troupes, avec 20.000 hommes, efficacement. Il faut assurer la maintenance et l’évacuation des véhicules, l’approvisionnement en nourriture, en carburant. Notre objectif principal, c’est de montrer la capacité de la Pologne à planifier et conduire une telle opération. »

Leadership polonais

Fidèle à ses habitudes, l’OTAN reste tout de même polie. Officiellement, les militaires s’entrainent dans un scénario qui les oppose à un pays imaginaire, baptisé Occasus, doté de moyens conventionnels comparables à ceux de l’OTAN et d’armes nucléaires tactiques. Au cas où il y aurait un doute, le président polonais Andrzej Duda se charge de clarifier la menace qui préoccupe, notamment, la Pologne : « C’est un élément de réponse à l’agression russe contre l’Ukraine. Ce sont des manœuvres défensives, mais aussi une réponse à une possible attaque contre les pays baltes et la Pologne. »

La France, un allié, presque, modèle

Paris fait un effort

Les Français participent à l’exercice polonais avec un peu moins de 800 soldats. Le colonel Philippe le Duc, commandant du 35ème régiment d’infanterie et du bataillon interarmées inséré dans une brigade polonaise sur cet exercice, y voit un message clair de la part de Paris : « La France démontre que, en plus de sa posture de sécurité et ses missions permanentes, en plus des moyens envoyés sur le flanc Est et en plus de la préparation des Jeux olympiques, elle est capable d’envoyer un bataillon pendant un mois sur ce genre d’exercices. »

Le franchissement de cours d’eau, une capacité précieuse

Largement médiatisée, la traversée de la Vistule, les 4 et 5 mars, est en réalité un vrai enjeu opérationnel. Le continent européen est caractérisé par l’omniprésence de cours d’eau qui complexifient les manœuvres militaires : une rivière de 100 mètres de large tous les 35 kilomètres et un fleuve de 100 à 300 mètres de large tous les 150 kilomètres. Une problématique déjà relevée par les soviétiques pendant la Guerre froide. Pour cet exercice, les Français ont pris la responsabilité de l’un des couloirs de traversée de la Vistule, particulièrement agitée après d’importantes pluies. Les deux autres étaient à la charge des Allemands et des Polonais. Les éléments de franchissement de l’avant (EFA), des sortes de ponts déployés sur l’eau et capables de porter jusqu’à un char chacun, ont permis le transport de Leopard allemands, polonais et espagnols, en plus d’autres blindés plus légers. L’occasion d’observations concrètes : alors qu’un EFA permet de transporter un char Leclerc, les sapeurs ont préféré un portage de deux Leopard, beaucoup plus lourds, sur un assemblage de trois EFA. Pour réduire les risques d’incidents.

La Pologne, un terrain nouveau pour les Français

« Il ne s’agit pas de faire un mauvais remake des plans de la Guerre froide, analyse le colonel le Duc. Le terrain polonais est compartimenté différemment. Le réseau routier n’est pas maillé de la même manière. Ce sont les grandes plaines de l’Est de l’Europe. » Pour les Français, il s’agit donc bien d’un terrain nouveau, à s’approprier. Avec comme horizon immédiat l’enjeu stratégique du corridor de Suwałki, entre l'enclave russe de Kaliningrad et la Biélorussie.

La France, un allié un peu à part

Le président polonais, lors de sa visite, salue les principaux alliés engagés : les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Lituanie… mais pas la France. Simple lapsus ? Il faut dire que Paris n’organise aucun des grands exercices intégrés à Steadfast Defender, contrairement aux États-Unis, au Royaume-Uni, à l’Allemagne, au Canada, à la Pologne, la Hongrie, la Norvège, l’Estonie et la Lettonie. Son gros entrainement, mené en 2023 sous le nom d’Orion, visait surtout à montrer l’autonomie de la France et sa capacité à commander un corps d’armée. Sans pavillon otanien. Le rapport à l’Alliance est-il en train d’évoluer ? En 2025, la France a annoncé tester en situation réelle ses ambitions pour son contingent basé en Roumanie, au sein de la mission Aigle, sous commandement de l’OTAN : du niveau d'un bataillon (± 1000 hommes), elle grimpera temporairement à celui d'une brigade (± 5000 hommes).

(Romain Mielcarek, à Korzeniewo)

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